Entretien avec le professeur Jean-Claude Hounmenou : « La Cena doit éviter tout rigorisme et en cas de nécessité faire preuve d’indulgence »

Karim O. ANONRIN 13 mars 2020

Il s’appelle Jean-Claude Hounmènou. Il est Pscyhopédagoque et Enseignant-Chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi. Acteur politique par le passé, il se veut aujourd’hui observateur de la vie politique de son pays ; ce qui ne l’empêche pas d’opiner de temps à autre sur l’actualité politique nationale. Dans un entretien accordé à votre journal, l’homme se prononce sur le nouveau système partisan en cours d’expérimentation au Bénin tout en rappelant son concept de gouvernance démocratique inclusive et représentative il y a quelques années. Par ailleurs, le Professeur Jean-Claude Hounmènou, a opiné sur le système éducatif béninois avec la création du Conseil national de l’éducation et la nouvelle carte universitaire qui, selon lui, reste à améliorer.

Actualité oblige. Plusieurs partis politiques viennent de déposer leurs dossiers de candidature à la Commission électorale nationale autonome (CENA). Votre commentaire ?
Je dois d’abord féliciter les partis qui ont pu faire l’effort de satisfaire à toutes les contraintes inhérentes à la constitution des dossiers de candidature dans le contexte actuel du Code électoral en vigueur au Bénin. Il était question que chacun des partis politiques positionne des candidats sur toute l’étendue du territoire national et dans chaque arrondissement. C’est heureux que ces partis politiques aient pu franchir cette première étape et ils méritent d’être félicités. Il ne reste qu’à la Commission électorale nationale autonome (CENA) de trancher après vérification des différents dossiers pour annoncer les partis politiques qui iront à cette consultation électorale. Si j’ai un conseil à donner à la CENA, c’est de tenir compte de certains paramètres en étant regardante.

Est-ce que vous voulez demander par là à la CENA de violer le Code électoral ?
Pas du tout ! Nous demandons plutôt à la CENA de tenir compte des évènements malheureux après les législatives de 2019, de tenir compte des différentes difficultés liées à la constitution des dossiers et tenir compte de la nécessité d’offrir un large éventail de choix aux électeurs béninois. En tant qu’évaluatrice de ces dossiers, la CENA doit éviter tout rigorisme et en cas de nécessité, qu’elle puisse faire preuve d’indulgence.

Pour terminer sur ce sujet, le Code électoral offre quand même la possibilité aux partis politiques d’aller corriger d’éventuelles erreurs pendant 72 heures à la CENA. Pourquoi faut-il qu’elle soit encore regardante ?
C’est vrai qu’il y a cette disposition du Code électoral pour permettre aux formations politiques qui auraient encore des choses à corriger d’aller le faire. Mais cela n’exclut pas d’être souple dans le traitement de dossiers sur certains aspects qui n’enlèvent rien à la crédibilté des partis politiques. Ne perdons pas aussi de vue le fait qu’il se peut que les 72 heures ne suffisent pas pour porter toutes les corrections.

Il y a quelques années, vous avez développé un concept de gouvernance politique avec le partage du pouvoir entre le président de la République élu et son challenger au second tour de la présidentielle. Est-ce que vous y tenez encore aujourd’hui ?
Ce concept de gouvernance démocratique inclusive et représentative, je l’avais exposé à l’opinion nationale suite à un certain nombre de constats sur l’évolution des choses dans notre pays, suite aux facteurs ethno-régionalistes et sur la nécessité d’aller vers une Nation. C’est pour dépasser ces questions-là que j’avais proposé ce système de gouvernance démocratique. Pendant longtemps, le second tour aux élections présidentielles au Bénin a toujours opposé un candidat du Sud à un candidat du Nord sauf en 2016. Conformément aux dispositions de notre Constitution, c’est celui qui gagne qui exerce le pouvoir. Aussi, les soutiens du perdant pensent-ils tout de suite après les élections qu’ils ne sont pas concernés par le pouvoir qui est mis en place. Mon idée était que le vainqueur de la présidentielle et le perdant puissent accepter travailler ensemble pour le pays avec le poste de vice-président ou de premier Ministre au candidat malheureux du second tour. Je me disais qu’avec ce système, on allait sortir de cette situation de plus 250 partis politiques pour un pays de 11 millions d’habitants. Cela devait compter avec le facteur temps. J’avais peut-être prêché dans le désert. Je me rejouis de constater que le diagnostic que j’avais posé pour faire cette proposition, d’autres l’avaient également posé. La preuve est que le régime du nouveau départ prôné par le président Patrice Talon et ses alliés politiques ont initié des réformes dont celle du système partisan qui nous permet d’avoir aujourd’hui une douzaine de partis politiques au lieu de plus de 250 comme par le passé.

