Talon-Zinsou : Les hostilités politiques digérées, un rapprochement comme une évidence

Moïse DOSSOUMOU 22 février 2022

Les choses sont allées vite. Très vite. Beaucoup ont naïvement cru que certains événements politico-judiciaires avaient définitivement brouillé les relations cordiales que Patrice Talon et Lionel Zinsou ont entretenues. Il faut croire que non. Ce weekend, les deux personnalités ont offert une leçon de réalisme politique à l’opinion nationale et internationale. Lorsque Lionel Zinsou a été annoncé sur le même vol que Patrice Talon en direction de Cotonou, ce fut la surprise générale. A l’atterrissage, l’évidence était là, sous nos yeux. Après la présidentielle de 2016 et les démêlés judiciaires de Lionel Zinsou, de l’eau a coulé sous le pont.

Une amitié de vieille date
Entre les deux hommes, l’entente a souvent été de mise. Convaincu de l’aura et de l’expertise de son compatriote banquier d’affaires dont la notoriété est reconnue à l’international, Patrice Talon avait sollicité son entrée dans le premier gouvernement de Boni Yayi en 2006. Mais, l’initiative n’a pas prospéré. Néanmoins, le banquier qui a des facilités et son aise dans les cercles de la finance en France fut nommé conseiller spécial du chef de l’Etat avec résidence à Paris. Quelques années plus tard, en 2015, alors qu’une guerre ouverte avait éclaté entre Boni Yayi et Patrice Talon, Lionel Zinsou devient membre du gouvernement en qualité de Premier ministre. Placé sous les feux de la rampe au Bénin, il fut propulsé comme porte-étendard des Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe), l’ancienne alliance au pouvoir, pour le compte de la présidentielle de 2016. Sur papier, la partie était gagnée d’avance. Mais à l’arrivée, les urnes ont déclaré gagnant Patrice Talon. Désabusé, Lionel Zinsou a rejoint Paris et a repris le cours de sa vie, comme si de rien n’était.

La descente aux enfers
Peu de temps après, sa réputation a été écorchée par une plainte liée au remboursement d’une dette de 15 milliards de francs CFA (23 millions d’euros) contractée durant la campagne auprès de la société Ebomaf spécialisée dans le BTP. Mahamadou Bonkoungou, le PDG de la société a même été écouté par le parquet du tribunal de première instance de première classe de Cotonou. Mais le procès n’a pas vu le jour. Lionel Zinsou sera néanmoins condamné le 2 août 2019 à cinq ans d’inégibilité pour dépassement de frais de campagne et à six mois d’emprisonnement avec sursis pour usage de faux documents. En appel, le délai d’inégibilité a été réduit à quatre années. A l’époque, le candidat malheureux à la présidentielle de 2016 n’avait pas tardé à réagir dans les colonnes d’un média local. « Ce n’était pas une prédiction de ma part, c’était une information très sérieuse. J’ai connu le jugement avant que les juges ne connaissent la cause. Mais chacun peut cependant rester très étonné de voir les droits humains, les libertés publiques, la sécurité des personnes et des biens disparaître aussi vite. Ce qui nourrit mon optimisme fondamental sur le Bénin, c’est la confiance que j’ai dans le jugement des citoyens et dans la clarté aveuglante de leurs réactions quand, à travers quelques-uns, on les menace tous. »

Compétiteurs et non adversaires…
Il faut croire que ce temps est passé. Interrogé lors de ce vernissage inédit samedi dernier, le chef de l’Etat soutient qu’il n’y a pas d’adversité éternelle en politique. « Nous avons été compétiteurs et puis les élections sont passées. Il n’y a pas d’adversité durable en politique en dehors de la compétition. Donc, Lionel Zinsou n’a jamais été mon adversaire…Nous étions en compétition ensemble. J’ai gagné…Nous avons l’occasion de nous parler et de nous voir. Parfois, le temps adoucit les frustrations parce que l’échec est toujours dur ». Apparemment, Lionel Zinsou est sur la même longueur d’ondes que Patrice Talon lorsqu’il justifie sa présence à cette exposition. « Un événement culturel de cette portée est au-dessus de toutes controverses politiques. C’est au-dessus de toutes les querelles…Même les sujets sérieux politiciens, c’est d’un autre ordre par rapport à ce qu’incarne une exposition comme celle-ci… ». De août 2019 à février 2022, de l’eau a vraiment coulé sous le pont.

La paix des braves
Malgré ses déboires, s’il a gardé une dent contre le régime, Lionel Zinsou ne l’a pas vraiment montré. La preuve, début janvier 2021, le Bénin a réalisé une double émission d’eurobonds pour un milliard d’euros. Le banquier à succès ne s’est pas fait prier pour saluer le caractère « sans précédent » de ce qu’il a considéré comme un exploit. Sur le plan politique, il s’est abstenu de tirer à boulets rouges sur les réformes qui ont occasionné des couacs. C’est une évidence que dans la plus grande discrétion, Patrice Talon et Lionel Zinsou ont essayé de recoller les morceaux. L’élément déterminant qui a sans doute joué en faveur d’un dégel aussi rapide, est que le candidat malheureux à la présidentielle de 2016 n’a pas écopé d’une peine d’emprisonnement ferme. Si tel avait été le cas, la réalité serait tout autre. La preuve, il affiche sa sérénité en déclarant qu’il ne se sent nullement condamné.
Si les deux ont consenti à donner une belle leçon à leurs détracteurs en prenant le même vol pour Cotonou, c’est qu’ils ont pris le temps de se parler et de se vider et cela ne s’est pas fait en une fois. A tous les coups, ce symbole de réconciliation a été convenu depuis un moment d’accord parties. C’est ainsi qu’après son atterrissage, il s’est retrouvé au vernissage de l’exposition « Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui-De la restitution à la révélation » placé sous la présidence du chef de l’Etat. Lionel Zinsou a ainsi figuré parmi les invités de marque au palais de la Marina, et c’est évident que cela avait été déjà convenu depuis un bon moment. Le retour au bercail dans l’avion du chef de l’Etat après les démêlés politico-judiciaires et son invitation au vernissage de l’exposition qui révèle les biens culturels aux Béninois sont un double symbole qui ouvre une nouvelle page dans le réchauffement des relations Talon-Zinsou. Avec le reste de la classe politique, Lionel Zinsou sera amené à poser des actes d’apaisement ou de revanche. On l’a d’ailleurs vu devisant avec Adrien Houngbédji, un de ses gros soutiens politiques en 2016. Avec Nicéphore Soglo qui n’a pas sa langue dans sa poche, les échanges étaient plutôt secs. A dessein, celui-ci l’a tancé en fustigeant le fait qu’il ne décroche pas ses appels. Pas besoin d’être une lumière pour comprendre que son téléphone est à portée de main lorsque son interlocuteur a pour identité : Patrice Talon.





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