Entretien avec François Sourou Okioh, Cinéaste béninois : « L’aventure dans ce beau métier continue avec ses joies et ses peines… »

Isac A. YAÏ 1er octobre 2020

Le cinéma béninois bat de l’aile et les cinéastes espèrent un rebondissement. François Sourou Okioh, Cinéaste bouclant plus de 45 ans dans le métier, à travers un entretien, parle de son parcours et celui du cinéma. Selon lui, le cinéma béninois, au-delà des péripéties, reste un domaine vierge et réserve plein d’espoir aux cinéastes

Vous êtes l’une des figures emblématiques du Cinéma béninois. Comment êtes-vous arrivé dans ce métier ?
Je puis dire que je suis né d’une famille pauvre mais joyeuse et totalement tournée vers le beau. Sur mon chemin scolaire, j’ai croisé l’Union Scolaire de Dassa (USD) qui m’a permis de découvrir très jeune le théâtre et les ballets pendant les vacances. Ensuite le lycée Mathieu Bouké de Parakou qui a été un atelier qui a aiguisé ma sensibilité à cause de mon implication dans diverses activités culturelles et artistiques. Enfin ma rencontre avec le professeur Richard de Medeiros, mon Maître ! Richard de Medeiros cinéaste, auteur du documentaire ‘’Le Roi est mort en exil’’ et du 2e long métrage béninois ‘’Le Nouveau Venu’’, avait créé un Ciné-Club nommé Association du 7e art et une Revue culturelle ‘’Perspectives 7’’. J’ai été très actif à ses côtés et j’ai énormément appris. Et c’est à partir de là que l’option est faite. Par le langage cinématographique je pouvais m’exprimer librement, humainement et dignement. Ainsi, l’école de formation, les stages et mon passage remarquable à l’Office Béninois du Cinéma (OBECI) m’ont forgé. Depuis lors, l’aventure dans ce beau métier continue avec ses joies et ses peines, le cinéma c’est du bonheur !

Votre génération n’a pas eu assez de moyens logistiques pour exercer ce métier, pourtant beaucoup de choses ont été faites. Qu’est-ce qui vous motivait ?
J’avoue que j’ai été moulé dans deux courants de pensée qui me font agir avec audace jusqu’à ce jour. Le premier courant est un mot d’ordre militant lancé par le Président Vietnamien HO CHI MINH et repris par la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France et partagé au Bénin par l’Union Générale des Elèves et Etudiants du Dahomey (UGEED) qui stipulait : « Va au peuple ! Vis dans son sein ! Apprends de lui ! Aime-le ! Sers-le ! Commence par ce qu’il sait ! Construis sur ce qu’il a »
Le deuxième courant provient de cette lumineuse réflexion de Kandinsky, qui énonce que l’œuvre d’art doit servir le développement et l’affinement de l’âme humaine et que l’artiste serait donc ce voyant, lequel grâce à la force mystérieuse implantée en lui, tire « en Avant et vers les Hauteurs ». Ma motivation à moi a pris sa source dans ces courants de pensée et d’agir. Mais au-delà, il faut reconnaître l’engagement du Gouvernement Militaire Révolutionnaire qui à travers ordonnances, décrets et arrêtés a permis l’exercice du métier : les salles de cinéma, les Points de projection à travers toutes les provinces étaient une réalité. L’Office Béninois du Cinéma, la télévision Nationale et la Direction de l’information et de la Propagande travaillaient solidairement pour soutenir les projets en perspective ou en chantier. Il y a aussi les hommes et les femmes fortement engagés qui étaient là et qui m’ont personnellement accompagné et je reste redevable à leur partition honorablement jouée : les feus Omer Gbaguidi, Cosme Durand, Pascal Rodriguez, Joseph Kpobly, Serge Ganlaky, Séibou Boukari, Justin Houndjo, Pascal Abikanlou, Grégoire-Marie Noudéhou et les autres avec qui nous partageons encore le souffle divin : Bouraïma Lawani, Sikirou Tidjani, Eloi Dansi, thomas Akodjinou, Martine Aguidissou, Philomène Osho, le français Gérard Payen et Basile Cakpo. Bien sûr, il y avait aussi les talentueux comédiens : feus Théophile Atégui Batcho, Hyppolite da Silva, Koffi Gahou, Prosper Nougloï, Jeanne Faladé et nous qui respirons encore Lazare Houétin, Akala Akambi, Gratien Zossou, Roger Nahum, Dine Alougbine et j’en passe. Oui ! Votre question m’a soulevé mais il faut que je m’arrête pour ne pas ennuyer vos lecteurs…
Sur mon premier film documentaire, ‘’Ces Collines ne sont pas muettes’’ tourné en 1978, l’aide reçue de l’Etat béninois par le truchement de l’Office Béninois du Cinéma (OBECI) est de 75 000F CFA plus une voiture 504 Break mise à ma disposition pour le tournage. Ce film a été réalisé et a fait le tour du monde. Pour mon long métrage IRONU, sur un budget initial de 375 000 000 F CFA, l’Etat m’a soutenu en numéraire avec 7 000 000 FCFA, décision prise en Conseil des Ministres et la télévision Nationale impliquée a mis à disposition tout le matériel de production disponible…

