En vérité : Un grand s’en est allé

Moïse DOSSOUMOU 7 novembre 2019

Le baobab est tombé. L’un des plus redoutables cerveaux politiques du Bénin s’est éteint. Alors que ses proches s’affairaient pour célébrer en grandes pompes son 90ème anniversaire de naissance, il leur a faussé compagnie à quatre jours de cet événement. Comme à son habitude, Albert Tévoèdjrè a devancé les faits. Doté d’une impressionnante capacité d’anticipation, méthodique, minutieux, expert en dribles politiques d’où son célèbre surnom de « renard de Djèrègbé », il a su s’éclipser, réservant ainsi la surprise de sa disparition à son cercle d’amis qui attendait le week-end pour le porter au pinacle. Cet intellectuel hors pair dont la grande culture et la finesse de l’écriture émerveillaient plus d’un a achevé sa course. Ces onze derniers mois, le privilège de l’âge a eu raison de sa fougue. A quatre reprises, il fut admis d’urgence aux soins. Il finira par rendre l’âme aux premières heures de ce mercredi 06 novembre, laissant derrière lui une veuve, trois enfants et ses admirateurs inconsolables.
Albert Tévoèdjrè, dont on ne parlera plus qu’au passé, s’était montré très actif sur les champs politique, social, pédagogique, intellectuel et religieux. Enseignant de carrière, celui qui a passionnément enseigné les sciences politiques en Côte-d’Ivoire, en France et aux Etats-Unis était paradoxalement nanti d’un doctorat en sciences économiques et sociales. Homme de réseau, il réussira à se faufiler dans les couloirs de la fonction publique internationale. C’est ainsi qu’il fut directeur général adjoint du Bureau international du travail basé à Genève avant de se retrouver quelques années plus tard en Côte-d’Ivoire où il servit en qualité de Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies. A l’interne, il n’a pas chômé non plus. Rapporteur de la conférence nationale avec sa formule fétiche « nous avons vaincu la fatalité », membre du Haut conseil de la République, député, ministre du plan, médiateur de la République, il a avec sa touche particulière marqué l’histoire politique de son pays.
Ecrivain, inventeur du concept « minimum social commun » et du slogan « 20 000 emplois par an », il a pesé de tout son poids et de toute son intelligence dans les intrigues politiques et politiciennes. En fondant en larmes hier à l’annonce de sa disparition, Nicéphore Soglo s’est certainement remémoré la parenthèse douloureuse de sa perte de pouvoir en avril 1996, événement dont Albert Tévoèdjrè fut un des principaux artisans. Adrien Houngbédji également ne devait pas le porter dans son cœur. Lui qui croyait avoir frappé un grand coup en enterrant ses ambitions politiques par son éviction de sa position de leader de l’ex département de l’Ouémé en a eu pour son compte. A aucun moment, il n’a bénéficié du soutien de l’illustre disparu au cours de sa longue et riche carrière politique. Dans la vie comme en politique, il y a des querelles qui résistent au temps.
Albert Tévoèdjrè n’a pas fait que planer sur la scène politique. Il a aussi subi des revers et pas des moindres. Malgré lui, le parti Notre cause commune, son porte étendard, a échoué dans les mains d’un certain François Odjo Tankpinou au terme d’une procédure judiciaire. Fin tacticien, ne s’avouant jamais vaincu, il s’est consolé en portant le parti national « ensemble » sur les fonts baptismaux. En 2013, il finira par prendre sa retraite politique pour se consacrer à un projet personnel dénommé « la paix par un autre chemin », essentiellement basé sur le brassage et l’amour entre les religions. Le symbole en est « Théophania, la maison africaine de la paix » bâtie à Adjati dans la commune d’Adjarra où il a fini ses jours dans des conditions modestes. Le frère Melchior, avec son style vestimentaire unique et sa voix cassante mais non moins perçante, nous manquera. Une page se ferme. Une bibliothèque a brûlé. Albert Tévoèdjrè n’a laissé personne indifférent. On l’aime profondément ou on le déteste à mort.





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