Coronavirus : l’Union européenne à la recherche d’une cohésion

2 mai 2020

Après la crise financière de 2008 et la crise des réfugiés en 2015, la crise du Covid-19 est-elle celle de trop pour une Union européenne menacée d’implosion ? Ou bien l’occasion de se réinventer et de se relancer ? Les 27 ont en tout cas commencé par renouer avec leurs vieux démons : le chacun pour soi, puis les pays du Nord contre ceux du Sud, ceux de l’Est face à l’Ouest. Avant de tenter de se ressaisir.

♦ L’AVEUGLEMENT
31 janvier 2020 : état d’urgence sanitaire déclaré en Italie, premier appel à l’aide de Rome aux européens

Le gouvernement demande une réunion extraordinaire des ministres de la Santé européens. Elle a lieu le 13 février. Les 27 ministres se contentent d’appeler à une meilleure coordination des mesures nationales. La commissaire à la Santé, Stella Kyriaki, assure qu’il n’y a « pas jusqu’à présent de pénurie de médicaments rapportée ».

15 février : le Centre européen de contrôle et de prévention des maladies satisfait

« Exécution rapide des diagnostics moléculaires par les réseaux de laboratoires spécialisés européens » et « bonne couverture géographique pour les tests », pour lui tous les signaux sont au vert et tout est prêt.

28 février : l’Italie active le Mécanisme européen de protection civile

Le pays demande à ses partenaires européens de l’aider à fournir masques de protection et protections médicales.

8 et 9 mars 2020 : l’Italie sous cloche, toujours seule
Le président du Conseil italien Giuseppe Conte place en quarantaine les régions italiennes les plus touchées le 8 mars, avant d’étendre cette mesure le lendemain à l’ensemble du territoire. Au même moment, l’Autriche décide une quasi fermeture de sa frontière avec le pays. Avec seulement 206 cas et pas un seul décès sur l’ensemble de son territoire, l’Autriche est le premier pays frontalier avec l’Italie à introduire de telles restrictions. Il est rapidement suivi par la Slovénie, au nord-est.

9 mars : « Situation suivie en Italie » selon Ursula von der Leyen
La présidente de la Commission européenne tient à Bruxelles une conférence de presse pour marquer ses cent premiers jours à la tête de la Commission. Ursula von der Leyen évoque le « Green Deal », l’écologie, l’économie… À une question posée sur le coronavirus, elle répond : « On suit la situation en Italie ».

10 mars : premier conseil européen en vidéo conférence
Quelques heures avant ce premier sommet virtuel, l’ambassadeur italien auprès de l’UE signe une tribune sur le site Politico : « Rome ne doit pas être laissé seul à gérer cette crise », écrit Maurizio Massari. « Le moment est venu pour l’UE d’aller au-delà de l’engagement et des consultations, avec des mesures d’urgence concrètes, rapides et efficaces. Dans cette bataille, nous faisons face à deux terribles ennemis : la panique et l’égoïsme. Si nous ne nous réveillons pas immédiatement, nous courons le risque de passer à la postérité, comme les leaders de 1914 qui ont marché vers la guerre les yeux fermés, comme des somnambules ».

Lors de ce sommet informel, l’Italie se dit lâchée par la France et l’Allemagne qui ont limité leurs exportations d’équipements sanitaires pour se protéger de la maladie. Rome a fini par s’en remettre à la Chine, qui s’apprête à lui livrer cent mille masques et un millier d’appareils respiratoires.

À l’issue de ce conseil, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen Charles Michel présentent un premier plan de relance visant à soutenir les États européens dans leur lutte contre l’épidémie : déblocage de 25 milliards d’euros pour soutenir l’économie et les différents systèmes de santé.

La Commission européenne annonce aussi que les contraintes budgétaires définies dans le pacte de stabilité et de croissance sont assouplies pour permettre aux différents gouvernements de financer des mesures exceptionnelles de soutien à leur économie. Un premier et sérieux coup de canif dans le pacte de stabilité et la règle des 3% maximum de déficit.

