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Entretien avec Amélie T. Sama, promotrice de pagne tissé béninois : « L’artisanat peut contribuer à plus de 20% de la croissance économique »

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Le pagne tissé béninois se meurt. Des tisserands talentueux se battent tant bien que mal pour sauvegarder ce secteur. Mais par manque d’accompagnement, leur effort est sans impact concret sur la croissance économique. Ce pagne est rare sur le marché national et quand il existe, il est relativement cher, et pourtant le Bénin est un pays producteur de coton. A travers cet entretien, Amélie T. Sama parle de l’importance de ce secteur pour l’essor économique, fait des propositions concrètes pour ressusciter ce secteur et les usines textiles béninoises afin de créer une chaîne de production digne du nom.

Vous faites la promotion des pagnes tissés. Pourquoi avoir choisi ce domaine ?
Tout simplement, le pagne tissé fait partie du domaine de l’artisanat. J’ai eu à remarquer que l’habillement des femmes en général est fait de pagne. Et ces pagnes sont souvent importés. J’ai aussi eu à remarquer que lors des foires ici au Bénin, quand on invite les tisserands burkinabés, les femmes qui vont à ces foires se ruent vers les stands de ces Burkinabé, montrant ainsi qu’il y a un marché local qui existe au Bénin. Après avoir fait cette remarque, je me suis demandé comment je pourrais aider à faire la promotion du pagne tissé béninois. C’est là que l’idée m’est venue d’organiser ce que j’appelle aujourd’hui "La nuit du pagne tissé". C’est un évènement qui fait la promotion du pagne tissé sous d’autres formes. C’est pour montrer que le pagne tissé n’est pas seulement synonyme d’apparat pour qu’on le porte quand il y a une grande cérémonie, mais que ce pagne peut être porté à tout moment. Par la même occasion, il s’agit de faire la promotion du génie artisanal de nos tisserands et de montrer qu’au Bénin, il y a cette capacité de production en matière de pagne tissé. En parcourant chaque commune et chaque arrondissement du Bénin, on y trouve au moins deux tisserands. Quand vous essayez de sommer cela, vous vous rendez compte qu’il y a une grande capacité de production.

Est-ce que cette production peut être à grande échelle ?
C’est vrai, la question serait de savoir si la production peut être à grande échelle. J’ai déjà eu à expérimenter un groupe de femmes qui a demandé un certain nombre de pagnes. Mais en 3 à 4 jours, les tisserands ont pu produire ces pagnes. Avec le réseau que je suis en train de mettre en place, la production sera encore plus intense. Dès que j’ai une commande, il y a au moins 5 tisserands qui, en même temps sont sollicités. Ce qui leur permet d’une part d’être occupés et d’autre part de pouvoir répondre aux besoins. Je travaille déjà avec un réseau de tisserands, mais également avec des couturiers. Cette catégorie est mise sous le vocable d’artisans. C’est finalement une chaîne de valeurs. Déjà, nous avons les cotonculteurs, puis on a la filature qui est un métier. Ensuite, nous avons la teinture, le tissage et enfin la couture et enfin la vente. Les jeunes qui ont fait le marketing et action commerciale et qui sont au chômage, peuvent y trouver des emplois si ces artisans sont accompagnés. Donc, c’est dire déjà que la capacité au niveau de la production existe.

Comment se passe la nuit du pagne tissé ?
Il y a des couturiers qui font de très bon modèles, des tenues de ville, de soirée, des tenues d’apparat. Tout type de modèles qu’on peut faire avec un tissu ordinaire, des pagnes tissés peuvent servir à le faire. On monte ces tissus et on invite surtout une catégorie de personnalités à venir y assister. Si au Burkina-Faso, feu Thomas Sankara a réussi à imposer le pagne tissé, c’est parce que cela a été cousu d’une autre façon si bien que le port de pagne tissé devient plus attrayant.

