Entretien avec le député Badirou Aguemon de l'Union Progressiste : "c'est toujours bien d'avoir une opposition au parlement... J'espère qu'en 2023, elle y sera"

Karim O. ANONRIN 23 octobre 2020

A quelques mois de l’élection présidentielle de 2021, les opinions divergent sur la question du parrainage des candidats à cette élection. Dans le rang des politiques, le paradoxe est que des élus de la mouvance présidentielle disent qu’ils seraient prêts à parrainer des candidats de l’opposition, mais à condition... Au nombre de ces élus, il y a le député Badirou Aguemon élu dans la 15ème circonscription électorale sur la liste Union Progressiste aux élections législatives de 2019. Il l’a affirmé à travers une interview accordée à votre journal et dans laquelle il a abordé plusieurs autres sujets comme son souhait de voir des partis de l’opposition représentés au Parlement, 9ème législature pour, a-t-il dit, des débats démocratiques.

Comment se porte aujourd’hui l’Union Progressiste dans la 15ème circonscription électorale ?
L’Union Progressiste se porte très bien. Vous savez que le parti constitue la première force politique au Bénin au regard des résultats des élections législatives de 2019 et des élections communales de 2020. Pour les élections législatives de 2019, le parti a obtenu trois sièges sur les quatre prévus et pour les élections communales de 2020, nous avons obtenu 15 sièges sur les 23 prévus. Ceci témoigne de la force du parti dans la 15ème circonscription électorale. Vous savez aussi que la 15ème circonscription électorale était le bastion du Parti du renouveau démocratique (PRD) et lorsque l’on tient compte des résultats des élections communales auxquelles le PRD a pris part, l’Union Progressiste vient toujours largement en tête en ce qui concerne les suffrages exprimés pour chaque parti politique. Même si l’on ne prenait pas en compte le critère de 10% le PRD n’aurait eu que deux Conseillers municipaux.

Aujourd’hui, le parti Union Progressiste fait son petit bonhomme de chemin et les militants commencent à recevoir leurs cartes de membres. Quelle impression cela vous laisse-t-il
Depuis environ deux ans que le parti a été porté sur les fonts baptismaux, nous n’avons véritablement pas eu le temps d’asseoir les structures de base du parti. Après la création de l’Union Progressiste, nous avons passé notre temps à préparer les élections législatives de 2019 et les élections communales de 2020. Aux lendemains de ces élections que nous avons gagnées, il est tout à fait normal que nous puissions consacrer du temps à la vie de notre parti sur toute l’étendue du territoire nationale. Nous avons pensé qu’il faut commencer par fidéliser les militantes et les militants. La remise des cartes de membres vise à leur démontrer qu’ils sont membres à part entière de l’Union Progressiste. Il faut préciser ici que ce n’est pas une distribution de cartes pour la forme. Les bénéficiaires de ces cartes de membres sont des gens qui se sont volontairement engagés pour toujours défendre les idéaux du parti. La belle preuve est qu’ils ont payé une somme symbolique d’argent pour devenir détenteurs de ces cartes.

Croyez-vous qu’on peut vraiment fidéliser des militantes et militants d’un parti politique dans un pays comme le Bénin où pendant les élections, les populations votent généralement pour ceux qui ont plus d’argent ?
Vous devriez constater que la réforme du système partisan est en train de faire perdre les mauvaises habitudes dans notre pays où c’est le pouvoir de l’argent qui avait droit de cité en politique. L’argent dans la politique est en pleine régression dans notre pays. Nous devons faire comprendre aux militantes et militants de nos partis politiques que les choses ne seront plus les mêmes. Dans la réforme du système partisan, le législateur a même pensé au financement public des partis politiques. Ce n’est donc plus les leaders politiques qui vont monnayer leurs suffrages. C’est désormais les partis politiques dont ils sont membres qui vont organiser toutes les activités électorales à leur niveau. Progressivement, les nouvelles réalités vont rentrer dans les habitudes. On ne peut radicalement changer les habitudes. Nous avons foi au sein de l’Union Progressiste que nous aurons de vrais militants et non des ’’bétails électoraux’’ dont on achète la conscience à chaque élection.

