Dr Raymond Assogba, sociologue, anthropologue, Boologue au sujet du vodoun : « On peut utiliser les 3 aspects, O’Fâ, O’vodoun, O’Bô pour construire le développement de ce pays »

La rédaction 14 janvier 2020

Le vodoun est originaire de l’ancien royaume du Dahomey actuel Bénin. Il est l’une des 3 réalités permettant la connaissance de l’ontologie des Béninois. A travers cette interview, Dr Raymond Assogba, sociologue, anthropologue, Boologue, expert en spiritualité du développement à l’université d’Abomey-Calavi, apporte une clarification sur ce concept profondément ancré dans l’imaginaire collectif des Béninois.

Qu’est-ce que le vodoun ?
Le vodoun c’est un champ énergétique. Vodoun c’est la mise en branle dans l’environnement écologique, et psychique de tout ce qui peut être déterminé comme dénomination, comme existence. Le vodoun c’est comme un pont entre le Fâ et le Bô.

Quelle est l’origine du vodoun ?
L’origine du vodoun réside dans l’antiquité de la stabilisation de la vie entre nos ancêtres et la nature. Et les deux mis ensemble, montrent comment s’organise la transmission de l’héritage et comment justement les héritiers entretiennent le souvenir des bâtisseurs que leurs ancêtres ont eu à leur léguer. Donc dans cette antiquité, nous n’allons pas procéder comme les occidentaux qui recherchent les dates. Il est vrai que l’archéologie aborde cela, mais il est intéressant de savoir que vodoun fait partie des ‘’Djôwamon’’, nous sommes venus les voir là. Et en tant qu’héritage, c’est une gnose, parce que vodoun est l’interface de l’invisible. Ce qu’on ne peut voir avec les yeux physiques, c’est ce qu’on appelle vodoun. La connaissance à partir duquel l’homme tire les principes, les normes de vie. Les valeurs par lesquelles l’homme organise la société. L’éthique de chaque individu, c’est ça on appelle vodoun. Et donc, il nous suffit de savoir que vodoun est de l’ordre de la connaissance. Ce n’est pas quelque chose d’inconnaissable. C’est une dénomination pour dire qu’on peut savoir ce qui se cache dans l’invisible. Ce qu’il y a dans l’invisible ne peut être vu à partir des yeux physiques. Mais, c’est visible à partir des technologies par exemple de la ‘’cola’’, des technologies de ‘’Akplè’’, de ‘’Ôvi’’ qu’on prend pour interroger sur ce qui est caché et ce qui est caché révèle sa nature, son identité, ses préceptes, et comment composer avec lui pour avoir la paix, pour avoir la richesse, pour s’épanouir professionnellement et même comment on peut s’organiser en vue des buts arrêtés.

