Le maire Charlemagne Yankoty à cœur ouvert : « Porto-Novo a été longtemps abandonnée et maltraitée »

Moïse DOSSOUMOU 22 juillet 2020

Le tout nouveau maire de la ville de Porto-Novo est un financier. Nanti d’un DESS en audit et contrôle de gestion et d’un Master2 en finance d’entreprise, il a évolué dans le monde de la microfinance pendant plusieurs années en qualité de directeur d’institution, d’une des meilleures implantées au Bénin. Après cette immersion, il a mis le cap sur l’Assemblée nationale où il a été nommé coordonnateur du projet d’appui au renforcement des capacités du parlement et des organes de gestion des élections, poste qu’il a occupé jusqu’à sa désignation à la tête de l’hôtel de ville de la capitale. Sans langue de bois, il dresse ici l’état des lieux de la mairie, évoque ses ambitions et appelle à une plus grande implication du gouvernement aux côtés des communes.

Au cours de la mandature écoulée, vous étiez pratiquement la seule voix discordante au sein du conseil municipal. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Ce n’est pas nécessairement un choix. C’est le destin qui a fait de moi le seul élu de l’Union fait la nation alors que j’avais en face 32 conseillers municipaux du Parti du Renouveau Démocratique (Prd). Etant seul au milieu d’eux, ils ont cru qu’on pouvait facilement m’influencer. Ce que je n’ai pas accepté tout simplement pour des raisons de bonne gouvernance. Encore que je n’étais pas tout le temps dans une posture d’opposition. Il y a beaucoup de communications que j’ai approuvées, mais il y en a eu d’autres pour lesquelles j’ai manifesté du désaccord parce que ça frisait la mauvaise gouvernance. Aujourd’hui, le temps nous donne suffisamment raison.

Vous êtes passé de seul contestataire au statut du chef de la municipalité. Quel est votre état d’âme suite à cette ascension ?
Je rends grâce à Dieu, puisque mon parcours fut atypique. Etre seul d’une autre chapelle politique dans un conseil composé de 33 élus, ce n’est pas simple. C’est une grâce que je sois devenu maire aujourd’hui. Je considère cette promotion comme un grand défi dans la mesure où ayant dénoncé beaucoup de choses par le passé, c’est le lieu de prouver à présent que nos dénonciations n’étaient pas fantaisistes et qu’il est possible de gouverner par l’exemple. En très peu de temps, nous avons commencé par prouver que nous pouvons mieux faire.

Quel était l’état des lieux à la mairie à votre prise de fonction ?
Je n’étais pas à la manœuvre lors de la mandature écoulée, mais je voyais clairement comment les choses se passaient. Je suis encore plus conforté dans ma position aujourd’hui. Je peux vous dire que Porto-Novo est une ville très endettée. On nous a souvent fait croire que les dettes ont été payées alors que ce n’est pas le cas. Quand on paie une dette, c’est qu’elle disparaît. Mais l’option retenue par l’ancienne équipe dirigeante, c’est la titrisation. Ce procédé n’est qu’une reconduction onéreuse de la dette. En voulant titriser des dettes, on fait appel à un intermédiaire qui va demander des commissions. Donc, ce qu’on était incapable d’honorer aisément, on le met à la charge de quelqu’un d’autre qui tire profit de la situation. Malheureusement, pour le cas de Porto-Novo, des engagements qui ne pouvaient être respectés ont été pris. Cela ne fait pas sérieux. En matière de partenariat avec des institutions, les gens ne nous donneraient pas de la crédibilité. Aujourd’hui, Porto-Novo a aussi émis des titres par le biais de la SGI. Il y a déjà des impayés à ce niveau.
Nous étions deux à l’époque à avoir voté contre cette opération de titrisation parce qu’on estimait que la mairie n’avait pas la capacité de respecter les échéanciers. Mais dans le temps, les montages financiers donnaient Porto-Novo capable de payer au titre de la dette 750 millions par an alors qu’on était en déficit pour ce qui concerne le compte administratif.

A combien s’élève la dette ?
La dette s’élève à plus de 6 milliards de nos francs. Quand on lève près de 5 milliards sous forme de titres avec les commissions qui s’élèvent déjà au-delà du milliard et sans compter les autres dettes qui n’ont pas pris par la titrisation, ça fait plus de 6 milliards. Pour notre mandat qui est de 6 ans, lorsqu’on fait un petit calcul, nous ne sommes pas capables de payer un milliard par an. Ça veut dire qu’on va devoir payer des dettes au cours de notre mandat, ce qui hypothèque déjà les ambitions de développement. Mais nous allons prendre le taureau par les cornes pour avancer malgré tout. Si le conseil municipal se rend compte qu’il ne peut pas tenir cet engagement, il va devoir le réviser. La belle preuve, l’équipe qui a pris cet engagement n’a pas pu l’honorer.