♦ LE CHACUN POUR SOI
L’UE préconise la coopération, mais a bien du mal à l’appliquer en son sein. Dans les jours qui suivent, chacun décide dans son coin et l’espace Schengen se hérisse de barrières.

12 mars : la Slovaquie et la République Tchèque rétablissent des mesures de contrôles à leurs frontières.

13 mars : le Danemark, la Pologne, la Lettonie, la Lituanie et Chypre les suivent. La Slovaquie ferme ses frontières avec ses voisins proches : la Hongrie, l’Autriche, la République Tchèque, l’Ukraine et la Pologne.

15 mars : l’Allemagne ferme ses frontières avec cinq de ses voisins (France, Autriche, Suisse, Luxembourg, Danemark). Du jamais-vu depuis la création de l’espace Schengen en 1995.

16 mars : la République Tchèque et l’Espagne annoncent la fermeture de toutes leurs frontières. Entre la France et l’Espagne, seuls 11 postes frontières permettent aujourd’hui ce passage limité.

17 mars : La Hongrie ferme à son tour ses frontières aux étrangers, sauf ceux résidant dans le pays.
Les dirigeants de l’Union européenne décident une fermeture des frontières extérieures de l’Union pour 30 jours. Cette fermeture a été prolongée et ne sera sans doute pas levée avant au moins septembre.

♦ PREMIÈRES MESURES D’AMPLEUR, PREMIERS DÉCHIREMENTS
20 mars : suspension du pacte de stabilité
Une annonce totalement inédite et un premier soulagement pour les pays durement touchés par la crise. La présidente de la Commission européenne propose la suspension du pacte de stabilité, et avec elle, les règles de discipline budgétaire imposées aux États qui partagent l’euro. « Aujourd’hui, et c’est nouveau et n’a jamais été fait auparavant, nous déclenchons la clause dérogatoire générale » qui permet de suspendre ces règles, dit-elle dans une vidéo publiée sur Twitter. « Elle permettra aux gouvernements d’injecter dans l’économie autant que nécessaire » pour lutter contre la récession qui s’annonce, sans plus avoir à respecter la limite de 3% du PIB pour le déficit public et 60% du PIB pour la dette. La mesure est validée par les ministres des Finances le 23 mars.

22 mars : des masques destinés à l’Italie stoppés par la République Tchèque
Alors que l’Italie a enregistré un nouveau « record » de 800 morts en 24h ce jour-là, colère dans la péninsule. 680 000 masques et respirateurs, envoyés par la Chine à l’Italie pour l’aider à endiguer l’épidémie de coronavirus, ont été récupérés par la République Tchèque, selon le quotidien italien La Repubblica, confirmant des informations d’abord révélées par la Rai. Le lendemain, la République Tchèque avance une « erreur », assurant qu’elle ne connaissait pas la provenance de ces masques, récupérés par ses douanes.

25-26 mars : le conseil européen de la discorde
Une réunion sous haute tension et des noms d’oiseaux qui volent, des divisions plus profondes que jamais. L’Allemagne mais aussi les Pays-Bas ne lâchent pas d’un pouce sur leur opposition de toujours à la création d’un « instrument de dette commun ». Une idée portée par neuf pays à l’initiative de la France : Belgique, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Portugal, Slovénie et Espagne. Avec cette « lettre des neuf », c’est la deuxième fois depuis le début du quinquennat qu’Emmanuel Macron prend une initiative européenne sans l’Allemagne.

Le sommet est un échec et la rancœur des pays du Sud s’exprime d’abord vis-à-vis des Pays-Bas. En cause, cette suggestion du ministre des Finances néerlandais Wopke Hoekstra : l’ouverture d’une enquête européenne pour déterminer pourquoi certains États membres de l’UE n’ont pas de marge budgétaire pour affronter la crise sanitaire actuelle. Une proposition « répugnante » dit le Premier ministre portugais lors de sa conférence de presse le jeudi 25 dans la soirée. Le vendredi 26 au matin, Antonio Costa enfonce le clou : « C’est d’une inconscience absolue et cette mesquinerie récurrente mine totalement ce qui fait l’esprit de l’Union et représente une menace pour son avenir ».

