Martin Vihoutou Assogba, Président de l’Ong Alcrer : « Malheureusement la conférence ne s'est préoccupée que des questions politiques »

La rédaction 19 février 2020

Le Président de l’Ong Alcrer Martin Vihoutou Assogba s’est prononcé sur les 30 années après la tenue de la Conférence des forces vives de la Nation. Ce membre influent de la société civile a estimé que cette historique conférence a laissé un goût d’inachevé. Selon lui, les grandes décisions ne s’étaient focalisées que sur des questions politiques. Et ce n’est qu’à partir de 2016 que la démocratie prend peu à peu en compte les questions de développement.

Le Bénin fête aujourd’hui le 30ème anniversaire de la conférence nationale. Quels sont vos souvenirs ? Qu’est- ce que vous avez gardé ?
Et si partait de ce qui a conduit à la conférence nationale. La conférence nationale parce que le régime entre-temps dirigé par le président Mathieu Kérékou avait voulu faire du pays un régime marxiste-léniniste socialiste. Mais il s’est fait que dans les questions de ce régime marxiste-léniniste, il y en a beaucoup qui ne trouvaient pas leurs comptes parce que, en matière de régime socialiste, on veut que tout le monde soit sur les mêmes pieds d’égalité. Il n’y aura pas de riche, il n’y aura pas de pauvre. Mais dans la vie, on ne peut pas dire qu’il n’y aura ni riche, ni pauvre. La nature elle-même, elle est faite comme ça. Il y aura toujours de riche, il y aura toujours de pauvre. Et ceux qui ont trouvé que ce régime ne correspondait pas à leurs aspirations ont préféré partir. Ils sont partis. Mais lorsqu’ils sont partis, de l’extérieur, ils ont coincé tout à l’intérieur. Ils ne permettent plus aux autres États de venir aider le Bénin. Donc ils ont fini par asphyxier le Bénin. Et entre temps le Bénin aussi a commis quelques erreurs sans avoir fait les vrais calculs avant d’annoncer qu’il y a eu un boom entre le Bénin et le Nigeria. Et beaucoup d’étrangers sont rentrés ici au Bénin, en l’occurrence les biafrais pendant la guerre du Biafra ce qui a fait drainer beaucoup d’argent dans le pays et les dirigeants de l’époque n’ont pas fait le calcul pour savoir si ce qui se passe là allait nous permettre d’évoluer. Mais c’est un moment de feu de paille, résultats quand la guerre a cessé au Nigeria au niveau du Biafra, les gens ont replié, l’économie béninoise a baissé et il n’y avait plus de fruits comme auparavant. Et ils ont trouvé que leur révolution a marché. Moi j’aime les régimes qui sont forts. Je n’aime pas le régime des faibles. Parce qu’il faut de l’exigence, il faut du caractère, il faut aimer son pays. Et pour aimer son pays, il faut que les choses se passent dans les règles de l’art avec les exigences. C’est très important. Donc ceux qui ne voulaient pas ça sont partis. Ils ont réussi leurs coups et ça a fait que le Bénin a complètement chuté financièrement et il y avait les banqueroutes. Parce qu’il y avait aussi à l’intérieur de ce pays un régime fort. D’autres qui étaient les plus forts, et qui ont pillé l’économie du pays. Résultats, nous sommes allés en banqueroute. L’Etat ne pouvait plus payer les fonctionnaires et c’était la débandade totale. Le président Kérékou a pris la mesure des choses et a dit "je ne peux pas continuer à affamer mon peuple comme ça. Changeons de fusil d’épaule". Ce qui est une très belle décision salutaire et il a dit "rassemblons-nous, ceux qui sont partis en exil, je leur permets de revenir pour qu’ensemble, nous puissions nous asseoir et réfléchir aux nouvelles méthodes de diriger le pays pour que tout le monde puisse trouver son compte". C’est ça qui a obligé le chef de l’État à mettre en place un comité dirigé en ce moment par le Pr d’université, l’avocat Robert Dossou qui était ministre du développement. Donc le président lui a demandé de mettre en place un comité et ils l’ont fait. Et il y avait eu des délégations qui sont venues de partout et le président Kérékou, pendant les débats avec à sa tête, Mgr Isidore de Souza, avait trouvé que les citoyens réclamaient que les décisions qu’ils prendront au cours de cette assise, soient mises en application immédiate. Le président Kérékou, étant donné qu’il avait le dos au mur, puisque plus rien ne marchait dans le pays, il a accepté et dit que la conférence est souveraine. Et que toutes les décisions qui seront issues de cette conférence vont être immédiatement mises en application parce-que c’est lui-même qui a fait appel aux citoyens. C’est lui-même qui a dit « Venez nous allons réfléchir ensemble ». Donc, il n’était plus question, une fois réflexion menée, qu’on retourne dans les mêmes travers. Mais malheureusement ça c’est mon ressenti personnel et je l’ai toujours dit. Malheureusement la conférence ne s’est préoccupée que des questions politiques. La conférence ne s’est pas occupée des autres questions. Parce que la question la plus brûlante, c’était de ne plus faire fuir les personnes qui ne sont pas d’accord avec le régime. Mais c’est de faire en sorte qu’ils puissent rentrer. On a dit que chaque citoyen maintenant est libre et que chacun peut créer son parti politique. Chacun peut créer ses affaires. On a ouvert la voie pour que chacun puisse prendre des initiatives qui puissent apporter du mieux au développement du pays. Mais on n’a pas mis un accent sur les choses principales. On n’a mis l’accent que sur les questions politiques. Résultat, on n’a parlé ni d’éducation, ni du développement, ni d’agriculture, ni de la santé au cours de ces assises. Et en période révolutionnaire, il y avait de très bonnes choses qui se faisaient. Dans l’europhorie d’avoir retrouvé la liberté, et de ne plus être sous le régime du Prpb, on a jeté le bébé avec l’eau de bain. Donc, on n’a pas pris les précautions, notamment les acquis de la révolution qu’il fallait conserver. Il s’agit de la citoyenneté, du patriotisme, la sécurité pendant la révolution. C’était de très belles actions. Nous jeunes, avions participé à tout cela. Mais on n’a pas pris note de ces acquis. On a préféré aller au multipartisme intégral. C’est ce groupe de mots qui a foutu notre conférence en l’air. Tout le monde a trouvé qu’on peut devenir politicien. Et nous avons eu droit à des partis qui ne sont là que pour parler ‘’politique’’. Ils ne parlent pas de développement.
C’est maintenant que nous sommes en train de récupérer 5 ans de vraie démocratie et de vrai développement dans les 30 ans. Parce que la démocratie, c’est l’exigence du respect des lois de la République. Ce n’est pas celui qui fait respecter les lois de la République qui est dictateur. Mais ce sont les textes qui régissent la démocratie qui sont les dictateurs. Puisqu’en démocratie, chacun doit faire ses devoirs pour pouvoir réclamer ses droits. Mais pendant plus de 25 ans, à cause du multipartisme intégral, on a ouvert la vanne aux gens, et chacun peut faire ce qu’il veut, parce que nous sommes en démocratie. Non ! Je suis au regret de le dire, nous étions dans l’anarchie. C’est maintenant que nous sommes en train de faire 5 ans dans les 30 ans pour faire véritablement la démocratie et aller au développement, où chaque citoyen doit respecter les lois de la République. Il faut qu’on cesse la pagaille et qu’on sache que chacun doit mettre la main à la pâte. Pour y arriver, chacun doit pouvoir faire ses devoirs avant de réclamer ses droits. C’est pour cela que je suis très heureux aujourd’hui qu’on ait pensé faire la réforme du système partisan. Si nous maintenons le cap, cette réforme participera véritablement au développement. Dans un pays qui se respecte, ce sont les partis politiques qui animent la vie politique, en éduquant les militants sur les idéaux du parti. Or, depuis des années, c’étaient des questions de clientélisme. Souvent, ce sont les partis politiques qui font main basse sur l’économie. Et nous avons des politiciens hommes d’affaires. Et c’est à eux que revient tout selon la puissance qu’ils ont.