Justement, parlant de la réforme du système partisan, c’est quand même étonnant que les mouvements politiques renaissent alors qu’ils étaient censés se fondre dans les partis politiques. Qu’est-ce qui peut justifier cet état de choses ?
C’est normal hein ! La réforme du système partisan ne date véritablement que d’environ deux ans. La plupart des partis politiques créés sur la base de la nouvelle charte des partis politiques sont soit en construction soit en reconstruction. Le constat qu’on peut faire est que ces mouvements sont créés à la veille d’une élection présidentielle et lorsqu’on parle de la présidentielle, il est tout à fait normal que les candidats au duo présidentiel aient des amis et des sympathisants qui les soutiennent au-delà de ce que font les partis politiques. Nous reconnaissons qu’au sein de nos formations politiques, il y a des gens qui travaillent de façon isolée pour soutenir tel ou tel autre candidat à la présidentielle. Nous sommes dans un pays démocratique où la liberté de s’associer et celle de parler sont respectées. Nous l’observons aussi au niveau de l’Union Progressiste où des jeunes se lèvent à travers des mouvements politiques pour s’affirmer. Ces jeunes ne se retrouvent certainement pas encore au sein de cette formation politique qui, je le rappelle encore, est en construction. Dans ses textes fondamentaux, l’Union Progressiste a même prévu des associations de masse. Donc, c’est dire que la création des mouvements politiques ne constitue aucune menace pour nos partis politiques.

Imaginez que le peuple choisisse un autre président de la République en 2021 et une fois au pouvoir, celui-ci décide de créer son parti politique. Ces mouvements politiques ne risquent-ils pas d’aller tous vers ce nouveau parti ?
Ceux qui animent ces mouvements sont membres des partis politiques. A l’Union Progressiste, nous travaillons à la consolidation de nos bases et à la fidélisation de nos militantes et militants. Ce ne sont que des mouvements politiques tournés vers l’élection présidentielle. Le duo de candidats à l’élection présidentielle sera non seulement face aux militantes et militants d’un ou de plusieurs partis politiques, mais également face à des citoyens qui ne sont membres d’aucun parti politique.

Vous étiez là à l’Assemblée nationale, 7ème législature au moment où la réforme du système partisan a commencé. Le travail a été poursuivi à la huitième législature qui court toujours. Qu’est-ce qui selon vous, reste à faire pour parfaire cette réforme du système partisan ?
A mon avis, ce qui parait essentiel, c’est d’amener l’opposition à mieux jouer sa partition de manière à avoir demain un Parlement au sein duquel le débat démocratique se fait entre les formations politiques de la mouvance et celles de l’opposition dans l’intérêt supérieur de la Nation.

Voulez-vous dire qu’il n’y a pas de débat démocratique à l’Assemblée nationale, 8ème législature ?
J’ai fait la septième législature et j’ai vécu ce qu’on appelle débat démocratique au Parlement. Un Parlement est très animé quand il s’y trouve une force de l’opposition même avec un petit nombre de députés issus des partis de l’opposition. Vous l’avez constaté pour la première tentative de la révision de la Constitution en 2017. C’est une minorité de députés de l’opposition qui a rejeté le dossier. C’est toujours bien d’avoir une opposition au Parlement même si nous croyons qu’elle doit être une opposition constructive et non destructive. Il est vrai que les deux formations politiques présentes au sein du Parlement, 8ème législature sont tous de la mouvance présidentielle, mais les députés issus de leurs rangs jouent convenablement les rôles qui leur sont dévolus. J’espère qu’en 2023, l’opposition sera représentée au Parlement. C’est en ça que nous invitons les forces de l’opposition à se conformer aux différentes lois électorales au lieu de se camper sur leur position en peignant en noir tout ce qui se fait dans le pays.

L’Assemblée nationale, 8ème législature est-elle donc une législature de transition dans la consolidation des acquis démocratiques à partir de la réforme du système partisan ?
Moi je ne parlerai pas de législature de transition. Il faut dire que c’est l’opposition qui avait mal joué à la veille des élections législatives de 2019. Au lieu de passer leur temps à courir sur des détails qui ne leur apportaient rien de concret, les acteurs de l’opposition auraient gagné à se conformer aux nouvelles règles régissant les élections au Bénin. Ils ont perdu du temps et pour un pays qui veut normalement évoluer, on ne pouvait pas les attendre. Le Bénin est un pays qui a opté pour la séparation des pouvoirs. Les institutions comme le Parlement ne pouvaient pas cesser de fonctionner. Le pays doit évoluer. Les députés de la huitième législature ont été installés sur la base des textes de lois que nous avions pris ensemble au Parlement, 7ème législature. Cette opposition que nous voyons aujourd’hui était membre de ce Parlement. Ce n’est qu’à l’exécution qu’elle s’est repliée.

