Editorial : La phobie des billets non désirés

Moïse DOSSOUMOU 24 août 2017

C’est une habitude en vogue depuis des lustres. Le rejet par les commerçants des pièces de monnaie et des billets maculés ou mutilés est une pratique courante. Bien que décriée, cette mode à la béninoise qui consiste à inspecter minutieusement tout billet froissé, sale, légèrement déchiré ou sur lequel figurent des traces de marqueur a encore de beaux jours devant elle. Très souvent, une fois l’inspection achevée, les billets ou pièces de monnaie jugés douteux du fait de leur apparence sont purement et simplement retournés à leurs propriétaires qui sont priés dès cet instant de vider les lieux pour ne pas avoir à subir outre mesure la furie des commerçants. C’est ainsi qu’on se retrouve malgré soi dans une position plutôt embarrassante où on a du mal à dépenser la somme d’argent dont on dispose.
En tournée ces derniers jours dans la commune de Lokossa, Romuald Wadagni, ministre de l’économie et des finances, a été invité à se prononcer sur le phénomène. Selon nos confrères du quotidien « La Nation », il a désapprouvé ce fait. Pour le ministre, « le phénomène en question est réglementé et les textes qui l’encadrent n’autorisent pas les citoyens à refuser d’encaisser des pièces de monnaie usées ou des billets de banque maculés ou déchirés si ces altérations sont contenues dans les normes établies ». Voilà que, du fait de l’ignorance, de l’analphabétisme ou simplement de la mauvaise foi, la plupart des commerçants, principalement ceux qui exercent dans l’informel ne sont pas aptes à encaisser les billets et pièces de monnaie dont l’aspect n’est pas des plus attrayants. Les clients pris pour des faussaires ont la dent dure vis-à-vis des marchands.
Ces mésaventures sont légion dans notre pays. Les Béninois ont du plaisir à manifester leur refus d’empocher ou d’encaisser des billets ou pièces de monnaie dont l’aspect ne les rassure pas. Est-ce à dire que les billets et pièces de monnaie incriminés ont perdu leur valeur faciale ? Assurément non ! Dans cet environnement où la suspicion sur la qualité de la monnaie est à son comble, on peut bel et bien disposer d’une certaine somme d’argent et ne pas pouvoir la dépenser pour subvenir à ses besoins. Les plus rusés attendent la nuit tombée pour effectuer des achats. Avec le crépuscule, la vigilance des commerçants baisse d’un cran. Evidemment, les esprits retors profitent de ce subterfuge pour glisser des faux billets dans les caisses des revendeurs. Pour mettre fin à ce jeu du chat et de la souris, le gouvernement devrait prendre des mesures pour apaiser les populations.
Avec l’intervention du ministre des finances à Lokossa, on sait désormais que le gouvernement est informé de la situation. Sont attendus de sa part des communiqués et des séances de sensibilisation visant à décourager le rejet des billets et des pièces de monnaie sur la base d’une simple présomption. Lorsque les citoyens seront au même niveau d’information, ils pourront revendiquer leurs droits en cas d’abus. Les pouvoirs publics ne peuvent plus laisser perdurer ces situations car elles sont sources de conflits. Par les temps qui courent où la récession économique bat son plein, c’est un suicide pour certains que de ne pas pouvoir être en mesure de dépenser les maigres sous qui leur permettent de subsister. C’est bien beau que le ministre des finances désapprouve le fait, mais ce serait encore mieux si le gouvernement décide de s’attaquer de front à ce fait socio-économique qui empoisonne la vie aux Béninois.



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