Quelles sont vos relations avec les tisserands ?
J’ai un réseau de 13 tisserands répandus sur toute l’étendue du territoire national. J’ai eu déjà à les rencontrer lors des foires, mais également lors de mes voyages dans plusieurs villages. Et il faut l’avouer, ils ont du talent car, les pagnes tissés retrouvés sur le territoire national, ne se ressemblent pas. Le tissage d’Abomey est différent de celui du Borgou, de celui de l’Atacora et de celui du centre Bénin. Et cela montre cette richesse en matière de motifs que j’essaie tant bien que mal de valoriser. L’ambition est de valoriser ce sous secteur à grande échelle. Mais avec mes moyens propres, je ne peux pas y arriver, parce que c’est le gouvernement qui devrait s’en charger. Ailleurs, cela se passe de cette manière là. Mais comme le gouvernement ne peut pas tout faire, il y a des personnes de bonne volonté qui ont des idées.

Que doit faire le gouvernement pour valoriser ce secteur ?
Il me paraît fondamental que le gouvernement puisse accompagner les tisserands, pour qu’on montre que le tissage est aussi un secteur pourvoyeur d’emploi. Aujourd’hui, le gouvernement parle d’entrepreneuriat, il se focalise beaucoup plus sur l’agriculture et l’élevage. Je crois qu’il fallait miser sur l’existant. Je prends l’exemple de l’incubation des jeunes au projet Songhaï, c’est une bonne chose. Mais tout le monde ne peut pas être agriculteur ni entrepreneur. L’une des propositions que j’aurais faites, c’est que ceux qui sont sortis des centres de formation, soient accompagnés de sorte qu’au bout du rouleau, ils emploient les autres, ou bien on renforce l’existant. Parce qu’il y a des micro-entrepreneurs dans le domaine de l’agriculture et qui sont dans l’informel. Qu’on les recense, qu’on les encadre, qu’on les subventionne, et eux à leur tour, vont recruter ceux qui sont sortis des centres de formation, au lieu de dire qu’on va faire des jeunes des entrepreneurs ou agriculteurs. C’est une bonne idée, mais renforçons l’existant. On a toujours dit que le Bénin est un pays ancré dans l’informel. Il y a des citoyens informels, sans acte de naissance, et on vit comme cela dans une économie informelle. Comment pourra-t-on atteindre une croissance économique qui peut avoir un impact réel sur le bien-être de la population, c’est-à-dire, la transformation économique si tout est informel ? Parce qu’on peut même avec l’exploitation des ressources minières avoir une croissance à deux chiffres sans qu’il n’y ait d’impact positif sur le bien être des populations. La Tunisie est un exemple vivant. Lorsque vous allez à l’avenue Bourguiba, vous voyez sur toute l’avenue des jeunes qui sont assis autour des cafés parce qu’il n’y a pas d’emplois. Mais quand cela a explosé, on a vu la suite. Donc, il faut revoir les stratégies et ne pas se focaliser sur un ou deux secteurs, notamment l’agriculture et le port. Aujourd’hui, vous voyez la polémique au niveau de l’agriculture notamment le coton et le port. Si d’autres secteurs comme l’élevage, l’artisanat ont la même attention du gouvernement, on n’en serait pas là. Parce que l’artisanat peut donner autant que le port. L’artisanat peut contribuer à plus de 20% à la croissance économique. Donc, il est important que les gouvernants puissent hiérarchiser les priorités.

Que mettez-vous donc dans l’artisanat ?
L’artisanat est vaste. C’est beaucoup de métiers à la fois. Ce n’est pas que le tissage ni la couture, mais on a aussi la sculpture et autres disciplines. Il faudrait que ces talents soient découverts et encadrés. Un bon tisserand peut avoir au moins 50 ouvriers. Vous prenez alors 100 tisserands avec 50 ouvriers chacun. Cela fait 5.000 emplois. Le sous-secteur de la couture est une industrie. Aujourd’hui, la Chine est à cette étape parce que ses micro entreprises textiles ont fait d’elle ce qu’elle est. Le couturier bien coaché, bien encadré et accompagné peut recruter près de 100 ouvriers. J’ai un couturier qui a des employés qui ont un niveau universitaire. Il a besoin d’un Agent de communication, des agents commerciaux. Cela, pour dire que même quand on sort des universités, on peut être employé par ceux-là. Et ils seront très bien payés. Au niveau de la promotion de l’emploi, l’Anpe vous dira que sur 10 jeunes qui cherchent d’emploi, 8 préfèrent être employés par la fonction publique. Ils préfèrent avoir 80.000 F Cfa par mois jusqu’à la fin de leur vie que de prendre des risques. Or, ils peuvent gagner 2 ou 3 fois plus dans l’artisanat. Un tisserand qui fait un chiffre d’affaires de 5 à 10 millions de F Cfa par mois, peut payer 100.000 à 150.000 F à un jeune commercial qui lui apporte des clients. Il faudrait que les stratégies soient revues parce qu’il y a du talent dans ce pays et il faut aussi renforcer l’existant afin de mieux créer des emplois.