Au-delà des dettes, comment se porte la mairie de Porto-Novo ?
Globalement, ça ne va pas fort. Il y a beaucoup de besoins pressants. Les travailleurs manquent d’équipements et de matériels de travail. La plupart des agents travaillent avec leurs propres ordinateurs. Le plus important pour nous, c’est de corriger tout ça.

Quelles sont les premières actions que vous avez initiées depuis votre prise de fonction ?
En quittant Cotonou pour Porto-Novo, juste après Djèrègbé, on a l’impression qu’on traverse une grande brousse. Il faut pouvoir annoncer une ville plus encore quand il s’agit de la capitale. Nous avons décidé de procéder à un désherbage total et à un terrassement de la zone marécageuse jusqu’à la sortie du pont. Mais nous n’allons pas nous arrêter à cette étape. Nous réfléchissons à un plan d’aménagement de l’entrée de la ville.
En dehors de cela, nous avons remis en service tous les feux tricolores défectueux pour faciliter la mobilité urbaine. Dans le même ordre d’idées, nous avons fait réparer beaucoup de lampadaires conventionnels pour lutter contre l’insécurité. Les grands axes routiers ont bénéficié de cette mesure d’urgence. Dans les arrondissements, les boitiers défaillants ont été remis en service.
Puisque nous sommes en plein dans une période pluvieuse où il est annoncé un niveau d’eau plus élevé que la moyenne, il nous faut anticiper sur les zones à risque. Ce qui nous a amené à réparer tous les engins lourds qui étaient en panne. Ça nous aidera à reprofiler certaines voies et faciliter l’écoulement des eaux. Actuellement, les reprofilages et rechargement des artères principales ont commencé.
Au niveau de la mairie elle-même, nous avons initié quelques actions. Nous avons commencé par renforcer la présence au poste pour mettre un terme au laisser-aller. Nous avons opté pour une gouvernance par l’exemple. Notre présence quotidienne avant 8h au poste et le fait que nous-mêmes signons le registre de présence a révolutionné les pratiques. Imaginez-vous que les premiers jours où j’ai voulu signer ce registre, il m’a été dit que le maire ne signe pas ce document. Il a fallu que je fasse changer le registre initial parce que abandonné pour que les travailleurs rentrent dans les rangs. Le contrôle de l’efficacité des agents suit son cours, parce qu’il ne suffit pas de venir s’asseoir dans un bureau pour estimer qu’on est efficace. Nous avons, dans la même dynamique, demandé un état des lieux du personnel que nous trouvons pléthorique. Dans le lot, il y a beaucoup de désœuvrés qui perçoivent gratuitement leurs salaires. Nous sommes en train de procéder à une classification par profil en arrimage avec l’organigramme pour savoir ce qu’il faut corriger. Et comme le conseil nous a autorisé à procéder à un audit organisationnel et financier, à la fin de ces travaux, nous allons exploiter les recommandations pour améliorer ce qui doit l’être.
Porto-Novo étant à la fois une ville historique et particulière, nous avons visité les sages, les têtes couronnées, les autorités religieuses pour avoir leurs bénédictions et leurs conseils avisés.

Quelles sont vos grandes ambitions pour la ville ?
Notre ambition majeure, c’est de voir Porto-Novo figurer parmi les villes les mieux gérées. Les critères de performance de la Commission nationale des finances locales (Conafil) ne font pas partie des habitudes de l’administration municipale. Porto-Novo n’a jamais figuré parmi les 15 premiers du Bénin. Certes, il y a eu des efforts pour remonter la pente. Et pour ça, il faut remercier et féliciter l’équipe sortante pour avoir ramené la ville parmi les meilleures communes du département. Mais au plan national, à part Avrankou, le département est faiblement représenté dans le lot des 15 communes les plus performantes. Le défi qu’il faille relever, c’est d’œuvrer à ce que notre commune figure parmi celles qui sont mieux gérées au plan national. Notre ambition, c’est d’être un modèle de bonne gestion.
Beaucoup pensent aux infrastructures et ils ont raison. Mais l’état de nos caisses ne nous permet pas d’en ériger à tour de bras. Ce sont les ressources affectées qui nous permettront d’en réaliser. Si nous arrivons à être parmi les meilleures communes les mieux gérées du pays, c’est que nous faisons bon usage de nos ressources propres mais aussi de celles qui nous sont affectées. L’un des critères majeurs de performance, c’est la mise en œuvre du Plan de développement municipal. Celui de Porto-Novo est venu à expiration. Le gros défi maintenant, c’est de l’élaborer et de veiller à ce que son contenu réflète les besoins réels des populations à la base, et notre devoir en tant que maire, c’est de traduire en actes les aspirations des populations.

