Dr Raymond Coovi Assogba, Expert en spiritualité de développement : « L’igname métaphorise la fraternité, l’acceptation de l’autre et le vivre-ensemble »

La rédaction 14 août 2020

À la croisée de rites coutumiers et touristiques, Savalou accueille chaque année la fête de l’igname. Coutume ayant traversé le temps, il s’agit d’une célébration marquant la consommation de l’igname nouvellement récoltée, et ce après autorisation du roi. Cette fête draine, à chaque édition, des milliers de Béninois et touristes .Pour comprendre les origines de cette fête, Dr Raymond Assogba socio-anthropologue, boologue et expert en spiritualité a accepté d’éclairer la lanterne des uns et des autres.

Dans quelques jours le peuple Africain en particulier l’ethnie Mahi du Bénin va célébrer la nouvelle igname. Quelle appréciation faites-vous de cette fête ?
Il est important de situer la problématique historique de la célébration de la fête de l’igname. Il faut savoir que dans l’histoire à l’ère des philosophes comme Hegel, des politologues comme Montesquieu, l’Afrique est une terre qui n’a jamais donné naissance aux érudits. Le noir a été considéré comme un sauvage et nous avons découvert avec le temps que ces histoires étaient fausses. Moi à mon 3ème cycle, je suis allé à la conquête des ignames nouvelles. Et en définitive, cette fête va montrer que c’est la nouvelle année pour les noirs de l’Afrique de l’ouest. Il est intéressant donc de rappeler que la fête de l’igname nouvelle est en opposition avec la nouvelle année chrétienne et celle de l’année civile. Dans ce rapport donc, il est intéressant de faire remarquer que la célébration de l’igname nouvelle pose la problématique de la rationalité des africains et des béninois dans leurs propensions à finir les conditions de leurs existences et leurs capacités à produire pour vendre.

Que symbolise donc l’igname dans la pensée Vodun ?
C’est le couronnement des efforts fournis depuis les mois passés pour produire, préparer les champs pour enfouir les semences, les entretenir jusqu’à ce que cela génère des ignames et qui sont récoltés maintenant. L’importance de l’igname est attachée à cette analogie avec les instances culturelles et intellectuelles. Lorsqu’on parle de l’igname nouvelle, c’est un temps rationalisé. Dans la pensée vodun, il faut dire que c’est l’occasion pour le béninois surtout ceux qui ont leur Fà de le renforcer à commencer par les "kpôli". Pour ceux qui ont leur vodun, c’est l’occasion de renforcer ses symboles pour se revivifier. C’est l’occasion idéale pour consommer les bénédictions et là, les femmes sont concernées, parce que ce sont elles qui sont en avant-garde pour préparer l’igname nouvelle qui doit être offerte aux symboles comme vodun, Fà et autres. Dans certaines situations, ce sont les femmes qui prononcent les bénédictions et elles suivent une structure déterminée. La bénédiction peut concerner la procréation car l’igname rend fertile. La célébration de l’igname est beaucoup plus le temps où on consomme les bénédictions. Il faut souligner que c’est l’igname à chair blanche qui sert à célébrer la fête. Les agronomes qui ont étudié l’igname ont constaté que ce n’est pas seulement une occasion de production, mais elle permet aux noirs de créer des concepts. Quand on prend un champ d’igname, la butte dans laquelle elle croît représente le ventre d’une femme enceinte. Et l’igname qui pousse à l’intérieur pousse debout, c’est-à-dire dans la position verticale, c’est pourquoi en Fon on dit "Té". Ce qui est étonnant aussi, est qu’on met une portion dans la terre et il en ressort plusieurs tubercules. Dans cette situation de croissance, la semence subit les opérations de multiplication, d’addition, de soustraction et de division. L’igname est également une plante qui a besoin d’un tuteur pour que les lianes montent. Plus la liane monte, plus les ignames poussent. L’igname métaphorise la fraternité, l’acceptation de l’autre et le vivre-ensemble.

