Alexandre Adjinan, Pdt Cnj/Cosi-Bénin : « …si les recommandations sont appliquées, le système éducatif va être dépolitisé… »

Patrice SOKEGBE 22 janvier 2020

Ce jour mardi 21 janvier 2020, le Chef de l’Etat a installé le Conseil national de l’Education. C’est un acte très important qu’il faut rappeler. Le Chef de l’Etat a agi conformément à la loi 2003-17 du 11 novembre 2003 portant orientation de l’Education nationale en République du Bénin. Parce que c’est cette loi qui recommande que notre pays soit doté d’un CNE. Et le Chef de l’Etat a pris le décret afférent et ce CNE a été installé ce jour. Mais avant, il faut rappeler que les membres dudit conseil ont été nommés conformément au décret qui a été pris. Ce décret a précisé les attributions, l’organisation et le fonctionnement de ce conseil. Je crois que le CNE est utile, mais il est installé dans un contexte où le système éducatif béninois est à la croisée des chemins. Nous ne parlons pas en tant que syndicaliste, mais en tant que citoyen, parce que l’article 1er de la loi portant orientation de l’éducation nationale dispose que l’éducation est la première priorité de l’Etat. J’ai toujours l’habitude de rappeler que le Chef de l’Etat a pris un engagement. Moi je crois que le Chef de l’Etat a le sens du respect de la parole donnée. Quand il était candidat à l’élection présidentielle, il a promis rendre le métier d’enseignant attractif. Je n’ai jamais oublié ces paroles données par le Chef de l’Etat. Mais avec l’avènement du gouvernement de la rupture, nous n’avons pas constaté les réformes qui vont réellement améliorer l’offre éducative. Nous le disons parce que lorsqu’on parle du système éducatif, l’éducation est le socle du développement. Pour qu’il en soit ainsi, il faut que tous les acteurs contribuent à l’amélioration de la qualité de ce système. Les réformes, oui ! Mais quelles sont les réformes qui posent problème actuellement dans ce système ? Nous avons tout d’abord les évaluations qui ont conduit à la résiliation du contrat d’un certain nombre d’enseignants alors que le besoin est là. Il faut rappeler que la cible, c’est les contractuels de la promotion 2008. Tout le monde n’a pas encore été soumis à cette évaluation. Il y a également des contractuels de cette promotion qui interviennent dans l’enseignement technique. Ceux-là n’ont pas encore été évalués. Il y en a qui se trouvent dans l’administration publique et qui n’ont pas été invités à l’évaluation. Mais on s’est déjà empressé pour faire cette évaluation. Et on a résilié le contrat de ceux qui n’y ont pas participé. En agissant ainsi, on n’a rien apporté en termes de qualité au système éducatif béninois. C’est l’école qui a des problèmes.
En dehors de cette évaluation, il y a le système de l’aspiranat, le recrutement des aspirants. Ce n’est pas mauvais en soi. Concentrer les heures pour que les aspirants aient 18, 20 ou 22 heures conformément à leurs profils, et ne soient plus obligés de parcourir plusieurs établissements, c’est une bonne chose. Mais le traitement, c’est-à-dire le revenu mensuel qui leur est réservé n’est pas assez consistant. Et entre-temps, nous avions proposé que le Gouvernement puisse augmenter les revenus de ces aspirants en passant de 9 à 12 mois. Parce qu’il s’agit d’un contrat d’un an renouvelable une fois. Et à cause de ce système d’aspiranat, le système éducatif est en difficulté aussi bien à la maternelle, au primaire, qu’au secondaire. Il faut avouer qu’il y a des écoles qui sont sans instituteurs. Il y a des classes multigrades. Au collège, il y a des classes d’examen et celles intermédiaires qui sont restées sans professeurs de français et de mathématique de Septembre à Janvier. Qu’est-ce qui justifie cette pénurie d’enseignants ? il faut dire que la façon dont les aspirants sont traités n’a pas plu à tout le monde. Et certains ont préféré servir dans le privé. Il y a d’autres qui ont le profil pour enseigner, mais qui n’ont pas eu l’opportunité d’aller composer. L’éducation étant la priorité, on ne doit pas faire du commerce. Nous le disons, parce que non seulement l’Etat a voulu faire de l’économie en instaurant le système d’aspiranat, mais on a aussi constaté que la qualité recherchée n’a pas été privilégiée, en ce qui concerne le choix des enseignants. En Svt par exemple, on a privilégié les titulaires de Licence et on a laissé ceux ayant le Capes sur le carreau. Nous constatons que c’est une volonté de faire de l’économie coûte que coûte, alors que ce qui doit préoccuper, c’est la qualité de l’offre éducative. Donc, il y a ce problème qui doit être réglé. Il y a également la base de données qui n’a pas pris en compte tous ceux qui ont le profil et tous ceux qui enseignaient le français par le passé. Il y a des gens qui ont les diplômes en Linguistique et en