Il y a des gens qui ont envie de s’habiller en pagne tissé, mais quand on voit les prix, ça repousse. Ils trouvent ces pagnes chers. Qu’en dites-vous ?
C’est effectif, pour la simple raison que la matière première devient rare, quand bien même on est un pays producteur de coton. Et c’est un paradoxe. A 90%, les fils utilisés dans le tissage au Bénin sont importés. A ce sujet, j’interpelle le gouvernement. Les sociétés Coteb, Sitex et autres peuvent produire les fils pour ces tisserands. Il est alors nécessaire de ressusciter ces entreprises. Et ce faisant, dès qu’il y a la matière première qui existe au niveau local, le coût sera réduit. Donc, le produit fini va coûter moins cher. C’est le défi que le gouvernement devrait relever.

Mais quand on se rapproche de ces entreprises, les responsables disent souvent que le marché de fils n’existe pas au Bénin.
C’est effectif. Et c’est pour cela que je suis en train de parler de la subvention des intrants et des fils. Non seulement les usines vont bien marcher, mais aussi des centaines d’emplois seront créées. Ces fils seront consommés, les tisserands auront du travail et toute cette chaîne de valeur va se mettre effectivement en place et chacun, à son niveau va produire comme cela se doit, pour pouvoir impacter de façon positive le développement de notre pays.

Y a-t-il un marché de consommation des pagnes tissés ici au Bénin ?
Oui, j’ai eu à le remarquer. J’ai fait 3 éditions de "La nuit du pagne tissé" et quand je finis, les gens viennent en nombre important pour lancer des commandes. Mais le problème qui se pose à chaque fois, est que les tisserands n’ont pas un capital consistant, il faut toujours préfinancer avant qu’ils ne fassent le tissage. Or, ce n’est pas comme cela que le marché du textile fonctionne, les pagnes devraient attendre les clients et non le contraire. En résumé, la production de pagnes tissés est faible. Il s’agit de booster la production, sinon la consommation existe. Il suffit de regarder autour de vous. Les gens en portent de plus en plus. On peut produire en tenant compte des catégories socioprofessionnelles. Il peut y avoir comme chez nous, le Tchivi, le Tchigan… en tenant compte des fils, parce qu’il y a différentes catégories de fils. Et comme il y a plusieurs catégories de clients, ils n’ont pas tous le même goût et le même moyen financier. Il faut donc faire en sorte que tout le monde puisse s’y retrouver. Nous sommes dans un village planétaire, donc nous avons besoin de nous ouvrir aux autres, mais il faut le faire de façon raisonnée. C’est ce que j’appelle la dictature du développement pour pouvoir, de façon stratégique, imposer nos produits, sans mettre les barrières douanières de façon formelle et rigide. Donc, quand le Président de la République parle de la dictature du développement, c’est déjà imposer à ses ministres l’achat des pagnes tissés ; quand il les nomme et leur remet les sous pour l’habillement, il peut leur demander de dépenser ces fonds dans la consommation des produits Made in Bénin. Mais malheureusement, il suffit d’aller dans les Tours administratives pour constater qu’il n’y a pas de Made in Benin.
On a de brillants menuisiers qui sortent de nos lycées techniques qu’on peut mettre en coopérative. Lorsqu’on leur donne ce marché-là, ne seront-ils pas autonomes, ne vont-ils pas participer à la croissance économique ? Le développement ne se décrète pas, c’est un comportement. Il ne faudrait pas qu’on le dise par les mots, mais par des actes. Et dès que ceux-là vont consommer local, vous verrez que la chaîne de production va s’accroître progressivement.

