Christian Lokossou, au sujet des problèmes de l’école à près la reprise des classes : « Un enseignant ne peut pas garder plus de 100 apprenants et être efficace »

Isac A. YAÏ 5 novembre 2019

Depuis quelques semaines, l’école béninoise a ouvert ses portes pour la rentrée scolaire 2019-2020. Elle est confrontée à quelques difficultés pour son bon fonctionnement. Christian Lokossou, instituteur, Directeur d’école et secrétaire général par intérim de la Fédération des syndicats de l’éducation, de la culture, jeunesse et assimilée (Fesecja) affiliée à la Confédération des syndicats autonomes (CSA- Bénin) en parle.

Que fait votre fédération pour le bien-être de ses syndiqués ?
Au niveau de notre confédération, notre priorité, c’est la formation de nos militants à la base. On leur fait connaître leurs devoirs avant qu’ils ne réclament leurs droits. Donc, nous amenons nos membres à travailler véritablement pour le développement de leur pays.

Il y a plus d’un mois que l’école béninoise a ouvert ses portes. Quel bilan peut-on faire après ce temps de travail ?
D’aucuns diront que un mois est trop court pour faire un bilan, mais on peut le faire. Au niveau de la Fesecja, nous constatons que le bilan n’est pas du tout reluisant. Nous constatons avec amertume que le système est en train de s’écrouler. Nous sommes sur une pente glissante et si on ne fait pas attention, on risque d’aller dans l’abîme. Nous avons évoqué tous les dysfonctionnements constatés dans notre déclaration du 18 octobre 2019. Entre autres constats faits, nous pouvons citer : le manque d’enseignants dans les écoles, le manque de formation de certains enseignants, les problèmes de cantines qui font des directeurs la risée de tout le monde… Les autorités en charge de l’éducation doivent revoir tous ces problèmes pour la bonne marche du système.

Dans votre déclaration, vous avez évoqué la présence de certains enseignants non formés dans des classes. Comment se fait-il qu’on les retrouve encore alors qu’ils ont été évalués ?
Il existe vraiment des enseignants non formés dans certaines écoles. Dans une écoles, il y a plusieurs catégories d’enseignants : il y a des fonctionnaire d’Etat, les contractuels de l’Etat, il y a des ex-communautaires de la promotion 2008 qui ont été reversés, il y a aussi des enseignants recrutés par les parents d’élèves à cause de la pénurie. C’est surtout cette dernière catégorie qui pose problème. Les enseignants de cette catégorie existent aussi bien dans les enseignements maternel, primaire que secondaire et ils n’ont aucun niveau. C’est vrai que les tests ont été faits pour les aspirants au niveau du primaire, mais tout est resté comme ça. Conséquence, des classes se retrouvent sans enseignants. Les parents ont donc fait recours à certains collègiens qui avaient abandonné les classes pour venir enseigner. Ils sont à la rigueur des gardes enfants et non des enseignants. Au secondaire, ceux qui ont fait des écoles normales ont été laissés et on est allé chercher ceux qui ont juste des diplômes académiques pour venir enseigner. C’est tout cela qui nous fait dire qu’il y a encore des enseignants non formés qui sont dans certaines écoles.

Parlant des aspirants, ils ont été déployés et redéployés dans les départements, mais il y a toujours des classes qui manquent d’enseignants. Comment appréciez-vous cette situation ?
Ce sont les anomalies que nous dénonçons. En réalité, ce sont les Directeurs départementaux qui connaissent les réels besoins sur le terrain. Ils ont envoyé toutes les statistiques aux autorités compétentes pour faire la répartition. Mais lors de la répartition, on ne sait plus ce qui s’est passé, et les aspirants ont été affectés sans tenir compte des besoins exprimés. Ce qui a fait qu’il y a des surplus et insuffisance d’enseignants par endroits. Il y a eu trop de disparités dans la répartition. On ne sait plus sur quels critères cette répartition a été faite.

