Romain Amèzoukin, sculpteur de bois : « Si le tourisme béninois est bien développé, l'artisan va mieux vivre de son art »

La rédaction 11 septembre 2019

Du bois à une statuette, il y a de l’art. C’est une manière pour les sculpteurs d’exprimer leurs pensées et philosophies. Romain Amèzoukin, un des artistes sculpteurs du Centre de Promotion de l’Artisanat (CPA) de Cotonou parle de son métier et livre ses craintes.

Depuis combien de temps êtes-vous dans le métier ?
J’ai déjà fait 15 ans de formation au Centre de Promotion de l’Artisanat. J’avais d’abord fait 5 ans d’apprentissage. Après cela, j’ai décidé de continuer à travailler avec mes patrons en tant qu’ouvrier. D’où 5 ans d’apprentissage et 10 ans d’activités pratiques.

Que peut-on comprendre par la sculpture sur bois ?
La sculpture sur bois, c’est l’art de tailler le bois afin de lui donner une forme quelconque, un nom ou une signification.

Quelle nuance faites-vous entre la sculpture et la menuiserie ?
Il y a une large différence entre le sculpteur et le menuisier. C’est vrai que, tout comme les menuisiers, notre matière première est le bois mais nous nous fondons plus sur les dessins. La majorité de nos outils de travail diffère des outils des menuisiers. Aussi, sculpteurs que sommes-nous, nous créons nos propres matériels au fil des jours puisqu’il y a des matériels qui n’existent pas et c’est au sculpteur d’inventer ou de créer l’outil qui pourra lui permettre d’accéder à un point donné de l’objet qu’il veut sculpter. Nous avons donc plein de matériels différents des leurs.

Lesquels ?
Nous utilisons la hache, les ciseaux. La hache, par exemple, n’est pas utilisée par les menuisiers. Alors que nous, nous utilisons la hache pour tailler un peu le bois avant d’avoir recours au ciseau. Les menuisiers utilisent aussi des ciseaux, mais les nôtres diffèrent des leurs. Chez nous, c’est le ciseau à bois du sculpteur. On appelle "ciseau gouge".

La sculpture, relève-t-elle d’un don ou de l’apprentissage ?
Les deux cas sont possibles. La différence est que l’œuvre de celui qui a le don, sera différente de celle de qui n’en a pas. Pour le premier, il lui est facile d’assimiler les notions contrairement au second. La base de la sculpture, c’est le dessin. Lorsque vous n’arrivez pas à bien réussir le dessin, vous ne pourrez pas véritablement sortir la structure.

Le métier nourrit-il son homme ?
Un bon artisan peut vivre de son art si réellement il est artisan. Moi, je vis de la sculpture. C’est elle qui est toute ma vie. Celui qui ne vit pas de son art est celui qui ne crée pas car, en réalité, il ne sert à rien de se borner à ce que l’on a appris. Il faut innover, sortir de nouveau. C’est en cherchant à créer que vous parvenez à vivre de votre art.

Combien coûtent vos œuvres ?
Ça dépend de l’œuvre. Nous avons des œuvres qui datent de quatre voire cinq ans. Nous avons l’habitude de les livrer à vil prix. Maintenant, sur les œuvres récentes, nous misons fort, nous mettons le bon prix. Mais au fil des années, nous apportons des modifications à nos œuvres. Alors, dès qu’il y a de nouvelles, nous essayons de réduire le prix des anciennes œuvres. Donc, nos œuvres sont vendues en fonction de l’objet, du temps et des innovations.

Comment la clientèle perçoit les prix de vos objets d’art ?
Psychologiquement parlant, un jeune béninois qui ne s’accroche pas souvent aux choses artistiques, se dira que ce sont des choses qui coûtent chères. Mais un artiste qui sort quelque chose d’extraordinaire, une œuvre d’art, ça n’a pas de prix. C’est aux visiteurs ou aux clients de chercher à encourager l’artisan pour qu’il puisse émerger encore.

Quelles sont les particularités de vos produits ?
Ici, c’est le Bénin ! Et tout ce que nous sculptons révèle le Bénin. Ce sont des sculptures qui expriment nos cultures, nos civilisations. Il y a des objets d’art ‘’abstraits’’ et des œuvres d’art sculptées ‘’statuettes’’. Cette œuvre, par exemple, représente un cultivateur. C’est un homme qui va au champ avec la houe sur l’épaule et un coupe-coupe en main, c’est symbolique. Mais elle est une œuvre abstraite parce que nous n’avons pas représenté sa physionomie. Les statuettes, ce sont des œuvres dont nous représentons le visage, les yeux, le nez, les ongles, etc. On les appelle aussi des filiformes ou des silhouettes. Là-bas, vous voyez la statuette d’une femme africaine qui va au marigot avec la jarre sur la tête.