Avez-vous une proposition concrète à l’endroit du gouvernement ?
Bien sûr. J’ai interpellé le Président de la République par rapport à cela depuis les 1ère et 2ème éditions de "La nuit du pagne tissé" en lui proposant qu’une fois par mois au conseil des ministres, que tous les ministres portent de tissus Made in Benin. Bientôt la journée internationale de la femme, vous verrez les pagnes importés qui seront portés, parce qu’il y a une ou deux personnes qui ont le marché. Et c’est fini. C’est à ces occasions-là qu’on devrait promouvoir le talent de nos artisans, mais hélas, c’est le contraire qui se fait. Et nos tisserands et artisans sont là, sans occupation réelle. Comment peut-on développer un pays de cette manière ?
Comment peut-on avoir cette prospérité partagée que prône le Chef de l’Etat depuis sa prise de fonction ?
Dans l’apparition du Chef de l’Etat à la télévision, s’il pouvait porter 2 fois sur 10, des pagnes tissés, on aurait déjà un résultat positif car, les gens allaient le suivre. Le Président ghanéen Rawlings a son look et vous voyez ce que cela a donné comme effet au Ghana, l’ancien Président nigérian Obassanjo aussi. Ce dernier a imposé à tout son cabinet d’être en pagne Made in Nigeria. Sa secrétaire particulière est toujours en tenue locale. Et vous constatez que tous les Nigérians aiment s’habiller de façon locale. C’est cela la dictature de développement. Ce n’est pas en consommant le produit des autres que nous allons nous développer. On ne demande pas de se renfermer, mais c’est de faire en sorte que le gouvernement accompagne l’initiative pour qu’on ait un marché compétitif.

Nos tisserands n’ont-ils pas besoin de formations pour rendre plus performant ce qu’ils font ?
Absolument ! On a l’habitude de dire qu’en allant vers les autres, notre culture s’enrichit. Ils ont le génie. Il faut à présent l’améliorer pour que les produits soient plus compétitifs sur le marché national et international. Cela fait partie des prérogatives du ministère de la culture, de l’artisanat, de l’alphabétisation et du tourisme. Parce que les artisans ne demandent que ça. J’ai essayé de les voir et chacun a son talent. Si on regroupe les pagnes venus de chaque localité du Bénin, je crois qu’on va faire sortir quelque chose de beau, sans compter que c’est aussi notre identité que nous mettons en valeur.

Mais notre pays n’a pas un label en matière de pagne tissé ?
On n’a pas encore un label. Mais notre vision, c’est que notre pagne tissé soit un label. Nous sommes un pays producteur du Coton. Si le pagne tissé est bien développé, cela fait de la valeur ajoutée au coton. Or, on a toujours dit, c’est le produit fini qui apporte de la valeur ajoutée et qui crée vraiment la richesse. On ne va pas continuer par vendre du coton brut. Notre ministre de l’agriculture s’habille très bien, mais pas en pagne tissé. Tout ce qu’elle porte est importé. Que les autorités à divers niveaux commencent par consommer ce que les artisans de notre pays fabriquent. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut avoir un Label pour notre pagne tissé.

Un mot de la fin
Nous ne désespérons pas, parce que quand vous avez une vision, vous vous battez pour que cette vision puisse être réelle. Nous aurons besoin d’être accompagnés dans cette vision, parce que seul, on ne peut pas y arriver. Et je voudrais une fois encore inviter nos autorités à divers niveaux à s’approprier le concept du Label Benin, pas seulement dans les tissus Made in Benin, mais également dans tout ce que nous consommons. A la fin de notre journée, nous devons pouvoir nous poser la question en quoi ai-je participé au développement de mon pays aujourd’hui ? Il faut qu’on se pose les vraies questions pour avoir les vraies solutions. Il faut qu’au niveau des micro-entrepreneurs, qu’il y ait des « Success stories », pour inciter les jeunes à aller dans l’entrepreneuriat.
Propos recueillis par Isac A. YAÏ

12-02-2014, Isac A. YAÏ

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