Entretien avec Abdel Kader Gbadamassi, député de la 8ème législature : « Je ne peux pas m’associer avec des gens qui ont fait tous les régimes »

Moïse DOSSOUMOU 20 septembre 2019

Abdel-Kader Gbadamassi a connu une ascension politique ces derniers mois à l’issue des dernières législatives. Membre fondateur du Bloc républicain, le nouveau député a accepté de se prêter à nos questions. Désormais, on en sait un peu plus sur l’homme, son parcours, ses valeurs et ses projets. Jeune engagé, soutien franc du chef de l’Etat, il rêve de la vertu en politique. Fils de feu Moucharaf Gbadamassi, co-fondateur du Parti du renouveau démocratique (Prd), il se livre à nos électeurs sans langue de bois.

Vous êtes très peu connu sur la scène publique. Que peut-on retenir de votre parcours professionnel ?
Je suis rentré à Cotonou en 1993 avec en poche un diplôme de Brevet de technicien supérieur en commerce international. J’ai été embauché par la suite au lycée Victor Ballot de Porto-Novo en qualité de surveillant adjoint puis de censeur. Vous remarquez que le commerce international et l’éducation sont diamétralement opposés. Néanmoins, j’ai passé deux ans dans le domaine. Après, j’ai commencé par être démotivé à cause du salaire qui n’augmentait pas mais aussi à cause du trajet parce que j’habitais Cotonou et il fallait faire la navette tous les jours. J’ai donc voulu prendre mon envol et je me suis lancé dans le commerce des pièces détachées. Ensuite, j’ai été gérant de station jusqu’en 2010. J’ai beaucoup appris auprès d’un certain Djondo Pascal, ancien directeur de Shell. J’étais membre du Groupement des professionnels du pétrole (Gpp). Au bout de dix ans, je suis devenu un expert en conseils et montage de dossiers auprès des promoteurs de stations-services afin que leurs entreprises deviennent viables. Par le passé, en temps de pénurie, j’ai eu à livrer tout le Bénin et une partie du Nigéria en produits pétroliers. Mais, à cause de l’informel, j’ai dû abandonner cette filière qui avait du mal à prospérer. Je suis bien placé pour vous parler du désastre du kpayo sur l’entreprise privée formelle qui devient endettée voire surendettée. Vous voyez que même la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers (Sonacop) qui était la plus grosse société n’a pas pu tenir. Depuis plusieurs années, je suis dans la télécommunication.

Qu’en est-il de votre parcours politique ?
J’ai adhéré au Parti du renouveau démocratique le 5 décembre 1993, en tant que secrétaire général adjoint d’une cellule du parti à Gbéto, ici même à Cotonou. C’était mon premier baptême et à l’époque j’étais vraiment fier d’avoir embrassé cette activité. Mon père, feu Moucharaf Gbadamassi étant co-fondateur du parti, je ne voulais pas qu’on me fasse une faveur. Donc, j’ai gravi les échelons. J’étais dans le parti bien avant l’arrivée de la quasi totalité des députés Prd de la 7ème législature. A l’époque, le Prd n’était pas qu’un parti. C’était une religion. On vivait, on dormait, on respirait Prd. Après mon adhésion en 1993, ce n’est qu’en 2004 que j’ai été élu président de la section du 3ème arrondissement. J’ai occupé ce poste pendant 5 ans. Finalement, je me suis désisté pour céder la place à un autre. Entre temps, j’ai été élu conseiller municipal à la mairie de Cotonou à deux reprises.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter le Prd ?
Après 25 ans de militantisme et de fidélité, il y avait cette frustration de voir tant de gens venir après moi et briguer les plus grands postes. J’ai toujours cherché à comprendre les critères de positionnement sur les listes. En termes d’actions sociales à l’endroit des militants, je fais partie des gens qui ont le plus déboursé dans ce parti. J’ai fait de la micro finance, j’ai établi à mes frais plus de cinq mille cartes d’identité à ceux qui n’en avaient pas. Je ne vous dis pas le reste. Je n’ai pas l’habitude de communiquer pour ne pas étaler la misère des gens à qui je porte assistance.

