ALBIN FELIHO PDT DE LA CONEB AU SUJET DE LA FERMETURE DES FRONTIERES NIGERIANES : « Le Bénin peut saisir les opportunités économiques qu’offre ce verrouillage »

Isac A. YAÏ, La rédaction 25 janvier 2020

Des mois après la fermeture des frontières bénino-nigérianes, Albin Feliho, Président de la confédération nationale des employeurs du Bénin (Coneb) sort de son mutisme. A travers un entretien qu’il a accordé à votre Journal, il est revenu sur les impacts de cette fermeture sur l’activité économique des deux pays et les pistes de solution à envisager pour faire face au protectionnisme. Il estime par ailleurs que cette fermeture des frontières pourrait amener le Bénin à renforcer son système de production et surtout l’investissement privé.

Pourquoi la fermeture des frontières vous préoccupe encore alors que le sujet semble oublié par certains acteurs économiques ?
Dans une relation inter Etats, la fermeture d’une frontière conduit à stopper toute migration et lorsqu’on sait la particularité qu’il y a entre le Bénin et le Nigéria, dont la migration est lourdement fondée sur des transactions commerciales et qui parle de transactions commerciales, parle d’entreprises et qui parle d’entreprises parle d’employés d’une part et d’employeurs d’autres. Donc on est préoccupé au plus haut niveau d’autant plus qu’au niveau de la confédération nationale des employeurs du Bénin, nous avons plus de 60 % de nos membres qui travaillent sur le marché Nigérian tant à l’importation qu’à l’exportation et vous savez bien que cela touche toutes les catégories socio-professionnelles du monde entrepreneurial. Donc ça nous touche au premier rang. Nous sommes conscients que c’est d’abord un rôle de dirigeants mais nous sommes convaincus que le rôle le plus important doit être celui des acteurs eux-mêmes. Et c’est pourquoi nous vous remercions de ce que l’opportunité soit donnée aux acteurs eux-mêmes pour qu’ils s’expriment peut être même dans une grande convergence de points de vue puissent aller aux négociations avec la partie nigériane.

A vous entendre, on a l’impression que ce protectionnisme nigérian touche particulièrement les entreprises et mêmes les employés ? Est-ce que le cas ?
Oui bien sûr. C’est un protectionnisme qui à mon niveau n’a pas lieu d’exister lorsqu’on sait qu’il y a des cadres tant au niveau de la CEDEAO, tant au niveau de l’Union Africaine que même dans la pratique de proximité entre le Bénin et le Nigéria, il y a des accords des deux parties sur le plan des douanes, de la fiscalité, de la santé, sur le plan sécuritaire. Peut être n’avons nous pas été entendu suffisamment pour que ces accords existent au niveau de l’éducation, au niveau du brassage des différents peuples. Je crois qu’aujourd’hui qu’une telle crise peut nous amener à réfléchir et à voir si les prévisions que nous avions faites à l’époque et proposées ne seraient pas revues intelligemment par les deux parties.

Quels sont aujourd’hui fondamentalement les secteurs économiques les plus touchés
Tous les secteurs économiques sont fondamentalement touchés. Nous sommes d’accord sur la réexportation, nous sommes encore moins d’accord sur les questions des éleveurs qui en toute bonne foi et en toute connaissance de cause selon des accords bipartites devraient produire en direction du marché Nigérian. Nous sommes également moins d’accord pour les agriculteurs, les producteurs de fruits et légumes, d’ananas, etc.… qui ont un cadre tout à fait naturel, normal, normalisé pour que l’exportation se fasse dans les conditions un peu intelligentes. Je dirai un peu moins d’accord sur les transactions dites illicites par le Nigéria. Là-dessus on peut encore discuter mais rien n’est linéaire. C’est un dossier tellement compliqué, complexe entre les différents intérêts qu’il faut y regarder de très près et regarder les différentes parties prenantes, leurs intérêts, les enjeux qu’il y a et les aspirations des uns et des autres pour pouvoir prendre une décision. Donc on ne peut rien espérer d’une décision politique. De façon draconienne, tout doit se négocier, tout être discuté et en tout cas les acteurs privés doivent également s’organiser et venir en appui et parfois même en éclaireur au profit des politiques qui doivent aller à la table des négociations.