L’igname et le Fà sont opposés par un différend. De quoi s’agit-il ?
Dans la philosophie des Fon, l’igname et le Fà sont opposés par un différend. Le Fà étant le messager envoyé aux hommes, il doit manger l’igname avant eux ; car l’igname est sortie de la terre qui est considéré comme un lieu de putréfaction. L’igname consacrée au Fà est soit le labako soit le kodjewe. Ce n’est qu’après cette étape que le paysan peut fixer té-xwé ou agou-xwé. Avant cette cérémonie était en l’honneur de sakpata qui est le vodun de la terre. Par la force des emprunts culturels aujourd’hui, l’igname est donnée à Sakpata ou au Fà.

Est-ce qu’il y a un rapprochement entre la fête de l’igname et la fête de l’assomption chez les chrétiens catholiques ?
Dans les temps reculés, il y a eu une grosse famine. Cette famine a eu raison de beaucoup de gens. Les hommes se mangeaient entre eux. C’est dans cette situation qu’un chasseur a découvert le tubercule d’igname que les animaux déterraient. Il l’a ramené au village. Personne ne voulait le manger. Alors une vieille femme s’est dit qu’il ne lui restait plus rien à faire dans la vie, et s’est proposé pour le manger. Elle n’est pas morte. C’est en ce moment que tout le monde a décidé de le consommer et ce mythe est issu de la civilisation des Agni-n’denié. Voilà comment l’igname a été un tubercule qui a sauvé tout le monde. Et tout cela était avant la naissance de Jésus ou même de Marie sa mère. Pour qu’on ait un tubercule qui est utilisé pour penser le temps, cela ne date pas de 2000 ans avec l’histoire de Jésus. Il faut comprendre l’histoire du christianisme. C’est avec le temps qu’ils ont choisi la période de la fête de l’igname nouvelle. Vous allez voir qu’a toutes nos fêtes endogènes, les chrétiens ont placé une de leurs activités. Nous ne rentrons pas dans cela. Puisque c’est Sakpata qui a offert la terre à Jésus-Christ pour créer son église. Lorsque les missionnaires sont venus, nous les avons accueillis, on leur a donné la terre pour construire les églises. Même l’église de Ouidah, les adeptes de la divinité Python ont participé à sa construction. Cela voudra dire que nous sommes ouverts et nous acceptons l’amitié. Maintenant il faut vous dire comment est-ce que le temps est expliqué à partie de l’igname nouvelle. Celui qui a fourni des efforts et travaillé la terre, lors de la récolte, il est fatigué, il a donc besoin de vitamine. En allant à la célébration de l’igname nouvelle, ils viennent pour renouveler leur force. Ils viennent chercher la confiance en soi pour continuer les activités de tous les jours. Et c’est lorsqu’on fait les rituels ou lorsqu’on offre l’igname nouvelle au vodun, que Ceci ouvre le psychisme de ceux qui sont venus. Il y a un afflux d’énergie vibratoire et les cellules sont régénérées et l’ADN aussi libère des éléments qui matérialisent les ARN qui sont les messages de vitalité. A ce niveau ce n’est pas le corps physique qui est en jeu mais plutôt ce qu’on appelle le corps psychique. Autrement dit le corps émotionnel. D’autre l’appellent le corps astral. C’est comme si on a ouvert une banque d’énergie et il y a un afflux d’énergie cosmique. Et toutes les galaxies alimentent chacun en cette force de renouvellement. A partir de ce moment celui qui vient et même celui qui ne vient pas mais qui a envoyé sa cotisation ou qui sait que c’est la période de l’igname il reçoit cette ouverture en énergie cosmique. C’est avec cette énergie que chacun va fonctionner en tant qu’agent de développement jusqu’à la prochaine fête dans six mois qu’on appelle les xwétanou. Donc c’est de six mois en six mois. Voilà un peu les secrets qui résident dans ce phénomène. Les rituels sont une structure composée des symboles, des vodun, du Fâ ensuite les rites. Dans les rites il y a