Le décès de votre père n’a-t-il pas été un handicap pour votre progression dans le parti ?
Je ne me suis jamais posé cette question. Je me disais que la nature a des lois qu’il ne faut pas transgresser. Je pensais à tort peut-être que j’étais l’héritier légitime de mon père, puisque parmi tous ses enfants, j’étais le seul à entrer en politique et j’ai voulu commencer au bas de l’échelle pour montrer l’exemple. Curieusement, la plupart de ceux qui ont intégré le parti par la branche de mon père ont été éjectés pour une raison ou une autre. Mais, ceux-là au moins avaient déjà été positionnés et élus à l’Assemblée nationale. J’ai tout fait pour participer aux législatives sous la bannière du Prd, mais je n’ai pas pu. Ce n’est qu’en 2015 que j’ai été positionné comme suppléant du troisième titulaire dans la 15ème circonscription électorale qui n’était personne d’autre que Badirou Aguèmon.
Néanmoins, je ne veux pas être ingrat vis-à-vis de Me Adrien Houngbédji, seul maître à bord du parti qui m’a permis d’être candidat au poste de conseiller municipal puis suppléant aux législatives de 2015.

Quel est l’état de vos rapports avec Adrien Houngbédji après votre départ du parti ?
Ça a été un clash. Comme je vous l’ai dit, le Prd est une religion. On ne quitte pas le Prd, c’est le Prd qui vous quitte. Je traîne les séquelles jusqu’à aujourd’hui. Néanmoins, Adrien Houngbédji reste pour moi un modèle et un père. Je lui dois un grand respect. Il m’a fait la surprise et l’amitié de m’appeler après mon élection. Il m’a chaleureusement reçu une première fois à son cabinet, puis une seconde fois à l’occasion de la commémoration de la fête nationale. Je suis content qu’il soit parvenu à tourner cette page, bien qu’il n’aurait pas voulu me laisser partir. Si je devais évoluer et grandir, il fallait que je quitte le Prd qui ne m’offrait aucune possibilité de promotion. Je n’ai rien contre le président du parti, mais ceux qui gravitent autour de lui étaient un problème pour moi.

Parlons un peu de votre feu père. Vu ses multiples actions sociales et ce qu’il représentait pour le Prd à Porto-Novo, beaucoup estiment que sa mémoire n’a pas été bien conservée par le parti
Vous avez fait un constat édifiant. Je me suis toujours battu pour cela. Il y a un an de cela, au mois d’août 2018, des anciens élèves du lycée Victor Ballot ont voulu lui rendre hommage. A cette occasion, je n’ai vu qu’un seul membre du Prd, le maire de Porto-Novo. La famille marquera son vingtième anniversaire de décès d’une pierre blanche, mais j’aurais voulu que le parti en fasse autant. La mairie a voulu baptiser une rue en son nom à Porto-Novo, mais j’avoue que je ne sais pas où se trouve cette rue. Je ne sais pas pourquoi les porto-noviens n’ont pas été reconnaissants. Ils ont proclamé qu’ils aimaient l’homme de son vivant. Après sa mort, ils n’ont pas honoré sa mémoire. Dans un passé récent, nous avons fait une petite cérémonie en son honneur, j’ai adressé des cartons d’invitation à ses amis du parti, mais aucun d’eux n’est venu. Cela m’a vraiment traumatisé.

Après votre départ du prd, pourquoi avoir jeté votre dévolu sur le Bloc républicain ?
D’emblée, je vous dis que je ne suis pas socialiste. Nous vivons dans un monde de globalisation où le libéralisme prime. Les Républicains ont une vision, celle de la grandeur du Bénin. Je ne me vois pas dans l’Union progressiste, car la plupart des têtes de pont ont fait avec le Prpb, puis Kérékou et Yayi. Je n’ai jamais voté pour eux. Je ne peux pas m’associer avec des personnes qui ont fait presque tous les régimes et qui se retrouvent dans un bloc avec une minorité de jeunes. J’ai cru très tôt au projet de société du chef de l’Etat. Je faisais partie des tout premiers à me dissocier de mon ancien parti. Mon soutien fut franc et sans contrepartie.