On croyait que vous défendez uniquement les privés, mais surprise avec votre analyse on se rend compte que le public aussi vous préoccupe
Je crois qu’on ne le dira jamais assez. La position de la confédération nationale des employeurs du Bénin n’est pas de faire du syndicalisme primaire. Mais c’est plutôt de rester dans la logique de défense des intérêts de notre nation sur le plan économique. Il n’est pas question de défendre une partie contre une autre. Pour preuve vous-même vous constatez que dans nos rangs nous disposons des stratèges et praticiens qui réfléchissent dans ce sens et qui constituent notre laboratoire. Quant il y a eu fermeture des frontières, nous savons que les transactions qui s’opéraient entre les pays génèrent des recettes fiscales à notre Etat. Aujourd’hui on n’est pas heureux de savoir que ce sont des recettes en moins pour notre pays. Cette fermeture crée par ailleurs des désagréments pour l’investissement de façon globale. Du coup, les emplois ou des salariés sont touchés sans oublier les petits métiers tels que les cuisiniers, le gardiennage et autres sont logiquement touchés. Donc, c’est pratiquement tous les secteurs qui sont impactés. Les métiers liés à l’agriculture, l’élevage, le tourisme, le transport et la logistique etc sont frappés de plein fouet. Je pense à ces populations qui sont touchées aujourd’hui par les effets de ce protectionnisme.

Cette situation de fermeture fait réagir beaucoup d’acteurs. Certains spécialistes pensent qu’elle ouvrira la porte de la production et de la transformation locale. Est-ce que le Président de la CONEB partage cette analyse ?
Oui absolument. Mais avant de vous répondre je voudrais d’abord dire que la fermeture des frontières nigérianes d’avec le Bénin ne date pas d’aujourd’hui. Elle est récurrente pratiquement même si je n’ai pas les dates précises en tête. En tout cas il y a déjà eu des fermetures de frontières et la solution a été toujours de dire, ‘’Produisons ce que nous mangeons, consommons local’’ etc. C’est une évidence de dire qu’il faut mettre en place des programmes d’industrialisation, des programmes d’accompagnement du secteur privé par l’Etat et ses partenaires de manière à faire de véritables champions nationaux ou de grands industriels. Il n’est pas inutile de rappeler que les réformes économiques actuelles convergent vers cela. Maintenant il faut y donner un coup d’accélérateur pour que le raisonnement ne soit plus du « tout politique » mais plutôt du « tout acteur ».

A travers votre analyse vous dites que le Bénin n’est pas le seul à ressentir des conséquences de cette fermeture. Cela signifie quoi ?
D’abord je précise que la fermeture des frontières n’est pas seulement avec le Bénin mais également avec le Niger, le Cameroun. Le Nigéria est-il puissamment grand pour vivre en autarcie ? A priori non. Donc il y a des contre coup qu’il subit et d’ailleurs on entend nos homologues du Nigéria plaider pour que les frontières s’ouvrent et que les habitudes reprennent mais peut-être mieux cadrées. Il ne faudrait pas que ça vous échappe. Aucun béninois n’a la capacité d’introduire sur le marché nigérian des produits de contrebande. Pour régler ses problèmes le Nigéria a décidé de fermer ses frontières afin d’éviter l’importation d’un certains nombre de produits. Vous comprenez bien que ce sont les mêmes opérateurs économiques nigérians qui suscitent auprès des béninois la mise en place des réseaux de contrebande. Aucun béninois n’a la capacité d’organiser cela. C’est pour cela que je vous dis que le dossier est très complexe. Il faut que le Nigéria lui-même réfléchisse à voir comment mettre un frein sur ces pratiques dans ses propres rangs. Si vous prenez l’usine dont on parle souvent qui appartient au richissime homme d’affaire africain vivant au Nigéria, je me suis laissé dire que ces usines aujourd’hui suffisamment d’intrants ou de tomates qui proviennent que celle du Bénin pour tourner à plein régime. Bref cette fermeture touche aussi bien l’économie nigériane et du Bénin. On entend dire que le Bénin doit interdire l’accès du riz étuvé au Bénin parce que les béninois n’en consomment pas. Moi je dis non. On ne peut pas dicter au Bénin sa politique d’importation et d’exportation. On est un couloir qui dessert l’interland. Si le Niger nous demande ces produits, pourquoi vous voulez qu’au nom d’une proximité d’avec le Nigéria, le Bénin prenne une décision qui soit préjudiciable à nos relations commerciales avec le Niger ? Vous voyez que ce n’est pas une affaire qui est linéaire ou simple à décortiquer et que des décisions ne peuvent pas être prises de façon brutale. Il y a bel et bien des procédures, des négociations mais cette fois ci avec les opérateurs économiques. C’est peut-être ce que les nigérians attendent. Si c’est le cas nous sommes prêts au sein de la Coneb à aller aux négociations avec notre gouvernement.