Lettres modernes, deux profils pour l’enseignement du français, et n’ont pas eu la chance de participer à l’évaluation pour des raisons diverses. Puisqu’ils ne se retrouvent pas dans la base de données, on n’a pas pu les utiliser dans les écoles publiques. Il y a d’autre qui enseignaient aussi le Français sans avoir le profil requis. Ceux-là n’ont pas été acceptés lors de la composition. Mais aujourd’hui, on a sélectionné pire que ceux-là. On a envoyé des professeurs d’espagnol et d’Allemand pour enseigner le Français et les professeurs de SVT et PCT pour enseigner les mathématiques. Nous pensons qu’on peut faire autrement en permettant aux Agents de l’Etat et qui ont ces diplômes d’intervenir en tant que vacataires dans les écoles. Parce qu’on doit fonctionner sur la base des ressources dont on dispose. Et il faut aussi une vision programmatique dans les formations au niveau des facultés qui forment ces enseignants et des écoles normales.
Voilà l’état des lieux par rapport au système éducatif sans oublier l’humiliation dont les enseignants ont été victimes pendant la grève de 2018, grève au cours de laquelle ils réclamaient la prise des arrêtés prévus par les décrets portant statut particulier. Maintenant, le CNE est installé. Il va falloir que ce conseil, tout en étant rattaché à la Présidence de la République, ne soit pas politisé. Parce que, malheureusement, aucun syndicaliste ne siège dans ce conseil. Les gens n’y sont pas entrés en tant que syndicalistes. Alors que nous pensions qu’on pouvait organiser les élections professionnelles et demander que certaines organisations syndicales plus représentatives puissent fournir certains profils. Malheureusement, on n’a pas les organisations syndicales représentées dans ce conseil. Là n’est pas le problème. Mais que ceux-là fassent une gestion participative en associant les organisations syndicales. Parce que, au niveau du secteur de l’éducation, les conseils sectoriels du dialogue social ont disparu pour laisser place aux commissions administratives paritaires au niveau des ministères en charge de l’éducation. Il va falloir que l’on écoute les techniciens, que l’on associe ceux qui maitrisent les rouages du système éducatif, ceux qui sont spécialistes des différents domaines et qui sont capables d’apporter de la plus-value. Parce que le Chef de l’Etat a dit que ce CNE, va faire de l’orientation, des propositions, va prendre des décisions et fera également le suivi-évaluation. Mais cela ne peut se faire sans les ministères sectoriels, à moins qu’ils deviennent de simples secrétariats rattachés au CNE. Donc, la collaboration entre les commissions administratives paritaires doit être vraiment franche. La collaboration entre les différents acteurs doit être aussi franche. Il faut une gestion participative, il faut écouter les différents acteurs, régler les problèmes qui se posent. Parce qu’on a dit que ce CNE va s’occuper des problèmes de carrière, de mutation, de nomination. Mais presque tous les enseignants APE et ACE, de la maternelle au supérieur, ont des problèmes de carrière. Personne n’est mis à l’indice réel. Donc, c’est un véritable problème. Des gens ont des problèmes de reconnaissance de diplôme, de reclassement, de mutations. Il y a des mutations punitives, après des mouvements organisés par les travailleurs. Cette collaboration doit être franche et on doit éviter que la politique s’ingère pour faire des règlements de compte, à travers ce CNE. Nous allons donc espérer que ces problèmes soient résolus. Comment formons-nous ? Qui formons-nous et pour quel avenir ? les curricula de formation doivent être revus. Puisque la plainte au Bénin, c’est l’inadéquation entre la formation et l’emploi. Nous n’avons pas une vision programmatique. Nous n’évaluons pas nos besoins en fonction des objectifs de développement. Il y a certaines filières pour lesquelles on ne doit plus continuer à former. En Guinée Conakry par exemple, la faculté de médecine a été fermée pendant 5 ans. Que faire pour que ce CNE puisse véritablement jouer son rôle afin que les programmes d’enseignement soient orientés vers la formation qui puisse permettre aux diplômés de se prendre en charge. Et les Organisations syndicales sont là pour faire des propositions, jouer leur partition. Les techniciens de l’éducation sont également là. Il faut qu’on associe tous ceux-là pour le bonheur de notre système éducatif. Parce que c’est le socle du développement. Ce sont en quelques mots nos attentes, et nous pensons que, si les recommandations sont appliquées, le système éducatif va être dépolitisé et l’offre éducative va être améliorée. Il est temps que le chef de l’Etat fasse en sorte que le métier d’enseignant devienne effectivement plus attractif.





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