Quels sont les arguments qui ont pesé en votre faveur pour que vous ayez été positionné tête de liste dans la 15ème circonscription électorale ?
Je pense que mon soutien franc au candidat Patrice Talon a payé. Je bénéficie certainement d’un retour d’ascenseur. La lutte a été âpre, mais j’ai réussi à être bien positionné. Il faut dire que nous avons mené cette bataille électorale avec beaucoup de handicaps, car la plupart des gens qui ont travaillé avec nous n’avaient pas fait l’expérience de la discipline dont il fallait faire montre au sein d’un parti, en tout cas pour ce qui est de l’animation des structures verticales.

Finalement, vous n’avez obtenu qu’un siège sur quatre. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?
C’est la naïveté des candidats. Nous avions pensé qu’en face de nous, on avait des frères. Mes colistiers ne savaient pas qu’il fallait sécuriser les votes juste après la fermeture des bureaux de vote. Je n’ai vu aucun d’entre eux sur le terrain. Je me suis retrouvé seul avec mon directeur de campagne Habib Dégbé et ma suppléante Sadia Badarou qui a été exceptionnelle. Cette femme a été pour moi un cadeau du ciel. Elle a travaillé de façon ouverte avec moi. Nous sommes restés de très bons amis. Et c’est même pour ça que j’ai tenu à ce que mes colistiers se partagent les bureaux de mon cabinet. Ça nous permet de rester ensemble et d’entretenir davantage nos liens. Pour la petite histoire, en 2015, je vous l’ai dit, j’étais le suppléant de Badirou Aguèmon. Mais je ne l’ai vu que deux fois en quatre ans. Je pense que les choses ne devraient pas se passer ainsi. J’ai voulu changer cela à ma manière en lui faisant de la place ainsi qu’aux autres candidats de notre liste.

Vous avez été installé dans vos fonctions le 16 mai dans un climat tendu, l’Assemblée nationale était fortement militarisée. Avait besoin d’en arriver là ?
Certaines personnes n’aiment pas le Bénin et elles sont prêtes à tout pour préserver leur intérêt. On ne peut pas avoir occupé de hautes fonctions et répandre la psychose dans le pays. Si le taux de participation était faible, c’est parce que les populations avaient peur pour leurs vies et leurs enfants. Ils se sont barricadés. Mes propres frères se sont enfermés chez eux par crainte de représailles. Certains ont fait des provisions pour tenir un mois. Des amis sont allés rester à Lomé pour apprécier la tendance. Tout ça avait pour but de discréditer le Bénin et son chef présenté comme un dictateur. Nos amis d’en face ont préparé un coup d’Etat qui ne disait pas son nom. Nous n’avons jamais vu ça. Talon passera comme ses prédécesseurs, mais le Bénin a besoin des personnes comme lui.

Le chef de l’Etat n’a-t-il pas sa part de responsabilité dans cette affaire-là ?
Je suis incapable de vous dire à quel niveau le chef de l’Etat a sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé. Tout a été décidé à l’Assemblée nationale par une loi, 82 pour et une abstention à savoir Guy Mitokpè qui est resté constant. J’ai du respect pour lui et pour son chef, Candide Azannaï. Ça m’est égal qu’ils soient de l’opposition. J’ai du respect pour eux. Après le vote de cette loi, ils se sont rendus compte que son application pouvait jouer contre eux.

Que dites-vous du certificat de conformité délivré par une entité gouvernementale ?
Le certificat de conformité est la validation des dossiers jugés conformes à la loi. Dans certains pays, c’est le ministère de l’Intérieur qui organise les élections. Nous n’avons pas voulu de ça ici. Dans le même temps, d’autres partis ont eu leur certificat de conformité à savoir le Prd, Moele-Bénin et Fcdb.

Comment avez-vous vécu l’absence de l’opposition à ces élections ?
Les opposants ne se sont pas pris au sérieux. Je trouve que l’opposition s’est un peu trop amusée parce que chacun tirait le drap de son côté. S’ils avaient eu un minimum de sagesse, ils auraient pu sauver les meubles. Les intérêts personnels ont tout plombé à leur niveau. Ils ont perdu du temps à se chamailler, à se tirer entre les pattes alors qu’il y avait un deadline. Ils ont voulu faire croire à l’opinion que le régime ne voulait pas d’eux à l’Assemblée. Ils se sont alors fait passer pour des victimes.