Dans votre carrière de cinéaste, quel bon souvenir avez-vous gardé ?
Le souvenir qui pointe subitement à ma mémoire remonte au 23 Novembre 1985, le jour de la sortie officielle de mon film ‘’IRONU’’ au Festival International du film d’Amiens en France. Le festival avait démarré 2 jours plus tôt et mon film sélectionné seulement après un visionnage sur la table de montage par le Directeur même du festival, était programmé à 16 h et je quittais donc le Laboratoire à Paris, les boîtes du film dans mon sac à 11h pour atteindre Amiens. Toute l’équipe de post-production était déjà à Amiens. Seule l’assistante monteuse Nelly Freinck était à mes côtés pour braver les difficultés de dernière heure. Bref, arrivés à Amiens, tout va vite, formalités d’accueil installation et projection à 16h. Tous les amis africains présents s’offraient pour aider au mieux cette sortie du film tant attendu ‘’IRONU’’. A 15h 40, la salle était archi-comble. J’étais gagné par une anxiété mêlée de nervosité. A 16h, le film démarre. Je prends place aux côtés de mon aîné ivoirien Roger Gnoan M’bala et de Madame Feue André Davanture, la chef monteuse. Le film fut bien accueilli et les rendez-vous avec les médias s’enchainent…
A 21h, j’avais faim et je me dirigeai vers un troquet au sortir d’une interview avec une radio locale où je fus interpellé par un chauffeur du Festival chargé dit-il, de me conduire à un espace convivial pour manger. En fait c’était ce monsieur qui était allé nous chercher à notre descente à la gare quelques heures plus tôt. Je monte dans la voiture et il m’amena devant un grand HLM et je fus accueilli par Roger Gnoan M’bala, Kady la sénégalaise, Claude Legalou. Nous arrivâmes au 2e étage, la porte de l’appartement s’ouvre et c’est la sonorité Gumbé de mon cousin Oliworo qui m’accueille en présence de tous les Cinéastes africains invités à ce Festival et chantant chaleureusement : Joyeux Anniversaire Sourou. J’ai fondu en larmes. En fait, la programmation de la sortie du film pour le 23 novembre fut un hasard. Gérard Payen, mon directeur photo sur le film connaissait bien l’histoire de cette date dans ma vie familiale, lui qui a vécu 4 ans avec nous à l’ortb. C’est lui qui a été à l’origine de la fête à mon honneur avec la complicité de sa cousine Gilberte Lucet, de Roger Gnoan M’bala, Jean-Marie Teno et de feu Saint-Pierre Yaméogo. Parmi tous les bons moments que ce métier m’a permis de traverser celui-là reste vivace, car il énonce des valeurs qui transcendent tout et élèvent l’Homme et le distinguent.

En avez-vous gardé de mauvais ?
Bien sûr ! Mais tous mes mauvais souvenirs sont convertis en rêves et m’ont permis de rebondir. Je n’en parle jamais.