Avez-vous déjà renoncé à ce concept de gouvernance démocratique inclusive et représentative ?
Non ! Je ne le regrette pas puisque nous sommes en train d’expérimenter le système proposé par le régime du nouveau départ. Nous espérons que le nouveau système politique va régler les problèmes comme l’enthnorégionalisme, les questions d’exclusion politique et permettre aux Béninoises et Béninois d’aller véritablement vers la construction d’une Nation harmonieuse où nous nous sentirons tous frères et sœurs. Laissons donc le temps au temps pour l’expérimentation de ce que propose le régime du nouveau départ.

Justement. Quel regard portez-vous sur la réforme du système partisan au Bénin ?
Ce que j’avais proposé comme gouvernance démocratique inclusive et représentative aurait peut-être mis du temps pour être mis en œuvre. Le président Patrice Talon et le Parlement ont pensé qu’on pouvait régler le problème par la prise de certaines lois en contraignant les partis politiques à se regrouper en de grands ensembles, des lois qui les obligent à transcender leurs divergences de points de vue, des lois qui obligent l’homme politique du Sud à s’associer avec l’homme politique du Nord ou d’autres régions du pays pour former un parti politique. Ce faisant, la réduction du nombre de partis politiques est devenue une réalité depuis quelques mois. On ne pouvait pas continuer avec ce multipartisme débridé. Avec les nouvelles dispositions de la Charte des partis politiques, nous avons des chances d’aller vers une Nation unie et plus forte.

Certains de vos compatriotes ne voient pas la chose de cette manière. Les députés de la 7ème législature qui ont porté les réformes politiques sont presque tous les jours traités de tous les noms.
Je pense qu’il faut féliciter ces groupes politiques qui accompagnent le régime du nouveau départ depuis 2016 pour que le paysage politique du Bénin soit aujourd’hui clarifié. On ne peut pas leur jeter la pierre. C’est aussi grâce à eux que nous avons connu ces avancées.

Est-ce que c’est tout ce qui a été entrepris comme réformes politiques qu’il faut applaudir ? D’aucuns pensent que la question de parrainage pour les présidentielles est précoce pour une jeune démocratie comme la démocratie béninoise. Il y a en même qui disent que c’est un recul de la démocratie béninoise.
Je ne parlerai pas de recul. D’abord, ce n’est pas original comme disposition. D’autres pays ont commencé l’expérience avant le Bénin et ça leur marche. Par exemple en France, notre pays de référence sur le plan international, vous ne pouvez pas être candidat aux élections présidentielles sans avoir au préalable des parrainages. Je pense que cette disposition que nous avons adoptée au Bénin dans la Constitution renforce notre démocratie et nous évite d’avoir des candidats fantaisistes à chaque échéance électorale présidentielle. Cela permet l’émergence de grands candidats et pousse le peuple à se regrouper autour de grands candidats aux élections présidentielles.

Dans le contexte actuel, l’Assemblée nationale n’est composée que de deux partis politiques proches du Chef de l’Etat actuel. Quel sort alors pour les formations politiques qui ne sont pas représentées dans ce Parlement ?
Il faut souhaiter que les élections municipales et locales du 17 mai prochain puissent permettre de faire émerger des Maires membres d’autres partis politiques que les deux au Parlement ; afin que la compétition soit ouverte. Les Maires peuvent aussi parrainer des candidats.

L’un de vos collègues enseignant à l’Université, le Professeur Ibrahim Salami, craint la corruption des potentiels parrains par certains candidats riches aux élections présidentielles. Partagez-vous ces inquiétudes ?
J’ai tantôt évoqué l’exemple de la France pour le parrainage des candidats aux élections présidentielles. Pensez-vous qu’avec les moyens qui sont ceux des candidats en France, ils peuvent corrompre près de 500 personnes. Non ! C’est de la démocratie qu’il s’agit et ces élus qui parrainent des candidats sont des gens qui cultivent la crédibilité aux yeux de leurs mandants. Je ne pense pas que l’argent puisse régler tout dans notre pays. Au Bénin, malgré la force de la mouvance présidentielle, il y a des partis de l’opposition qui existent. Nous devons compter avec la conscience et la bonne foi de nos élus.