Quelle sera votre posture au parlement ?
Je redoute souvent cette question. Le fait d’avoir évolué au sein d’un parti comme le Prd m’a beaucoup formé sur le plan de la discipline. Je suis membre d’un groupe parlementaire. En séance plénière, je m’exprimerai toutes les fois que nécessaire. Je vous rassure du fait que je ne resterai pas passif, car il y a des problèmes que je dois régler dans ma circonscription électorale. La dernière fois par exemple, j’ai été pris d’assaut par des bonnes dames qui vivent de la production et de la commercialisation du poisson et des crevettes séchés à Dantokpa derrière la mosquée. Elles sont venues me voir affolées parce que leur site sera rasé. J’ai fait mes enquêtes et vu que c’était vrai. Vu leur nombre, plus de 500, j’ai engagé des démarches. J’ai d’abord effectué une visite sur le site et j’ai compris que ce sera nécessairement rasé. J’ai donc commencé par prospecter pour identifier les sites susceptibles de les accueillir. Finalement, avec le concours de la direction de la Société de gestion des machés autonomes (Sogema), on a pu identifier un nouvel espace qui leur sera réservé. Certes, c’est restreint par rapport au site initial, mais au moins, elles ne seront pas livrées à elles-mêmes. C’est pour vous dire que ce n’est pas seulement l’argent qui règle les problèmes sociaux. Il faut pouvoir assister les militants quand ils sont dans le besoin. Je profite de l’occasion pour remercier le ministre du cadre de vie et le directeur général de la Sogema qui ont œuvré pour la résolution de ce problème.
Au niveau de l’Assemblée, nous sommes au sein d’un bloc qui a sa stratégie. Il faut dire que le Bloc républicain n’appartient pas au chef de l’Etat. La preuve, nous aurons un candidat pour la présidentielle de 2021. D’ici quelques jours, notre université de vacances aura lieu. Ensuite, nous allons installer les structures verticales et aller au congrès. Enfin, la désignation du candidat se fera de manière démocratique.
Evidemment, nous allons voter des lois qui vont dans l’intérêt de la nation, surtout celles à connotation sociale. Maintenant, s’il y a des sujets touchant à la Constitution, nous ne sommes pas dans cette posture pour le moment. Il ne faut pas voter pour la forme. Il ne sert à rien d’incendier le Bénin. Je n’ai pas d’autres pays à part le Bénin. J’ai eu l’opportunité de discuter à plusieurs reprises avec le chef de l’Etat. Je peux vous assurer qu’il aime le Bénin et je suis sûr qu’à la veille de son départ, les gens vont le regretter.

Visiblement, vous croyez toujours au programme d’actions du gouvernement (Pag)…
J’y crois toujours. Au départ, le Pag était une fiction pour la plupart des Béninois. Pas pour moi, puisque j’ai soutenu l’homme avant qu’il ne vienne exposer sur le Pag. Les chiffres à mobiliser à cet effet donnaient le vertige. Je pense que le temps a été sous-estimé car il pensait mobiliser les fonds en un an et demi au plus. Mais cela a mis plus de temps. Donc, le Pag a réellement commencé au premier trimestre 2019. Néanmoins, tout est sur la bonne voie à présent. Il faut reconnaître que nous avons un Pag ultramoderne. C’est quelque chose qu’aucun chef d’Etat ne nous a jamais proposé. Aujourd’hui, les départements sont tous en chantier. Nous savons tous qu’il n’y a pas de développement sans route. Il m’est déjà arrivé ici dans le deuxième arrondissement de Cotonou à Gankpodo de me rendre d’un point à l’autre en empruntant une pirogue parce que les voies ne sont pas praticables. Je suis si heureux de voir en si peu de temps le taux de réalisation des travaux de l’asphaltage. En 2021, le peuple va le juger par rapport à ses réalisations. Savez-vous que grâce à ce gouvernement, le problème de la fourniture de l’eau sera définitivement réglé ? Il en est de même du délestage qui sera du passé grâce à Maria Gléta 2 et le gouvernement va s’atteler à régler d’autres problèmes.

Un mot sur le dernier remaniement ministériel…
Plusieurs ministres de notre parti ont fait leur entrée au gouvernement. Je leur souhaite plein succès dans leurs nouvelles missions et je suis convaincu qu’avec leurs autres collègues, ils vont mouiller le maillot pour qu’à la fin le chef de l’Etat présente un excellent bilan.
Propos recueillis par Moïse DOSSOUMOU





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