Entretien avec l’honorable Benoît Dègla, membre du BR : les acteurs politiques qui devaient lui permettre de respecter sa parole n’ont pas coopéré dans ce sens

Moïse DOSSOUMOU 13 octobre 2020

Ancien ministre, député de la 8ème législature, Benoît Dègla n’est plus à présenter. Membre fondateur du Bloc républicain, l’élu de la 10ème circonscription électorale donne son avis sur les grands sujets de l’actualité. A quelques mois de la présidentielle, il donne sa lecture de l’attitude des partis, souhaite que Patrice Talon soit candidat et justifie le fait que parrainer un candidat n’équivaut pas à un soutien franc. Les réalités politiques dans les Collines, fief de l’invité, n’ont pas été occultées au cours de cet entretien.

Qu’est-ce qui explique le calme plat observé sur la scène politique à six mois de la présidentielle ?
Nous sommes toujours à la phase de la mise en œuvre des réformes politiques. Cela a considérablement réduit le nombre de partis ayant une existence légale. Sinon, traditionnellement, à la veille des scrutins, les déclarations fusent de partout avec des manifestations et des appels à soutenir les candidats. Puisque la réalité a changé, c’est normal que nous n’ayons pas le même engouement que les années antérieures. Mais il n’en demeure pas moins que dans les états-majors des partis, ça grouille. On veut tous savoir qui veut se positionner et quelle attitude adopter pour être au rendez-vous de la présidentielle.

Comment votre parti, le Bloc républicain, se prépare-t-il pour prendre part à cette élection ?
Les instances du parti travaillent à cet effet. C’est le bureau politique qui investit le candidat du parti. Il y a quelques jours, nous avons organisé l’université de vacances. Avant cela, nous avons tenu une réunion du bureau politique à Dassa et très prochainement, d’autres étapes vont suivre. Vous avez remarqué que nous avons mis en place nos structures de masse. Tout ceci s’inscrit dans la perspective de la présidentielle. Il s’agit de ratisser large afin de remporter cette élection. Nous travaillons pour que le parti fasse le choix le plus judicieux.

En attendant cela, le projet de société du parti est-il déjà conçu ?
Il n’est pas tard pour cela. Comprenez que actuellement beaucoup de scénarii sont évoqués. Nous pouvons désigner un candidat en notre sein comme nous pouvons coopter un allié.

A titre personnel, souhaitez-vous que Patrice Talon soit candidat ?
Il y a ce que je peux avoir comme souhait, mais il faudrait d’abord que l’intéressé soit disposé à répondre à ce souhait. C’est lui qui peu décider de sa candidature. Mais je pense que dans les semaines à venir, le peuple béninois saura si Patrice Talon sera candidat ou pas. Personnellement, s’il est candidat, je vais l’accompagner. Ces quatre dernières années, nous avons mené le combat ensemble. Au vu des résultats, nous pensons qu’il a encore la capacité d’offrir davantage aux populations. Je souhaite qu’il soit candidat et je souhaite aussi qu’il soit le candidat de mon parti.

Si d’aventure, Patrice Talon était candidat, ne serait-il pas un contre modèle, puisqu’il aurait renoncé à sa parole de mandat unique ?
Non. Au contraire, il aurait donné jusqu’au bout la preuve de sa volonté de respecter sa parole. Vous savez, au cours de la campagne électorale, et même le jour où il prêtait serment, il avait martelé son désir de faire le mandat unique. Pour qu’il en soit ainsi, il avait besoin de s’appuyer sur des instruments dont la Constitution. C’est pour cela qu’il a appelé les députés à faire une relecture de la loi fondamentale afin que le mandat unique s’applique déjà à lui-même pour qu’on ne parle pas de nouvelle République. Dans le temps, il s’est trouvé parmi nous des esprits malins qui se sont opposés à cela. Donc, ce n’est pas lui qui renie sa parole. C’est nous qui avons refusé qu’il respecte sa parole. Les acteurs politiques qui devaient lui permettre de respecter sa parole n’ont pas coopéré dans ce sens.

Il disait quand même à l’époque, que si le projet de révision était rejeté, qu’il ferait quand même le mandat unique…
Je m’en tiens essentiellement aux propos tenus lors de la campagne électorale et le jour de sa prestation de serment. Après l’échec du projet de révision constitutionnelle, il s’est retrouvé dans un dilemme et il a dit qu’il aviserait.