Parlons un peu du Professeur Jean-Claude Hounmènou. Où en êtes-vous aujourd’hui avec la politique ? De quel parti politique êtes-vous membre ?
Je ne suis pas membre d’un parti politique. Je suis obervateur de la vie politique de mon pays, le Bénin. Même si j’ai mes sympathies politiques, je me sens membre de la société civile. Je ne vous mentirai pas si je vous dis que j’ai des sympathies pour le pouvoir en place puisqu’après tout, je me retrouve dans sa vision d’unifier le pays au plan politique. Aujourd’hui, la Constitution du Bénin prévoit un poste de vice-président de la République. Je crois que je suis l’un des rares intellectuels béninois à avoir fait cette proposition. J’avais également proposé qu’on améliore la représentativité des femmes dans les instances de prise de décisions. C’est aujourd’hui une réalité et ce sera concrétisé au Parlement, 9ème législature.

Et si un parti politique se rapprochait de vous pour solliciter votre adhésion ?
J’ai déjà été sollicité par des responsables d’un parti politique pour mon adhésion. J’ai décliné l’offre en faisant savoir que de ma position actuelle, il vaut mieux que je sois au-dessus de la mêlée et qu’on sollicite plutôt mon expertise sur des sujets donnés.

Est-ce que cela signifie que le Professeur Jean-Claude Hounmènou a été déçu par ses engagements politiques antérieurs ?
Non ! Certes, j’ai eu un parcours dans le militantisme politique. J’ai été membre du Mouvement Africain pour la Démocratie et le Progrès (MADEP). J’ai travaillé avec le Parti du Salut de Feu Daniel Alahassa. J’ai été proche du Parti du renouveau démocratique (PRD) surtout sur le plan intellectuel lors de leurs universités de vacances. J’ai eu le temps de faire le bilan de tout ce parcours et je suis arrivé à la conclusion que de mon statut d’intellectuel, il vaut mieux voir d’abord la République parce qu’elle n’est pas partisane. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas intéressé par l’animation de la vie politique en tant qu’observateur. Je ne ferme pas la voix pour un rôle dans l’animation de la vie politique. Cela peut arriver et de ma position d’acteur de la société civile, je peux aussi atteindre cet objectif-là.

Parlons à présent de l’éducation. Il y a quelques semaines, le président de la République, Patrice Talon a installé le Conseil national de l’éducation. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Je crois que la mise en place du Conseil national de l’éducation nouveau format part d’une bonne intention et d’une bonne ambition du gouvernement du président Patrice Talon. C’est certainement suite à un certain nombre de diagnostics et à l’évaluation du travail abattu par le Conseil national de l’éduction ancien format dirigé par le Professeur Paulin Hountondji que cette décision a été prise. C’est sans doute suite à un certain nombre de dysfonctionnements constatés au niveau de notre système éducatif que le pouvoir du nouveau départ a pris la décision de modifier profondément la structure du Conseil national de l’éducation et de réajuster les missions qui lui sont assignées. Cela dit, nous devons éviter les écueils de la bureaucratie parce que si nous ne sommes pas suffisamment attentifs, on aura beau avoir fait toutes les réformes, mais nous nous plaindrons toujours des mêmes maux de notre système éducatif.

Qu’attendez-vous alors du Conseil national de l’éducation ?
J’attends du Conseil national de l’éducation (CNE) qu’il constitue un élément d’appui au travail des ministères en charge de l’éducation. J’attends que le CNE joue un rôle d’évaluation, un rôle d’orientation de sorte qu’il ne puisse pas avoir de conflit entre ses missions et celles des ministères en charge de l’éducation au niveau national. Si le CNE reste dans cette posture, il pourra rendre beaucoup de service à notre système éducatif.