Il existe plusieurs variétés d’arbre dans la forêt, quels sont les bois que vous utilisez pour fabriquer vos objets d’art ?
Nous avons un bois que nous utilisons le plus ici. C’est le bois d’ébène. C’est un bois noir que les occidentaux apprécient bien. Selon mes aînés, c’est un bois typiquement africain qui n’existe pas en Europe. Il est assez dur si bien que les termites ou insectes n’arrivent pas à le détruire. Mais l’ébène n’est pas l’arbre le plus cher. Si je compare l’ébène au teck et à l’afzelia, je peux dire que le teck coûte plus cher. Le bois de fer (kakètin, en fon), le bois balafon (kosso, en fon) sont aussi utilisés dans la fabrication des objets d’art. Mais le bois que nous privilégions ici, c’est l’ébène noir. Il est d’ailleurs le plus demandé par les touristes.

Dites-nous, est-ce que tout bois peut servir à réaliser des œuvres d’art ?
Oui, tout bois peut servir à fabriquer un objet. L’œuvre d’art, ce n’est pas de sortir l’œuvre entièrement. En circulation, je peux ramasser n’importe quel bois et lui donner une forme, un nom ou une signification. Et quand vous verrez l’œuvre, vous serez intéressés. Donc, tout bois est sculptable.

Est-ce qu’un illettré peut se chercher dans le domaine de la sculpture et fabriquer des objets d’art comme vous le faites ?
Bien sûr ! Moi, j’ai connu des patrons qui n’ont pas étudié pourtant ils sont des talentueux. Mais toujours est-il que l’œuvre de celui qui a étudié diffère de l’œuvre d’un illettré. J’ai vu des artisans qui n’ont jamais mis pieds à l’école réaliser de belles œuvres mais s’ils avaient étudié un peu, je pense qu’ils seraient plus talentueux.

En dehors du CPA, avez-vous des promoteurs ou collaborateurs qui assurent la visibilité de vos œuvres un peu partout sur le territoire béninois ?
Je ne sais pas si les autres artisans de ce centre ont des promoteurs ailleurs. Mais si je prends mon cas, je peux vous dire que je n’ai pas de partenaire hors le CPA. Juste des clients qui viennent ici faire des commandes spéciales.

Quelles sont les difficultés que vous éprouvez dans votre métier ?
Les difficultés, il n’en manque pas. Nous éprouvons des difficultés à divers niveaux. D’abord, au niveau de la matière première qu’est le bois. Nous sommes ici au sud du Bénin où il n’y a pas assez de bois. Il faut se déplacer loin vers le nord pour chercher le bois. Ensuite, nous sommes confrontés aux problèmes de promotion et de diffusion de l’artisanat et du tourisme. Nous ne sortons pas. Or, pour émerger, il faut sortir de chez soi et aller à la rencontre des sculpteurs des autres nations. Car, c’est en sortant que l’on peut acquérir d’autres connaissances en la matière. Maintenant, pour sortir de chez soi et aller à la rencontre des autres, il faut les moyens. Mais si tu n’es pas rassasié, tu ne peux pas sortir.

Quelles sont les perspectives pour surmonter ces obstacles ?
Nous, nous sommes des artisans et chaque jour, on essaie de travailler pour que la clientèle s’intéresse de plus en plus à nos œuvres. On s’efforce, de notre côté, à les perfectionner pour qu’elles intéressent plus la clientèle. Mais il reste aussi à nos autorités d’organiser des foires afin d’amener l’artisan à sortir pour rencontrer les sculpteurs d’autres horizons, pour découvrir le génie d’autrui, pour prendre connaissance d’autres outils de travail que nous n’en avons forcément pas. Il faut que les dirigeants aident un peu les artisans. Il faut qu’ils renforcent aussi la sécurité sur le territoire. C’est ce qui fera que les touristes auront le courage de venir vers nous.

Un mot à l’endroit des passionnés de la sculpture sur bois ?
Si le tourisme béninois est bien développé, l’artisan va mieux vivre de son art. Sinon la plupart des Béninois ne connaissent véritablement pas ce que c’est que l’art. Ils n’ont pas encore le goût de l’œuvre artisanale. Or, c’est en connaissant mieux ce que c’est que l’art qu’ils auront le courage et le désir d’acheter nos articles. Ce n’est pas pour dire que les Béninois ne viennent pas acheter nos produits mais la majorité de nos clients sont les touristes étrangers. Mais vous savez qu’on ne pourra dépendre que des touristes. Maintenant, aux passionnés de la sculpture, je ne peux que les encourager à venir à la chose. Et s’ils viennent à la chose, qu’ils essayent aussi d’inventer. Il ne faudrait qu’ils soient stagnés sur ce qu’ils auront à apprendre avec leur patron. En venant, il faut qu’ils sachent qu’ils doivent apporter un plus à leur apprentissage. Qu’ils n’aient pas peur de venir. Ce ne sont pas des fétiches, ce sont des objets d’art.
Propos recueillis par Fréjus LALEYE & Sébastien WOINSOU (Stags.)





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