L’autre débat à polémique est lié au parrainage avec la Commission électorale nationale autonome (Cena) qui évoque l’anonymat des parrains
La Cena n’a sorti aucune règle. Elle n’a fait que dire ce que nous députés avons voté à travers le code électoral notamment en l’article 42. Le texte dit que la Cena met à disposition des élus, maires et députés, les formulaires de parrainage. C’est tout ce que la loi a dit. Les députés n’ont jamais évoqué l’anonymat du parrainage. Nous avons la possibilité que la Cour constitutionnelle interprète la loi s’il y a des soucis de compréhension.

Seriez-vous prêt à parrainer un candidat de l’opposition ?
C’est un choix personnel. Je rappelle que le parrainage n’est pas une invention béninoise. Cela se fait ailleurs. Prenez le cas de la France. Pour que Marine le Pen et Jean-Luc Melenchon participent à la dernière présidentielle, le parti socialiste et les Républicains ont demandé à leurs élus de les parrainer pour qu’ils puissent avoir le nombre de signatures requises. Donc parrainer quelqu’un ne veut pas dire qu’on est avec lui. C’est purement un acte démocratique. Il est bien que nous puissions nous aussi aller à cette école. Cela vise une certaine ouverture. Personnellement, je suis curieux de connaître l’argumentaire que celui qui veut mon parrainage va fournir.

La logique voudrait que le parrain soutienne et fasse campagne pour son candidat…
Absolument pas. Je viens de vous donner l’exemple de la France. Ce n’est pas nécessairement parce qu’on a parrainé quelqu’un qu’on est appelé à lui apporter un soutien ouvert, franc, total au point de battre campagne pour lui.

Que dites-vous des difficultés du parti « les démocrates » qui a du mal à obtenir son récépissé d’enregistrement au ministère de l’intérieur ?
La loi a prescrit un délai au cours duquel le ministère de l’intérieur mentionne ses observations. Après cela, il y a un temps qui est accordé pour le dépôt des corrections. Nous sommes à cette étape. Donc, on ne peut pas affirmer qu’un refus leur a été opposé. Le Bloc républicain a souffert avant d’obtenir son récépissé, l’Union progressiste aussi. Il n’y a pas de raison pour bloquer le dossier de qui que ce soit.

Pourquoi la 8ème législature n’est pas active sur ses prérogatives liées au contrôle de l’action du gouvernement ?
C’est une question très importante. Nous-mêmes, nous en sommes préoccupés. Ce n’est pas que les questions manquent. Un an après son accession au perchoir, le président de l’Assemblée nationale a expliqué les difficultés rencontrées sur ce plan. Il a pu dire le nombre important de questions adressées au gouvernement. Remarquez que ce gouvernement bouge beaucoup. Si les questions ne sont pas souvent programmées, c’est parce que les ministres qui sont nos interlocuteurs sont débordés. Au niveau de l’Assemblée, nous avons pensé réserver la journée du jeudi aux questions orales et/ou écrites au gouvernement. A notre niveau, débordés par le poids des dossiers, nous ne sommes pas parvenus à nous imposer cette rigueur. Par le passé, nous ne travaillions pas les mercredis. Mais maintenant, nous le faisons. Cela veut dire qu’il n’y a plus de jour libre pour nous au cours de la semaine.
Dans le même temps, il y a d’autres formes de contrôle de l’action gouvernementale comme les commissions d’enquêtes parlementaires, les séances foraines, les séances de reddition de comptes… Et nous ne manquons pas de le faire. Il est vrai que les années antérieures, l’opposition farouche de certains partis faisait monter le mercure sur certaines questions. Aujourd’hui, nous avons une majorité et une minorité. Nous accompagnons tous le gouvernement, mais cela ne fait pas de nous des godillots. Nous n’acceptons pas automatiquement tout ce qui vient du gouvernement. Pour preuve, il nous arrive de travailler très tard à nous convaincre du bien-fondé de certaines actions et cela peut expliquer pourquoi nous nous gardons de ces contrôles. Nous travaillons à nous assurer de l’usage qui sera fait des fonds sollicités par le gouvernement, de leur destination avant d’accéder aux demandes. A l’Assemblée, vous semblez percevoir que les choses vont très vite. Mais évidemment, c’est parce que en amont, nous travaillons énormément, en groupes politiques, en commissions, en intergroupes pour harmoniser les points de vue. Lorsque ça se fait comme ça, la pratique du contrôle de l’action gouvernementale baisse un peu. Avant, il y avait trop de méfiance et pas du tout de confiance. Aujourd’hui, quand bien même les deux partis composant l’Assemblée nationale sont avec le gouvernement, nous nous évertuons à poser des actes dont nous pouvons répondre sereinement demain.