Lors des tests, il a été recommandé aux aspirants de composer là où ils souhaitent donner les cours. Mais à leur grande surprise, ils ont été affectés dans des zones qu’ils n’ont pas choisies.
Avant que nos jeunes frères n’aillent composer, on leur avait demandé de choisir leur poste. Mais contre toute attente, ils ont été répartis sur toute l’étendue du territoire. Aspirant qui a composé dans l’Atlantique, peut se retrouver dans l’Alibori, la Donga, le Borgou, l’Atacora…. contre sa volonté. Quand c’est comme ça, le travail ne peut pas marcher.

La pénurie d’enseignant a fait qu’il y a jumelage de classes dans certaines écoles. C’st-à-dire, on peut mettre CM1 et CM2 ensemble ou CE1 et CE2 ensemble. Cela a occasionné des effectifs pléthoriques dans ces classes. Quelle lecture en faites-vous ?
Voilà encore un autre problème sérieux que vit le sous enseignement primaire. On a procédé à des fusions de classes. C’est vrai que des critères ont été prédéfinis avant ces fusions. Mais nous ne savons pas ce qui s’est passé pour que dans un complexe scolaire de trois groupes, on est passé à un seul groupe, ou un complexe de deux groupes, on en trouve un seul avec des effectifs qui dépassent les normes. Un complexe de deux groupes par exemple, on les fusionne pour avoir un seul. Ainsi, les deux CI mis ensemble, on se retrouve à 110, 120 ou 130 apprenants pour un seul enseignant. Quand, c’est comme ça, quel savoir voulez-vous donner à ces enfants ? Un enseignant ne peut pas garder plus de 100 apprenants et être efficace. Dans ces conditions, c’est le système éducatif qui est en train d’être tué. Pourtant, on nous avait dit qu’il y aura fusion, mais pas de pléthore d’apprenants dans les classes.
Pour les classes de cours différents, on nous avait rassurés que les enseignants concernés seront formés pour ça, mais jusqu’à présent, rien n’est fait. Ils ne savent donc pas comment s’y prendre pour faire face à cette situation dans laquelle ils sont plongés. Ce sont ces genres de situations que notre fédération dénonce.

Que préconise alors votre fédération pour trouver solutions à ces problèmes ?
Notre fédération l’a toujours dit. Pour toutes réformes, il faut associer les partenaires sociaux, sans ça, on ne pourra pas avancer. Car, c’est nous qui sommes sur le terrain et maîtrisons les réalités du terrain. Il ne faut pas rester dans les bureaux, élaborer quelque chose et vouloir le répercuter sur le terrain. Il faut que les autorités en charge du système éducatif aient le courage de revenir sur certaines de leurs décisions. On ne dit pas que la fusion des groupes n’est pas une bonne chose. Il y a des endroits où la fusion est nécessaire. Car, il y a eu des créations politiques d’écoles. Ces écoles n’ont donc pas d’effectifs nécessaires pour faire plusieurs groupes. Dans ces conditions, la fusion est nécessaire. Mais la faire dans les conditions où elle a été faite là, ça ne peut pas marcher. Il faut donc revoir ces fusions qui ont été faites. Nous demandons aussi au gouvernement de procéder au recrutement en quantité des enseignants qualifiés.

Vous souhaitez que les autorités aient le courage de revenir sur certaines de leurs réformes. Entre autres, la gestion des subventions.
Le gouvernement doit revenir sur ça. Il faut voir toutes les charges que le Directeur a déjà. Vouloir lui ajouter encore la gestion des subventions, c’est trop lui demander. Entre temps, la gestion des subventions était faite par les Directeurs, mais ça leur causait tellement de problèmes qu’eux-mêmes ont réclamé des comptables. Cela a été une lutte sur plusieurs années, mais finalement, ces comptables sont arrivées dans les écoles. Vouloir maintenant donner la gestion des subventions aux Directeurs, c’est reculer. Et la raison évoquée par les autorités pour confier à nouveau la gestion des subventions aux Directeurs est que les comptables sont soupçonnés de détournements. Or, sur toute l’étendue du territoire nationale, ces comptables étaient au nombre de 105. Sur les 105, combien ont pu détourner ? Je suppose que c’est la moitié qui a fait la malversation. Il sera plus facile à l’Etat de faire face à ce petit nombre de comptables que d’avoir affaire à des milliers de Directeurs d’écoles qui auront à faire des malversations. S’il arrivait que des Directeurs fassent des malversations, ils seront pris dans les mailles de la justice. Cela va créer de vides dans des classes et d’autres problèmes dans le fonctionnement des écoles. Il serait donc plus facile à l’Etat d’avoir affaire à un petit nombre de comptables qu’à un grand nombre de Directeurs. C’est vrai qu’on veut rationnaliser les dépenses et les ressources, mais cette démarche ne peut pas régler les problèmes. Sur les 105 comptables, 60 ont été remerciés et 45 ont été repêchés pour travailler dans les circonscriptions. Ça n’a pas de sens. Notre fédération est formelle là-dessus, on ne peut plus confier la gestion des subventions aux Directeurs d’écoles. Dans quel pays on voit un individu à la fois ordonnateur et gestionnaire des fonds de l’Etat ? Cela ne se comprend pas. Un Directeur ne peut donc pas être ordonnateur et gestionnaire des fonds de l’Etat. De plus, un Directeur n’est pas formé pour gérer les subventions. Celui qui a été formé a mal géré, que dire alors de celui qui n’a pas été du tout formé ? Donc, cette réforme doit être revue.