la musique. Les chants fredonnés ne sont pas du hasard. Ensuite il y a la danse. Ces danses génèrent émotionnellement l’énergie. Il y a aussi les bénédictions prononcées par les tangninon qui sont des femmes qui ont atteint la ménopause mais qui sont chargé de transmettre la volonté des ancêtres aux vivants. C’est aussi le moment d’apprendre aux jeunes l’histoire de la famille ou du clan. C’est aussi le temps d’apprendre aux jeunes pourquoi la société est organisée de cette manière et pourquoi le pouvoir circule entre les mains de telle ou telle familles. Et aussi comment l’organisation se fait ainsi que les droits et devoirs. Les droits des familles de même que les droits et devoirs de chaque citoyen de la société. On appelle ça en sociologie une totalité historique. Ce n’est pas quelque chose dont il faut envisager la réalité comme si les gens le disent ‘’ les us et coutumes’’. C’est toute une société qui fonctionne, qui est structurée, qui est organisée, qui a des lois, qui a des institutions qui a une philosophie et qui est gouvernée. Chez les Akan en Côte-d’Ivoire, le rituel de l’igname a une organisation politique, puisque le roi qui est choisi s’il célèbre trois fois la fête de l’igname, la troisième fois il perd le pouvoir. Chez les Toura dans les montagnes de la Côte-d’Ivoire qui constituent une société dont les symboles sont les masques, la célébration de l’igname a une connotation éducative. On s’en sert pour faire les initiations aux jeunes. Pour les jeunes qui doivent prendre le pouvoir, il y a une passation depuis les cadets jusqu’aux aînés. Il y a une dynamique sociale et une dynamique sociétale. Ici au Bénin particulièrement au sud, c’est beaucoup plus individuel parce que chacun donne à manger à son Fâ. Ça se fait dans l’intimité de la famille. Mais chez les Evé, les Mina à Anécho c’est la période de ékpé-épé ou on choisit la nouvelle pierre qui donne une information sur ce que sera l’année. Là, ceux du Ghana viennent, ceux du Bénin vont à Anécho et véritablement, vous avez l’occasion de voir toute la société en branle. Mais quand vous montez chez les Mahi, ça a véritablement une élaboration collective où le Roi de Savalou est devant. Ce qui est fantastique, le dernier jour l’arc-en-ciel apparaît. J’ai assisté à cette fête en 2014 à Savalou. Aux environs de 17h, j’ai eu l’opportunité de voir vers le Sud-Est l’arc-en-ciel apparaître. En ce moment les vodounon se produisent et esquissent les pas de danses. Et c’est là j’ai compris que toute la nature se régénère. D’où la rationalité de l’igname. Selon les blancs, nous avons la rationalité cartésienne « Je pense donc je suis », et ils croirent que c’est eux seuls qui pensent. C’est pourquoi moi je parle de rationalité de l’igname qui est l’opportunité pour les africains de déployer le contenu de leur capacité de réflexion d’organisation sociale.

Un mot pour conclure
Dans toutes les villes du Bénin aujourd’hui nous avons des maquis ou l’on consomme l’igname pilée, ce qui veut dire que cette fête supporte les activités économiques dans la restauration et aujourd’hui même ceux qui ne sont pas de la région de l’igname en consomment. Je veux ajouter aussi que l’igname contient des vitamines, des protéines, des acides aminées et des arômes. Je vous remercie et souhaite une bonne fête de l’igname à tous. Il faut savoir que, quand l’on mange de l’igname c’est pour aller travailler. On travaille sexuellement car l’igname aussi guérit l’infécondité et l’impuissance. On travaille aussi dans les champs, on s’ordonne aussi à ces activités parce que celui qui mange l’igname tous les jours, il a la force pour être agent de développement. Je vous remercie.
Propos recueillis par : Marina HOUNNOU(Coll.)





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