Quels sont les films auxquels vous avez participé ?
Sous le régime du Gouvernement Militaire Révolutionnaire et du PRPB, j’ai travaillé pratiquement dans tous les films en Co-production avec le Bénin soit en qualité d’assistant Réalisateur ou de Régisseur Général adjoint. On peut en compter une bonne vingtaine co-produite avec, l’ex-Union Soviétique, Cuba, Bulgarie, Roumanie, Corée du Nord, France, Italie, Algérie. Avec l’avènement du renouveau démocratique, j’ai été associé à la production du film ‘’Voyage à Ouaga’’ du congolais Camille Mouyeke dont une partie a été tournée au Bénin en 2000. J’ai assuré le poste de Régisseur Général Adjoint. J’ai écrit le scénario du film ABENI pour le compte de Laha-Productions :

Parmi tous vos films quels sont ceux qui vous ont marqué ? Et pourquoi ?
Je suis resté attaché à deux films qui sont tous deux des documentaires de format 16mn blanc noir de 23mn chacun.
‘’Ces Collines ne sont pas muettes’’ tourné en 1978 et ODO TI GBAN LO (Le fleuve a tout emporté) tourné en septembre 1981.
‘’Ces Collines ne sont pas muettes’’ traite de l’histoire de peuplement du pays des 41 Collines par des Yoruba, arrivés par vagues successives d’Ilé Ifè, d’Oyo, d’Abéokuta et de Kétou. Ce film m’a donné l’occasion de me rapprocher de mes origines ancestrales. Ce film est aussi le prix en or de l’amitié et de la solidarité entre professionnels et une frange éclairée de l’élite de Dassa dont Edmond-Pierre Amoussou.
ODO TI GBAN LO (Le fleuve a tout emporté) relate les moments pathétiques de mon enfance au village Ilèma et les figures vivantes de ceux et celles qui ont illuminé de leurs pratiques pétries de charité et de rêves, mon choix de vie aujourd’hui. Je reste fondamentalement reconnaissant et attaché à ce terroir, le mien, Ilèma, dans ses hauts faits et aussi, malheureusement dans ses turbulences. Ce film est une partie importante de moi, de mon enfance.

Par rapport aux acteurs de votre génération, la nouvelle génération dispose de plus d’équipements pour travailler. Avez-vous le sentiment que ces instruments sont utilisés à bon escient pour la promotion du cinéma béninois ?
La technologie est aujourd’hui très avancée et notamment dans l’univers du cinéma et de l’audiovisuel. C’est fabuleux ce qui nous est offert ! J’ai l’habitude de dire qu’on peut faire dire à un ordinateur, à un robot ‘’Je t’aime’’, mais en vérité ce robot, cet ordinateur ne saurait aimer. C’est la tête qui crée, ce n’est pas les moyens techniques. Je crois humblement que savoir manipuler parfaitement une caméra, une mixette, un drone, des logiciels de montage, ne suffit plus. Il faut
‘’domestiquer’’ ces outils en fonction d’une cause, pour aller à la création qui porte les marques de notre identité culturelle. Il y a une douzaine d’années, au cours d’une soutenance en licence professionnelle option réalisation cinéma, un collègue du jury posait cette question à notre cher étudiant. « Quels sont les genres de films que vous aimez regarder très souvent ? ». Il répond avec beaucoup de prétention : « Les meilleurs films sont faits par les américains, je ne regarde que ça ! ».
La nouvelle génération doit s’enraciner dans sa culture pour être capable de ‘’domestiquer’’ les outils et s’en servir utilement pour la cause africaine. C’est ce que je crois sincèrement. Comment le cinéaste peut-il faire des films qui servent le développement, qui affinent l’âme humaine quand il ignore tout de son patrimoine culturel. Peut-on travailler à affiner une âme humaine qu’on ne connait pas ?