Lors des municipales et communales de 2020, qu’est-ce qui explique la percée des Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe) dans les Collines ?
Ecoutez, j’ai sauvé les meubles chez moi. Vous savez, les Collines, c’est un département atypique. Quelqu’un disait que le président Kérékou avait tout fait pour contrôler ce département charnière, car à l’en croire, qui tient les Collines, tient le Bénin. Quand ça balance dans l’un ou l’autre sens, les données peuvent changer. Ensuite, c’est une zone où sont réunis beaucoup de facteurs géopolitiques et lorsque nous voyons d’où nous sommes venus depuis 2016, lorsqu’on prend en compte les considérations sociologiques où les populations sont très attachées à l’homme et non aux actes, ça ne peut donner que ce résultat. Cela engendre un suivisme sans pareil, car on considère que tout ce qui ne provient pas de son leader est mauvais. Nous avons souffert de cela après les législatives de 2019. Et c’est dans cette même logique que les communales ont suivi. Les zones où nous avons eu du mal à gérer les crises post-électorales sont celles qui ont été conquises par le parti Fcbe. Chaque commune des Collines est un cas spécifique. Dans chacune d’elles cohabitent deux grandes communautés qui parfois s’opposent politiquement. Selon que vous soyez dans une localité où une communauté dépasse l’autre, cela se ressent dans les urnes et le parti Fcbe a pu contrôler 2 communes sur les 6.

Quels sont vos rapports avec Boni Yayi ?
Il fut mon patron. J’ai été ministre de la République et j’ai servi loyalement le gouvernement. Mais la vie doit continuer après la présidence Boni Yayi. Le député que je suis, même si mon mandat est national, il faut avoir à l’idée que j’ai une base électorale et que ceux qui m’ont élu sont dans l’attente d’un certain nombre de choses. Je regrette que pendant les 10 ans de Boni Yayi, je n’ai pas pu obtenir le minimum que j’attendais et que je devais continuer de donner l’espoir à ma base. Je prends encore l’exemple de la France. Regardez Yves Le Drian qui a travaillé avec Hollande jusqu’au dernier jour, qui a passé service le matin et qui dans l’après-midi a été récupéré par Macron comme ministre des affaires étrangères. Quand on lui a posé la question, il n’était pas gêné par cela, il a dit qu’il est républicain et qu’il est appelé à répondre aux sollicitations de son pays. C’est comme ça qu’on doit comprendre la chose. Dans un pays comme le nôtre où nous sommes des enfants de localités déshéritées, nos populations ont besoin de voir en nous leur porte-parole auprès du gouvernement. On ne choisit pas de faire ça par rapport à un homme. On le fait parce qu’il le faut pour le bien de nos mandants. Un auteur disait qu’en politique, on ne trahit pas un homme, on trahit son peuple. A un moment donné, vous servez un homme, le chef, par rapport à sa vision. Je suis dans cette logique. Le président Boni Yayi a dirigé le Bénin pendant 10 ans. Ce n’est pas donné à tout le monde d’exercer à ce haut niveau de responsabilité. Ce qu’il y a à souhaiter, c’est que la Providence lui accorde longue vie et qu’il jouisse tranquillement de sa retraite, et surtout qu’il accompagne son successeur. C’est ce que ça devrait être. Malheureusement, nous avons assisté à des situations qui sont à déplorer. Quand vous regardez les anciens présidents du Nigéria, ils cohabitent. Au Ghana, c’est pareil. Ils se retrouvent, ils se concertent. En France, en cas de besoin, Macron ne manque pas de solliciter les conseils de ses prédécesseurs. J’ose espérer qu’un jour mon pays grandisse et avance dans cette dynamique. Car, aucun de nous n’est éternel. Nous sommes les enfants d’un même pays. Nous avons besoin de boucher ensemble les trous de la jarre trouée pour sauvegarder notre unité.
Propos recueillis par Moïse DOSSOUMOU





Dans la même rubrique