Quels sont les acquis de cette conférence des forces vives de la nation ?
Les acquis de cette conférence, c’est la liberté, mais une liberté que nous avons galvaudée, utilisée maladroitement. C’est une liberté qui nous a conduits dans le décor, où on pense qu’on doit gagner de l’argent sans travailler, où on pense que ce n’est que la politique politicienne qui est la chose la mieux partagée, où la jeunesse ne respecte plus les aînés, où tout va à vau-l’eau. Non ! il faut recadrer les choses.
Nous souhaitons que ce que nous avons démarré depuis 2016 puisse se pérenniser. Si chacun de nous change de mentalité par rapport à sa contribution à l’enracinement de la démocratie, nous irons de l’avant. Il faut intensifier cette réforme du système partisan pour nous permettre d’avoir de grands regroupements nationaux et non des partis familiaux, ethnocentriques, régionalistes ou d’amis. Un parti politique est la propriété du pays, de tous les citoyens qui sont membres de ce parti. On doit apprendre à travailler correctement pour mériter les droits. Au nom de quoi des gens gagnent de l’argent sans vouloir payer les impôts, alors que notre pays a une économie essentiellement fiscale ? On ne peut pas continuer cette pagaille.

Quelle sera le rôle des acteurs de société civile dans l’enracinement de la démocratie ?
Nous jouons tous les jours notre rôle. La preuve, vous venez de m’appeler. Je vous ai reçu. Vous allez appeler d’autres personnes qui ne vous répondront pas. Je m’exprime selon ma conscience. Je me fous des ‘’qu’en dira-t-on’’. Au-delà de tout, c’est une question de conscience. On ne se ment pas. Si tu te mens, c’est ton problème. Notre rôle, c’est de respecter les textes en vigueur. C’est d’être de bons citoyens, de penser à comment donner sa part de vie à l’enracinement de la démocratie afin de laisser un correct héritage à notre progéniture. Il faut former notre jeunesse à être une jeunesse de qualité, consciente ; une jeunesse qui doit savoir que c’est au bout de l’effort qu’on retrouve son réconfort et non le contraire. Il faut cesser de croire que c’est en devenant politicien qu’on gagne de l’argent.
Propos recueillis : Arnaud DOUMANHOUN & Patrice SOKEGBE





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