S’il vous est permis d’apprécier le cinéma béninois, qu’en diriez-vous ?
Le cinéma béninois a certainement de l’avenir devant lui ; ça j’y crois. Ce qui fait piétiner le cinéma béninois, il y a d’abord les responsables en charge du cinéma en partant du Ministre. Depuis l’avènement du Renouveau démocratique, aucun ministre n’a montré compétence, audace pour tirer en « Avant et vers les Hauteurs » ce secteur. La catastrophe est arrivée avec le régime du Changement et de la Refondation qui a sublimé la médiocrité tout en bonifiant le clientélisme et l’appât du gain. La direction de la cinématographie a été infantilisée, et avec la bénédiction des ministres successifs on a ‘’fabriqué des cinéastes’’ pour claironner la gloire du Président de la République et les hauts faits du Ministre en charge de la Culture. Tous les ministres qui défilent sélectionnent leurs cinéastes et composent les ingrédients de leur ‘’ cuisine’’, non sans ralentir les élans nécessaires à l’envol du cinéma national.
Aussi, jusqu’à aujourd’hui, les cinéastes béninois, les vrais, ceux qui sont en travail réellement, continuent malheureusement de croire encore qu’ils ne seront vainqueurs qu’en s’affiliant à des fédérations, associations, plate-forme, etc… . Ils continuent de croire aussi aux guichets de l’OIF, de l’UE et que sais-je encore ?
Sous la Rupture le piétinement a continué gravement avec une indifférence insidieuse… Cependant, il y a eu une lueur qui est en train de poindre à l’horizon, on en parle depuis trois ans, cette lueur c’est le Fonds de Bonification qui se met en place dans le système de fonctionnement du Fonds des Arts et de la Culture (FAC), système qui fera des acteurs culturels de Véritables créateurs.
Il faut aussi féliciter les centres de formation au métier de cinéma et de l’audiovisuel qui participent honorablement à l’élévation du niveau technique de nos jeunes apprenants. Cela est louable. Ces Centres ont besoin du soutien de l’Etat. Il revient de manière régalienne à l’Etat de structurer l’exercice du métier du cinéma à travers un code, donc des Lois.
Beaucoup de choses sont à mettre en chantier. Moi, je crois en ce pays, je crois au rayonnement du cinéma de mon pays, je crois aux forces de l’esprit, et je crois en dépit de tout, à la nouvelle génération, celle qui se bat véritablement.

Nous constatons que les pays tels que le Burkina-Faso, la Côte-d’Ivoire et récemment le Sénégal…imposent de plus en plus leur cinéma, mais ce n’est pas le cas au Bénin. Comment expliquez-vous cette situation ?
Il faut noter que chaque pays a ses priorités et donc son plan de développement. Depuis l’époque Sankara, le Burkina a pris comme levier de son développement l’art, l’artisanat et la culture. Rien donc d’étonnant pour le constat que vous faites aujourd’hui. Dans tous les pays indexés, on constate la présence d’une bourgeoisie nationale qui a assimilé les fonctions de l’art cinématographique et qui cofinance des productions, si elle-même n’en initie pas. Chez nous ici au Bénin, il y a trop de pagaille, et cette pagaille nuit non seulement à la production nationale mais à ceux qui travaillent réellement. Les cinéastes travailleurs sont noyés et ne parlent plus, parce que ceux qui servent de porte-parole sont des bavards qui se gavent de titres et toujours proches du Ministre, du DC, du DFAC ou autres personnes influentes du Cabinet ou des loges philosophiques…
Le gouvernement de la Rupture a fait l’option du Tourisme pour révéler le Bénin. Avec quels outils et quelles œuvres ? Les cinéastes devraient être au premier plan de ce chantier, mais l’Agence créée à cet effet sait-elle qu’il y a des cinéastes dans ce pays ? Le Ministre lui-même, au-delà des discours, toujours des discours que pourra-t-il signer de remarquable et de durable pour les quelques mois qui restent du quinquennat du Président Talon. Il nous faut rebâtir les fondements de nos rêves de développement dans la discipline et dans la totale transparence.

Que peut-on alors faire pour booster le cinéma béninois ?
Il urge que courageusement le Ministre en charge de Cinéma convoque une Assise Nationale sur le développement de l’industrie cinématographique pour écouter les professionnels et en rendre compte au Président Talon.

Un mot pour mettre fin à cet entretien
Je suis un vieil homme qui vit tranquillement au flanc de mes collines à Ilèma, dans la Commune de Dassa. A travers cet entretien, vous m’enlevez une épine des pieds. C’est trop de pagaille dans la maison cinéma. C’est trop de confusion. Dans une atmosphère disciplinée, où chaque composante joue sa véritable partition, le Bénin va rayonner avec de belles œuvres. Les acteurs véritables doivent se départir de l’esprit de suspicion, d’exclusion et de délation gratuite qu’ils étalent aujourd’hui, cet esprit malin qui nourrit, associations, fédérations et autres.
J’ai encore l’immense chance de parler avec de jeunes cinéastes, hommes et femmes, pétris de talents mais combien découragés et je leur dis toujours. ‘’Pas de découragement ! Tenez bons et fouillez votre cervelle ! Mettez-vous ensemble ! Faites des choses ensembles pour grandir ensemble ! Terminez pour nous, vos vieux pères, aujourd’hui septuagénaires et octogénaires, nos rêves inachevés.
Propos recueillis par Mariam MOHAMED & Henriette ATIHOU





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