Est-ce possible de délimiter les territoires de chaque vodoun ?
Bien-sûr, le vodoun a un territoire. Manifestement, les vodoun ont des noms. Et le vodoun part de sakpata pour aller jusqu’à une infinité. Donc tout vodoun a un territoire physique, manifeste mais aussi immatériel. Lorsque vous prenez vodoun Sakpata, vous pouvez le localiser sur un territoire. Quand vous prenez Tohossou, qui est le vodoun de l’eau, on le peut aussi. Donc la territorialité du vodoun, c’est déjà par rapport aux 4 éléments utilisés pour construire la vie : l’air, l’eau, la terre et le feu. Mami ou Tohossou, c’est le territoire de l’eau. Vodoun ‘’Gou’’ a pour territoire les minéraux, tout ce qui est sous le sous-sol, il représente l’Est ; il y a ‘’Dan’’ ou ‘’dangbé’’ qui gère l’ouest et qui a aussi son territoire. Il y a également Hêvioso qui gère l’électricité, la foudre etc. On peut retrouver aussi dans chaque région linguistique les vodoun délimités aussi dans l’espace. Si vous prenez par exemple Ouidah, c’est Dangbé qui est en puissance dans ce milieu. Dans le Mono également, on retrouve aussi le ‘’Dangbé’’. A Porto-Novo par exemple, il y a Zèkpon à Avrankou. C’est ainsi qu’on retrouve certains vodoun suivant chaque territoire. Donc c’est important de savoir qu’il existe un territoire par rapport aux 4 élémentaux en ce qui concerne les vodoun et maintenant, dans l’aménagement du territoire par rapport aux villes, par rapport aux communes, par rapport aux départements mêmes on retrouve également le vodoun. Il est essentiel de revenir sur l’aménagement du territoire qui s’est fait par rapport au ‘’Tôlègba’’. Quand vous arrivez à Cotonou, vous allez voir que les églises se sont installées dans l’environnement des Tôlègba. Prenez l’église Saint-Michel par exemple, vous verrez là un Tôlègba, en fait c’est le Tôlègba qui a aménagé ce territoire. Et là où se trouve un Tôlègba, il y a toujours un marché ; parce que c’est le Tolègba qui assure la sécurité. Et c’est là où il y a la sécurité que les gens se rencontrent pour faire le commerce. C’est pour cela vous ne verrez aucun marché érigé sans préalablement avoir installé un Tôlègba. C’est même lui qui donnait son nom au lieu. C’est pourquoi on disait ‘’Lègbahîtô’’. Avant que les prêtres ne viennent à partir des années 90 changer le nom pour mettre Saint-michel. Il y a deux marchés qui l’encadrent, après le lègbahîtô, il y a le Dantokpa qui est quant à lui un marché installé à côté du vodoun Dan. Il y avait une rationalité, une logique par laquelle nos ancêtres ont toujours fonctionné, organisé la société. Ce ne sont pas les sciences sociales qui ont amené l’organisation au Bénin, ni les fonctions anthropologiques. Nos ancêtres ont utilisé ‘’Tolègba comme un concept d’aménagement du territoire. Et à l’arrivé des colons précédés par les missionnaires, ils n’ont rien fait que d’aller s’installer à côté des ‘’Tôlègba’’ parce que l’endroit avait déjà été sécurisé. Donc ce sont les Tolègba qui ont assuré la sécurité des missionnaires. Pourtant, ils étaient venus avec des militaires. Si vous allez à Saint-Cécile, vous verrez un Tôlègba. De même qu’à Cadjèhoun, vous verrez ça. A Zogbo, pareil. Il y a un marché et une église. Godomey et Kpota également. Un peu partout quand vous parcourez le Bénin, vous constaterez que les rois ont utilisé le Tôlègba comme un concept d’aménagement du territoire.

Le vodoun est-il un culte ?
Les gens veulent mettre le vodoun dans religion et culte. L’explication tient dans le fait que le 10 janvier a été choisi suite à un décret présidentiel de l’ancien président Nicéphore Soglo comme le jour de la fête des religions traditionnelles donc ce jour sera férié, chômé et payé. Ça veut dire que là il y a une double conséquence. Vodoun qui a été marginalisé depuis 1894 quand Béhanzin s’est rendu, jusqu’à 1992. Vodoun a été marginalisé pendant 98 ans à l’instar des langues nationales qui ne devraient pas être parlées dans les administrations. Seulement même dans cette atmosphère, nos ancêtres n’ont jamais cessé d’entretenir la flamme du vodoun en secret. Et donc lorsque le président Soglo a déclaré le 10 janvier, la 1ère conséquence, c’est que ce qui était considéré comme diabolique, politiquement est devenu religion au même titre que les religions chrétiennes, islamiques et autres. La 2ème conséquence est que vodoun peut être exhibé en plein jour, que ce soit à la télévision, à la radio, ils ne sont plus esclaves chez eux, ils sont libres de manifester leur joie. Aujourd’hui on constate que tout le monde cherche à transformer son vodoun en un culte. Mais pour les hommes de science que nous sommes, il y a un danger. Le danger c’est que lorsqu’on dit religion, ça veut dire que les gens vont se reposer. Comme l’église catholique qui dit à ses fidèles, Dieu a toutes les solutions. C’est comme-ci on encourage à la paresse or nous sommes des pays dits sous-développés donc il nous faut nous battre pour construire le développement. Est-ce qu’on peut construire le développement en nous prévalant de la religion ? Et quand on sait que vodoun a été utilisé par les ‘’Dadas’’, par les régents de nos communautés comme une pensée d’organisation, de gestion de développement, d’aménagement de l’espace. A partir de ce moment on comprend que vodoun n’est pas comme Jésus-Christ. On adore Jésus-Christ mais on n’adore pas le vodoun. Et cela parce que vodoun est là pour résoudre le problème des individus et des communautés. On va au vodoun parce qu’on a un problème. On ne va pas vers le vodoun parce qu’on est vodounsi, n’importe qui peut aller vers le vodoun pour trouver une solution à son problème. Vodoun c’est une panacée de la quête de solution à la résolution de problème que les hommes, vivant ensemble ou même seul ont trouvé. On peut utiliser les 3 aspects, O’Fâ, O’vodoun, O’Bô pour construire le développement de ce pays. Donc c’est ça l’espoir du 10 janvier.