Comment comptez-vous venir à bout de l’incivisme fiscal pour avoir quelque peu les moyens de vos ambitions ?
L’incivisme fiscal, c’est le problème majeur auquel nous serons confrontés. Mais nous pensons aussi que cela découle du fait que les gens n’ont pas l’assurance que les ressources mises à la disposition de la commune sont bien gérées. Il va falloir communiquer pour les rassurer et leur démontrer l’importance de leur contribution pour le développement de la ville. Il va falloir aussi travailler pour empêcher l’évasion des ressources, parce qu’il y a des groupes organisés qui s’organisent pour opérer des prélèvements clandestins sur ce qui a été mobilisé au profit des caisses de la commune.
L’une de nos grandes ambitions, c’est de procéder à l’informatisation du circuit de mobilisation des ressources. A titre d’exemple, le guichet unique existe au niveau de la mairie, mais pas dans les arrondissements. Notre souci, c’est que les transactions qui se font dans les arrondissements le soient par le biais d’un circuit informatisé, qui de notre point de vue, serait plus sécurisé. Nous allons renforcer ce qui existe dans les marchés de manière à centraliser les recettes de sorte qu’une opération effectuée quelque part puisse être inscrite dans une base à la mairie.
L’autre souci, c’est de voir comment informatiser la mobilisation des recettes au niveau des marchés. Je sais que c’est difficile, mais nous devons aussi identifier de nouvelles pistes. Il faut toujours prospecter. Vous savez, le gros poumon financier de la ville, c’est le marché Ouando actuellement démantelé pour cause de travaux. Cela nous donne des soucis et il va falloir qu’on réfléchisse pour voir ce qu’il y a lieu de faire pour renforcer la mobilisation des recettes. Je sais que les gens n’aiment pas payer les impôts. Mais il y a un mécanisme en cours de conception qui va impliquer les résidents de la localité dans la collecte de l’impôt.

Parlons maintenant de votre parti, l’Union progressiste. Quelles sont vos relations avec les dirigeants ?
Nous avons de très bonnes relations avec le parti. Je voudrais profiter de votre canal pour témoigner toute ma reconnaissance aux responsables de mon parti pour la confiance qu’ils ont placée en notre modeste personne pour conduire la liste de l’arrondissement et plus tard diriger la mairie. C’est une grande marque de confiance pour qui sait la place qu’occupe Porto-Novo sur l’échiquier politique national.

Ne vous sentez-vous pas plus redevable au parti plutôt qu’aux populations ?
En réalité, le parti n’a positionné que des gens que la population a voulus. Si les électeurs ne m’avaient pas soutenu, je ne serais pas maire aujourd’hui. Je remercie du fond du cœur toute la population de la ville.

Vu que c’est le parti qui vous a désigné pour diriger la commune, les dirigeants ne seraient-ils pas tentés de s’imposer quant à la prise de certaines décisions ?
Notre parti est organisé et discipliné. Il prône la transparence. Jusqu’ici, je n’ai pas eu une influence quelconque du parti et je sais que les dirigeants sont suffisamment responsables pour nous accompagner. Nous bénéficions plutôt d’une influence positive.

Qu’attendez-vous comme appui de la part du gouvernement ?
Porto-Novo, c’est la capitale. Malheureusement, depuis les indépendances la ville a été abandonnée et maltraitée. Elle ne bénéficie pas encore des attributs dignes d’une capitale. Beaucoup d’infrastructures nous font défaut. L’aéroport, la présidence et les ministères sont à Cotonou.
L’autre problème de la ville, c’est le manque de terre. Porto-Novo a été charcuté depuis 60 ans. Pour des raisons politiques, nous avons de petites communes qui ne sont pas viables et la capitale se retrouve dans une portion congrue. Nous militons activement pour une réforme territoriale qui permette à la ville de disposer des terres pour accueillir les infrastructures dues à son rang de capitale.
Je remercie le gouvernement pour tout ce qu’il fait pour notre commune. On a vu beaucoup de régimes passer, mais aucun d’eux n’a fait ce que nous sommes en train de constater avec Patrice Talon. Si tous les régimes avaient eu le souci de faire de Porto-Novo la capitale, la ville ne serait pas dans cet état. Nous allons demander au chef de l’Etat de ne pas se lasser d’envoyer de grands projets pour Porto-Novo. Nous en avons besoin pour le développement de la ville.
Propos recueillis par Moïse DOSSOUMOU





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