Et les cantines scolaire ?
Je ne dis pas que la cantine scolaire est une mauvaise chose, mais c’est la manière dont elle gérée qui est mauvaise. On dit que le Directeur d’école n’est pas membre du comité de gestion des cantines scolaires, mais quand le contrôle vient, c’est à lui qu’on s’adresse et quand il y a mauvaise gestion, c’est lui qu’on prend. Pour un kilo de riz ou de haricot disparu, le conseil des ministres n’a pas hésité à citer publiquement le nom des enseignants supposés coupables de ce vol. Des enseignants ont été déchargés pour cette situation. Et beaucoup de Directeurs sont morts dans cette histoire. Mais depuis quelques temps, des informations circulent sur le vol de plus de quatre milliards au trésor public, aucun conseil des ministres n’a encore cité le nom du supposé coupable de ce vol. C’aurait été un enseignant qui aurait pris quelques kilos d’huile ou de maïs, son nom serait déjà cité en conseil des ministres. . Ces genres de situations frustrent. Les brebis galeuses, il y en a dans tous les secteurs. Nous sommes aussi de la République. Il faut que le gouvernement revoie sa copie vis-à-vis de l’école béninoise et des enseignants.

Voilà qu’il est difficile d’aller en grève de nos jours. Que feriez-vous si la situation perdure ?
C’est ce que le gouvernement pense. Nous avons plus d’un tours dans notre sac. Le jour où le syndicat des enseignants décidera d’aller en grève, rien ne pourra les arrêter. Même si c’est un seul jour, quand nous allons décider de l’observer, ça va se faire sentir. Je ne dévoilerai pas de secret, mais nous avons nos stratégies. Nous ferons des grèves sans violer les textes. En son temps, on le fera et les moyens existent pour ça.

Nous sommes à la fin de cet entretien, votre mot de la fin ?
Mon mot est à l’endroit des différents ministres en charge de l’éducation, des autorités de l’unité présidentielle de suivie. Je leur dis que l’école béninoise souffre, les enseignants et les apprenants souffrent dans les classes à cause des effectifs pléthoriques, du manque de matériels. Puisque les parents d’élèves pensent qu’il n’y a plus de grèves dans le public, des écoles privées sont en train d’être vidées au profit des écoles publiques. Le gouvernement devrait tenir compte de cette situation pour faire bien les choses. Aujourd’hui, les écoles publiques sont pleines, cela devrait préoccuper le gouvernement. Mais on a l’impression que tout ce qui se fait aujourd’hui est dressé contre les enseignants. Je me rappelle, lors des campagnes, le candidat Talon avait promis de revoir le statut des enseignants, mais c’est le contraire que nous avons. Depuis que ce régime est arrivé, nous avons l’impression que les enseignants sont devenus des êtres à abattre. C’est comme si c’est nous qui détruisons la République alors que c’est nous qui formons les cadres qui construisent la République sur tous les plans. Nous ne sommes pas d’accord du traitement qui nous est fait.
Propos recueillis par Isac A. YAÏ





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