Qu’est-ce qui justifie la méfiance de certaines personnes vis-à-vis du vodoun ?
C’est l’aliénation. La colonisation a forcé nos parents à payer l’impôt de capitation. Cela les obligeait à aller travailler dans les champs coloniaux ou dans les administrations coloniales pour gagner de l’argent et payer les impôts et c’est le reste qu’ils utilisent pour leur bien-être. Donc à partir de ce moment, c’est comme-ci on a instauré un diktat qui les empêche d’une certaine façon d’aller vers les vodoun mais plutôt à l’église les dimanches. Donc auprès des administrateurs, on verra les prêtres, les pasteurs et les imams. De ces présentations officielles, ils comprennent qu’il faut plutôt aller du côté du colon. Et comme là-bas on parle de renaissance, de résurrection, on a alors utilisé l’enfer pour faire peur en disant que vodoun c’est l’enfer, c’est le diable donc les parents iront se faire baptiser. Dans ces conditions lorsque les enfants naîtront, ils ne connaîtront rien au vodoun et à ses rites. Aujourd’hui bien que vodoun soit devenu une manifestation de joie, évidemment les gens ne savent pas ce qui est dedans. Ils ignorent tout de la structure du vodoun, de son organisation, de sa dynamique. Ce à quoi ça sert. Et encore ils ont peur du sang des poulets qu’on sacrifie. Et comme dans les églises, il y a une liturgie qui dit que lorsqu’on tue un animal c’est la sorcellerie, c’est la terreur. Et avant même qu’ils ne soient baptisés on leur faire promettre de ne jamais s’agenouiller devant vodoun. Donc la peur de la mort est doublée d’une peur de trahison, parce que la trahison supposerait la damnation éternelle. C’est une élaboration idéologique savamment bâtie. Et la liturgie participe à renforcer dans la personnalité du croyant, le respect de sa promesse au risque d’être condamné au feu de l’enfer. C’est pourquoi on essaie de les faire sortir de cette aliénation car en restant aliéné, quand ils vont dans l’administration, ils respectent les mots d’ordre qui viennent de l’extérieur au détriment des besoins des populations, puisque l’administration n’est pas pour les populations. Elle n’est là que pour atteindre les buts fixés par la métropole. C’est cela qui a créé ce fossé entre le peuple et les leaders politiques. Donc on essaie de leur expliquer la relation qui existe entre les croyances et la domination économiques.