On sent une certaine récupération politique de cette fermeture avec des réactions de part et d’autres au point où certains s’en réjouissent. Quelle est la réaction des employeurs qui sont supposés impartiaux par rapport un tel comportement ?
Je ne suis pas politicien mais je comprends que les gens en font une récupération. Ici il s’agit d’une affaire commerciale, c’est une affaire de migration humaine et c’est d’ailleurs pour ça que nous disons qu’il est temps que le tout politique soit modéré et qu’on passe maintenant au tout acteur. Et là nous avons un rôle à jouer pour demander à ces personnes là qui ont des raisons de le faire, j’imagine bien mais qui n’arrangent pas du tout le Bénin dans ses négociations. Le reste n’est que récupération politique ou politicienne. Cela ne nous regarde pas. Je dirai c’est suicidaire pour les personnes qui évoquent ce sentiment. Ça n’arrange personne et surtout pas le Bénin.

En termes de propositions, que fait aujourd’hui la Coneb face à cette situation ?
Déjà il y a une urgence. Urgence pour les conteneurs qui sont à l’entrée des frontières, au port etc. La solution urgente est une forme de moratoire pour permettre que ces produits suivent le circuit normal sur un voire deux mois. De sorte que les commandes déjà passées ne restent pas sur le bras des opérateurs économiques. Là on s’adresse aux autorités béninoises et nigérianes pour que dans la négociation, on plaide pour que ces produits périssables ne deviennent pas une perte sèche pour les hommes d’affaires. Aussi, il est nécessaire de revisiter les accords qui existent. Notre proximité d’avec le Nigéria est vieille comme le monde. Je ne veux pas revenir sur les périodes douloureuses. Ce n’est pas de notre faute si pendant la guerre de Biaffra nous avons eu une flopée de nigérians “Ibo’’ le long de Missèbo. En ce moment, on n’était pas mauvais pour le Nigéria. Notre pays n’est pas fautif de savoir par exemple que le Niger a préféré le Bénin pour faire circuler son pipeline. Je ne pense pas que du jour au lendemain le Bénin décide d’interdire la traversée du pétrole nigérien sur son territoire. Je crois que ce n’est même pas possible. Nous au sein de la Coneb, on a une démarche pédagogique. Nous clarifions les choses sans parti pris. L’initiative du Président Buhari n’a rien de personnel avec qui que ce soit. Il faut aller au concret. Ces accords bilatéraux qui existent de douane en douane, de sécurité à sécurité, de chambre de commerce à chambre de commerce, de patronat en patronat, que ces contrats soient revisités. C’est déjà une panoplie de choses urgentes sur lesquelles on peut s’asseoir avec nos homologues nigérians. Ensuite redéfinir les conditions dans lesquelles ces transactions doivent se faire pour amoindrir progressivement la contrebande jusqu’à sa disparition. Chez nous au Bénin il faut qu’on apprenne à faire de nos industriels des champions et là je m’adresse à notre gouvernement. Il faut aussi revoir les taxes de façon générale qui frappent les transactions de part et d’autres dans une dynamique d’harmonisation entre notre pays et les autres de manière à rendre le Bénin plus compétitif.

Clément ATCHADE





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