Un mot sur la situation des Etablissements privés d’enseignement supérieur (EPES). En tant qu’enseignant du supérieur, comment voyez-vous les difficultés auxquelles ils font souvent face ?
Je voudrais saluer le rôle des EPES dans la formation des ressources humaines pour notre économie et pour nos administrations publiques et privées. Ces établissements éprouvent d’énormes difficultés comme le manque qualitatif du personnel enseignant, des insuffisances qualitatives au niveau de leurs systèmes de gouvernances académique, pédagogique et administrative, insuffisances au niveau mêmes des infrastructures ou structures d’accueil des formations. Tout ceci a amené le gouvernement à travers le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique à mettre en place un certain nombre de dispositifs d’évaluations, de contrôles et de prescriptions susceptibles d’amener ces établissements d’enseignement supérieur à devenir plus conformes à ce qui est attendu d’eux. C’est dans cet ordre d’idées qu’on a mis par exemple en place les examens nationaux de licence et de master. Le gouvernement s’est dit à un moment donné qu’on ne pouvait plus trop faire confiance aux diplômes délivrés par ces EPES.

Comment avez-vous accueilli les mesures à l’époque ?
Il faut reconnaître que quand l’ancienne Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Marie-Odile Atanasso, avait pris les mesures à l’époque, j’étais très sceptique. Je disais que le ministère n’a pas à se substituer aux établissements d’enseignement supérieur du public pour l’évaluation des EPES. Il y a ce qu’on appelle l’autonomie pédagogique des universités. Si tant est que ces EPES n’étaient pas trop fiables dans les diplômes qu’ils délivraient ou les formations qu’ils donnaient, qu’est-ce qui empêchait le gouvernement de faire confiance aux universités publiques ? On pouvait confier ces responsabilités aux universités publiques qui ont une expertise dans le domaine de la formation.

Il y a un autre Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique qui est venu mettre sa touche après la Ministre Marie-Odile Atanasso puisque tout semble rentrer dans l’ordre ?
Je dois dire que la Professeure Eléonore Yaï Ladékan, est en train de mettre sa touche comme vous le dites. Elle est en train de réajuster les choix opérés avant son arrivée à la tête de ce ministère pour distiller plus d’harmonie et plus d’efficacité dans le secteur. Mais les efforts doivent se poursuivre.

Vous avez été Recteur de l’Université de Porto-Novo qui n’existe plus. Un mot sur la carte universitaire mise en place par le gouvernement de la rupture comparativement à celle adoptée par le régime défunt.
La réforme de la carte universitaire par le gouvernement du président Patrice Talon était nécessaire, mais elle est incomplète. Une évaluation sommaire du chemin parcouru de 2016 à 2020 permet de constater que les problèmes ne sont pas encore totalement résolus. Une bonne réforme de la carte universitaire doit prendre en compte l’aménagement équilibré du territoire national. Cela doit aussi prendre en compte le critère de l’efficacité dans le regroupement des entités. A cet effet, je pense qu’on pouvait aller jusqu’à cinq universités publiques nationales au lieu de quatre. Il faut rétablir l’Université de Porto-Novo, la Capitale du Bénin. Je ne connais aucune Capitale au monde où il n’y a pas une université publique. Tous les établissements universitaires publics présents sur le territoire de Porto-Novo sont rattachés à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC) et ce sont de grands établissements de formation. Ensuite, il faut rétablir l’ancienne Université d’Agriculture de Kétou en lui rattachant l’université polytechnique d’Abomey pour en faire une Université polytechnique, industrielle et agricole. Il faut rétablir l’Université de Natitingou pour en faire une université thématique. Ainsi, nous aurons trois universités pluridisciplinaires à savoir l’Université d’Abomey-Calavi, l’Université de Parakou et l’Université de Porto-Novo puis deux universités thématiques à savoir l’Université polytechnique, industrielle et agricole à Abomey ou à Kétou en plus de l’Université de Natitingou.

Votre mot de la fin
Je voudrais d’abord vous remercier pour cette opportunité que vous m’offrez pour me prononcer sur l’actualité sociopolitique et sur le sous-secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Ensuite, je voudrais souhaiter que les élections municipales et communales du 17 mai vers lesquelles nous allons, puissent se passer dans la joie et dans la sérénité et que les responsables des instances en charge desdites élections fassent preuve de sagesse ; afin d’offrir à nos concitoyens la possibilité de faire les choix qui leur conviennent.
Propos recueillis par Karim Oscar ANONRIN





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