Quelle est la place du sang dans le vodoun ?
Le sang veut dire union. Lorsqu’un individu a des problèmes c’est que tous les portes psychiques et émotionnelles sont fermées. Et quand il se décide d’aller vers le vodoun, lorsqu’on accomplit les rites, les portes s’ouvrent. Le sang veut dire union en sanskrit et le vrai mot c’est ‘’sat sang’’ pour dire communauté, la vraie union. Car, dès l’origine le sang a toujours aidé à solidifier les relations communautaires. On égorge un animal et ça raffermit la conscience de groupe. Le secret, c’est que le sang c’est une porte qui ouvre les portes de l’angoisse du désespoir. Quand on immole un animal, tous ceux qui voient ça sont transportés dans le cosmique. C’est la psychologie sociale qui l’étudie. Lorsqu’un individu est angoissé sa conscience vient se mettre au niveau des pieds. Il y a une désintégration de sa capacité à converger tous ces 5 sens vers la conscience ultime de focalisation pour pouvoir jauger, juger, apprécier, décider, agir, rentabiliser et jouir. Il n’arrive plus à relier le toucher à l’ouïr ni à la vue ni à l’odorat, ni au goût. C’est ça lorsqu’une communauté a un problème. Mais lorsqu’ils se souviennent et qu’ils se tournent vers le ‘’Hounnongan’’, ou le ‘’hinnoutô’’, il décide que pour revitaliser le symbole de la communauté qu’on appelle le ‘’Assin’’, on rassemble les éléments et on choisit un jour et ce jour lorsqu’ils voient le sang, il y a un afflux au niveau des cellules qui retrouvent leur place et chaque cellule s’aligne sur le schéma originel du corps physique. Toutes les fonctions se retrouvent concentrées en un endroit et chacun retrouve sa raison d’être, de coopérer et d’agir ensemble vers des objectifs précis. Lors du rituel, le ‘’Hinnougan’’ va se charger de rappeler ces objectifs. C’est le rôle du sang. C’est pourquoi quand le sang jaillit, c’est la joie. Et quand on interroge la ‘’cola’’ et le message du fâ sort tout le monde est heureux ; chacun partage l’eau, chacun partage la ‘’cola’’ et la boisson et là, la communauté se ressoude, les liens deviennent plus serrés comme auparavant. Il n’y a plus de haine et donc la communauté se centralise à nouveau. C’est cela le rôle du sang. De plus, lorsqu’on tue les animaux cela permet aux ‘’Assin’’, à tout ce qui est dans l’invisible de retrouver l’unité avec la communauté et quand ils répondent présents, ils revitalisent tous les membres de la communauté. Et comme ça se fait au niveau cellulaire même ceux qui ne sont pas présents et qui à des milliers de kilomètres, qui sont informés d’une telle cérémonie, eux aussi reçoivent. C’est pour cela que tout le monde ne le sait pas. Maintenant concernant la viande des animaux, on prépare ; les parties qui doivent aller sur les ‘’Assin’’ sont déterminées et la partie que chacun doit prendre aussi. Parce que chaque partie exprime une fonction anthropologique et sociale. Et celui qui a droit à sa part, quand il la reçoit, il est apaisé et comme on lui reconnaît ses droits il commence alors par exercer son devoir. Maintenant on ne consomme pas seulement la viande, on consomme également les bénédictions récitées par les ‘’Tanyinons’’ qui ont la fonction sociale d’adresser la parole aux ancêtres et de signifier les propos de ces derniers aux membres de la communauté. Donc leurs paroles guérissent ; donnent la joie ; réparent, assouplissent la rigidité des cœurs. C’est la consommation des bénédictions qui est le plus important. Effectivement c’est un ‘’Hounho’’, c’est-à-dire, c’est une parole secrète et quand on n’est pas informé, il est difficile de faire la relation de cause à effet.

Votre mot de fin
Je vous remercie pour l’accompagnement et remercie également les lecteurs de votre journal. Nous pensons que si nous investiguons sur ce sujet, c’est pour le bien-être des populations. C’est le vodoun qui va développer le Bénin et non la Banque mondiale, ou les pays occidentaux. C’est à partir du Vodoun parce que le vodoun est une pensée politique, économique, culturelle, éducative.





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