Une colère qui fait tâche d’huile et cette fois tous les pays dits « frugaux » sont visés sans être nommés. La ministre des Affaires étrangères espagnole, Arancha González, écrit dans un tweet : « Nous sommes ensemble dans ce bateau européen qui a heurté un iceberg inattendu. Nous partageons tous le même risque et nous n’avons pas le temps de discuter de prétendus billets de 1ère et 2e classe ». Enfin Luigi Di Maio, le chef de la diplomatie italienne, s’exprime sur Facebook : « Nous attendons de la part de nos partenaires européens de la loyauté, nous attendons que l’Europe fasse sa part, parce que les belles paroles, on ne sait pas quoi en faire. »

30 mars : la Hongrie hors des clous de l’État de droit ?
Le Premier ministre, Viktor Orban, obtient le feu vert du Parlement pour légiférer par ordonnances dans le cadre d’un état d’urgence à durée indéterminée. Ses détracteurs dénoncent un « coup d’État » du gouvernement national-conservateur.

Service minimum côté Bruxelles : dans un communiqué de presse le lendemain, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen rappelle qu’aucune mesure d’urgence ne peut durer indéfiniment. La Commission européenne, dit-elle, surveillera l’application des mesures d’urgence dans chacun des États membres de manière à s’assurer qu’elles respectent les valeurs fondamentales de l’Union.

♦ LE RÉVEIL ?
2 avril : les excuses de l’Europe à l’Italie
Ursula von der Leyen présente à l’Italie ses excuses « les plus sincères » pour le manque de solidarité européenne dans le quotidien La Repubblica puis devant le Parlement européen, au nom de « l’Europe dans son ensemble ».

7 avril : solidarité européenne, un pavé dans la mare en Allemagne
Edito traduit en français en anglais en espagnol et en italien du rédacteur en chef du Spiegel titré : « En refusant les eurobonds, l’Allemagne fait preuve d’égoïsme, d’obstination et de lâcheté ». « L’Europe doit être bien plus qu’une alliance d’égocentriques » écrit Steffen Klusmann.

15 avril 2020 : tentative de stratégie de déconfinement à l’échelle européenne
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen dévoile une « feuille de route européenne pour la levée des mesures de confinement du Covid-19 », qui vise à coordonner les décisions des États membres en matière de déconfinement. Échec. Les États décident eux-mêmes.

17 avril : les eurodéputés accentuent la pression sur les États
Réunis eux aussi en visioconférence, à l’occasion de la session plénière des 16 et 17 avril, les différents groupes politiques du Parlement européen lancent un appel commun en faveur d’un plan de relance massif. Ils invitent les chefs d’État et de gouvernement à « frapper fort » lors du prochain Conseil européen du 23 avril, dédié au fonds de relance.

23 avril : le Conseil européen charge la Commission de définir un plan de relance
Quatrième réunion par vidéo conférence depuis le début de la crise du Covid-19 et discussions compliquées. Au terme de plus de quatre heures de sommet en visioconférence, « il n’y a pas de consensus aujourd’hui » sur les solutions à apporter à la crise économique la plus grave depuis 1945, dit Emmanuel Macron. Le Premier ministre italien Giuseppe Conte évoque toutefois une « étape importante ».

Tous d’accord sur la nécessité d’un budget pluriannuel revu à la hausse et adapté à la crise, les dirigeants de l’UE restent divisés sur le montant et sur le mode de financement d’un plan de relance commun, qui devrait atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros.

La Commission européenne présentera sa proposition détaillée le 6 mai prochain. Elle devra être débattue lors d’un prochain conseil européen, mais pour l’Élysée, des décisions aussi essentielles ne peuvent être prises que lors d’une rencontre physique des 27. Difficile de prévoir quand elle pourra avoir lieu, mais personne ne l’anticipe aujourd’hui avant l’été.
Source : rfi





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