Dandi Gnamou, Agrégée des facultés de droit, Professeure de Droit public : « Notre modèle démocratique a créé des compromissions et marchandages… »

Arnaud DOUMANHOUN 19 février 2020

De ses souvenirs au bilan des 30 ans, passant par les défis actuels de notre système démocratique, Dandi Gnamou, Agrégée des facultés de droit, Professeure de Droit public pense que : « Le sens et le souci constant de l’intérêt général, du service au citoyen, du travail bien fait et d’un modèle social exemplaire pour la Grandeur de l’Etat gouvernant des Hommes Libres, doivent rester au cœur des politiques publiques ». Mais avant de se livrer à cet exercice, elle a martelé : « Ces opinions sont personnelles et n’engagent en aucune manière les institutions auxquelles je suis rattachée ».

Le Bénin célèbre le 30ème anniversaire de la conférence nationale de février 1990. Quels sont vos souvenirs en tant que citoyen ordinaire mais aussi cadre de ce pays ?
D’emblée, il ne m’est pas possible d’évoquer des souvenirs de la Conférence nationale en tant que cadre… J’étais une jeune adolescente au collège, mais fille d’un des principaux participants à la Conférence nationale, le Colonel Gnamou Philippe, qui était l’interface entre le Président de la République, le Général Mathieu Kérékou et le présidium de la conférence, notamment le Président du présidium, Monseigneur De Souza. C’est donc plutôt le ressenti de cette jeune adolescente très attachée à son père et habituée à participer aux discussions de ce dernier avec ses amis qui peut évoquer des souvenirs. Et, pendant longtemps, la seule évocation de la Conférence nationale créait en moi des frissons. C’était la période de tous les dangers, la période où nous avons vu surgir dans notre vie d’adolescents insouciants des gardes du corps qui nous étaient flanqués. C’est la seule période où la tension était palpable chez nous, au Camp Guézo, et partout. Il était certain que quelque chose de très important se passait au vu de la présence quotidienne mais aussi nocturne de la plupart des gradés de cette époque au domicile de mon père au Camp. Les discussions étaient rudes, longues, difficiles. Je sentais que tout pouvait basculer à tout moment. J’appréciais d’autant le calme de mon père, sa tempérance et son courage, moi dont la chambre donnait sur le séjour familial où se tenaient les discussions chaudes…très chaudes. Chaque fois que mon père partait le matin, pour la Conférence, j’avais l’impression qu’on allait me l’arracher, et je guettais avec anxiété son retour, souvent bien tardive les soirs. Parler de mes souvenirs en tant que citoyen ordinaire, c’est donc évoquer ce souvenir lourd, ce souvenir de l’œuvre des hommes dont nous profitons aujourd’hui parce que certains hommes ont œuvré pour changer de direction à notre Nation, bien souvent en étant conscients que cela les mettait en danger et mettait en danger leur famille. Ce qui nous paraît aujourd’hui simple et acquis ne l’était pas. Ils n’étaient pas nombreux, même parmi ceux qui ont été des chevilles ouvrières de l’organisation de la Conférence nationale, à souhaiter la tournure démocratique de cette conférence, cette tournure qui induisait aussi une perte de pouvoir, un saut dans le vide, et in fine un nouveau pacte social.

30 ans déjà, que le pays vit l’expérience démocratique. Quel bilan peut-on faire ?
Le bilan de 30 ans d’expérience démocratique est de mon point de vue un bilan à bien des égards positifs. Il est positif parce qu’avec la vague de démocratisation enclenchée au Bénin et qui s’est diffusée en Afrique subsaharienne, il y a eu un changement politique substantiel dans la sous-région, une deuxième indépendance. Nous avons tous affirmé et été soucieux de la protection des droits de l’homme en général, et à travers celle-ci, de la promotion d’une gouvernance effectivement démocratique. Ces trente années, nous avons tenu des élections multipartites régulières, reconnu la légitimité des différents droits politiques et civils. Nous avons mené l’expérience de la démocratie à la base à travers la décentralisation dont les élections communales vont encore être organisées le 17 mai 2020. L’égalité entre les femmes et les hommes a été affirmée à plusieurs reprises par les juges, dans un contexte juridictionnel globalement assaini notamment avec l’affaire des frais de justices criminelles. Les coutumes en ce qu’elles peuvent porter atteintes à l’égalité des droits ont été neutralisées. Un pas est d’ailleurs à nouveau franchi sur la représentation des femmes dans le cadre de la loi du 07 novembre 2019 portant révision de la constitution. L’armée est formée à être au service du pouvoir civil, réduisant les risques de coups d’Etats. Nous avons donc établi des balises constitutionnelles qui ont fait leur preuves : la séparation et la limitation des pouvoirs, la protection des libertés, le renforcement de l’Etat de droit, la stabilité constitutionnelle, institutionnelle et politique. Globalement, les Béninois sont les premiers constitutionnalistes évoquant le respect des droits et de la démocratie. Relativement à cette option fondamentale, la démocratie et le respect des droits et libertés fondamentales, nous pouvons retenir un bilan positif.
Mais…l’idéal démocratique des élections régulières, libres et transparentes a été bien souvent dévoyé. Il a donné lieu à des ploutocraties prédatrices du pouvoir, corrompues et sans égards pour le développement réel et durable des populations. Notre modèle démocratique a créé des compromissions et marchandages tant au niveau de l’élite intellectuelle que politique qui semblent pervertir le sens de la démocratie et freiner notre développement économique et social.
Il semble, selon certaines études, poindre un désenchantement démocratique, désenchantement par ailleurs mondial, à cause de la difficulté des gouvernants à répondre aux besoins des populations. Ce désenchantement amène maladroitement, certains jeunes, dont mes jeunes étudiants, qui n’ont pas subi les affres des régimes dictatoriaux, à souhaiter « un peu de dictature », parce que les Béninois seraient « indisciplinés ».
Il y a donc un après 30 ans à réfléchir, mieux, un après 60 ans d’indépendance et 30 ans de démocratie à définir, pour que notre Etat le Bénin, soit en mesure de répondre aux défis de la modernité en assurant l’amélioration des conditions de vie et la protection de ses populations dans un contexte démocratique.

Il est un secret de polichinelle que le pays a parfois failli basculer surtout lors des joutes électorales. Que faire pour consolider cette démocratie qui paraît toujours fragile ?
Les bases d’une démocratie sont fragiles tant que les institutions ne sont pas assez fortes pour transcender les hommes et les femmes, fussent-ils brillants, intelligents, forts, bons, ingénieux et omniscients. Créer, maintenir et développer un dispositif institutionnel et légal, non pas pour soi, ou pour assouvir un dessein personnel, mais pour assurer le bien-être collectif, et surtout dans nos Etats traversés par des relents régionalistes, assurer un bien-être collectif par la justice territoriale et une équité toutes républicaines sont primordiales. Le sens et le souci constant de l’intérêt général, du service au citoyen, du travail bien fait et d’un modèle social exemplaire pour la Grandeur de l’Etat gouvernant des Hommes Libres, doivent rester au cœur des politiques publiques, afin que l’Etat « acteur principal, régulateur, réconciliateur et organisateur de la société sur des bases pluralistes » mène des actions ressenties positivement par le citoyen.
Propos recueillis : Arnaud DOUMANHOUN





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