Est-ce que la configuration politique du Parlement, 8ème législature ne déteint pas sur le contrôle de l’action gouvernementale ?
On n’a pas besoin d’être de l’opposition pour contrôler les actions du gouvernement. Le président de l’Assemblée nationale, 8ème législature, Louis Gbèhounou Vlavonou, dans son discours à l’ouverture de la deuxième session ordinaire parlementaire 2020 a bien précisé que le faible contrôle de l’action gouvernementale n’est pas une spécificité de cette législature. Il a rappelé tout ce qui s’est passé lors de la septième législature. Il faudra aussi que les Ministres daignent répondre aux questions posées au gouvernement.

L’élection présidentielle de 2021 est dans quelques mois. Cette fois-ci, tout candidat doit être parrainé par au moins 16 élus. Le député Badirou Aguemon serait-il prêt à parrainer un candidat de l’opposition comme son collègue Orden Alladatin l’a dit ?
Pourquoi pas ? Si le duo présidentiel me convainc, pourquoi pas ? Mais c’est à une condition. Il faudra d’abord que le duo présidentiel que j’ai choisi ait assez suffisamment de parrains.

Parce que c’est dans l’anonymat ?
Pour le parrainage, il y a beaucoup de choses que les gens ne comprennent pas dans le camp d’en face. L’un des objectifs de la réforme du système partisan est que nous ayons de grands ensembles politiques et non des clubs électoraux. Ceci a été renforcé par le Code électoral qui permet de dégager des candidats sérieux à l’élection présidentielle. La question du parrainage a été claire dans le Code électoral. Le député ou le Maire est libre de parrainer qui il veut. Ceux qui pensent que le parrainage vise à exclure se trompent. Les gens doivent comprendre que le jeu est ouvert. Les gens n’ont même pas demandé aux élus de les parrainer qu’ils ont des suspicions sous prétexte que ces élus proviennent tous des partis de la mouvance. Je répète que si mon candidat a déjà le nombre de parrains qu’il faut, je peux bien parrainer un autre candidat. Ce n’est pas parce que je vous donne le parrainage que vous allez gagner les élections. Le plus importants est que des candidats farfelus comme ceux que nous avons connus par le passé ne viennent pas vers les élus pour amuser la galerie.

Beaucoup d’hommes politiques se prononcent en faveur de la candidature du président Patrice Talon pour un second mandat. Le président de l’Assemblée nationale, Louis Gbèhounou Vlavonou l’a aussi dit alors que son parti politique n’a pas encore donné sa position. Qui est le candidat de l’honorable Badirou Aguemon pour 2021 ?
Vous savez que je n’ai pas la langue de bois. Mon candidat pour la présidentielle de 2021 est Patrice Talon. J’ai soutenu sa candidature à la présidentielle avant 2016. Aujourd’hui, il a donné les preuves de sa capacité à gouverner ce pays comme nous le souhaitions. Pour cette raison, à mon niveau, il sera encore mon champion en 2021. Je peux donner mon parrainage à un candidat et ne pas battre campagne pour ce candidat. Le parrainage n’empêche pas d’ouvrir le jeu démocratique. Comme je l’ai tantôt dit, mon candidat est Patrice Talon. Nous voyons aujourd’hui comme le Bénin a été transformé en quatre ans. Je ne vois pas pourquoi nous n’allons pas lui renouveler notre confiance pour poursuivre l’œuvre entamée pour le bonheur du peuple béninois.

Peut-on vraiment dire que toutes les régions du Bénin ont été positivement impactées depuis l’avènement du régime de la rupture jusqu’à présent au point où les populations vont souhaiter un second mandat au président Patrice Talon ?
Bien sûr que toutes les régions du pays ont été impactées. Il n’y a pas que les routes qu’on peut prendre comme indicateurs de performance d’une gouvernance. Il y a aussi l’électricité, l’éducation avec les cantines scolaires et surtout l’eau potable que les populations de certaines régions du pays n’ont jamais véritablement connue par le passé.

Mais lui-même dit qu’il a fait l’option de l’impopularité pour gouverner le Bénin.
Non ! Lorsqu’il parle d’impopularité, cela ne veut pas dire que les populations ne sont pas d’accord avec sa gouvernance du pays. Vous n’êtes pas sans savoir que vous ne pouvez pas changer radicalement les habitudes d’un homme sans recourir à des mesures qui peuvent même vous rendre impopulaire. Le président Patrice Talon, a eu le courage de poser des actes que ces prédécesseurs n’ont pas pu poser par peur de fâcher. Il ne s’agit pas ici d’un débat partisan. Nous venons de très loin dans le processus de développement de notre pays et nous avons toujours crié haut et fort qu’il nous faut un changement de mentalité. Maintenant que quelqu’un est venu nous guider dans cette volonté d’avancer, devrions-nous nous en plaindre ? Lorsque vous refusez des compromissions et que vous refusez de fermer les yeux sur la gabegie, la corruption, le népotisme, le détournement des deniers publics, vous pouvez être impopulaire. J’admets que cela n’a été facile pour personne. Toutes les couches de la société ont ressenti les séquelles, mais au finish, c’est le pays qui gagne. Les résultats sont là, palpables et vérifiables.

Le taux de participation pour les législatives de 2019 était bas. Idem pour les communales de 2020. Qu’en sera-t-il de la présidentielle de 2021 ?
Depuis un certain nombre d’années, nos populations se désintéressent de la chose politique. Malgré les efforts que nous avons fournis avec les différentes réformes, les gens ne s’intéressent toujours pas à la chose politique. Pendant la campagne électorale, c’est du monde derrière les candidats, mais le jour du scrutin, les gens ne sortent plus nombreux pour aller voter. Au Bénin, les élections se suivent, mais elles ne se ressemblent pas. L’élection présidentielle engage non seulement les partis et les mouvements politiques, mais aussi chaque béninois pris individuellement. Le président de la République est élu pour conduire la destinée de tout un pays et non celle d’un parti politique. Vous verrez que le taux de participation pour la présidentielle sera élevé.

Le président du COS-LEPI, Gilbert Bagana, promet une liste électorale fiable pour la présidentielle. Lors des communales de 2020, les populations s’attendaient à une liste électorale fiable, mais le jour du scrutin, ils sont des milliers à ne pas retrouver leurs noms dans les bureaux de vote où ils ont l’habitude de voter. Vous avez été président du COS-LEPI et vous avez certainement eu à faire la même promesse. Ne voyez-vous pas qu’il est temps d’évaluer cet instrument nécessaire pour les élections voire le réformer en profondeur ?
De par mon expérience au Cos, j’ai tiré la conclusion que la Liste électorale permanente informatisée est un outil qui a connu assez d’imperfections. Chaque année que nous actualisons la Lépi, nous n’arrivons pas à y sortir les personnes déjà décédées. Il y a toujours eu de problèmes d’extraction des gens décédés de la liste. C’est un problème qui agit même sur les chiffres. Nous affichons seulement les noms des inscrits sur la liste ; ce qui peut aussi influencer le taux de participation au scrutin. Cet état de choses n’est pas de la faute des techniciens et des politiques du Cos-Lépi. Ça, c’est le premier aspect. Le second aspect des difficultés des personnes en charge de l’actualisation de la Lépi est qu’il y a des gens qui font des transferts tous azimuts et qui ne vont pas vérifier si les transferts en question ont été effectivement faits. C’est le jour du scrutin qu’ils commencent par se fourvoyer. Le troisième aspect des difficultés est relatif aux unités administratives. La loi sur les unités administratives sur laquelle la Lépi a été faite est telle que les bureaux de vote se retrouvent à cheval entre deux unités administratives. Au-delà de ces difficultés, nous devons quand même nous réjouir du fait que nous ayons tenu pendant 10 ans avec cette Lépi.

Qu’est-ce qu’il faut maintenant faire pour que le Bénin dispose d’une liste électorale fiable ?
Il n’y a plus rien à faire. Après la présidentielle de 2021, la Lépi aura vécu 10 ans. Les dispositions sont en train d’être prises pour que l’Agence nationale d’identification des personnes (ANIP) prenne le relai pour que nous ayons un fichier électoral véritablement fiable. Il s’agira de mettre à la disposition des populations des cartes d’identité biométriques qui serviront à voter comme à faire d’autres opérations administratives.

Votre mot de la fin
Mon mot de fin est destiné à l’ensemble du peuple béninois. Nous n’avons qu’un seul pays et nous voilà à la veille d’une élection présidentielle. L’élection présidentielle doit être une période festive. Elle doit se dérouler dans la paix.
Propos recueillis par Karim Oscar ANONRIN





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