Alexandre Adjinan, Sg Synacees/Gtp-Bénin : « Nous demandons au gouvernement d’abandonner ces projets de 30h et de bivalence »

Patrice SOKEGBE 2 octobre 2020

« Nous devons d’abord préciser que c’est une décision qui nous a surpris, parce que nous nous sommes posés la question de savoir les raisons qui peuvent la motiver. Aussi, c’est une décision très mal venue. D’abord, il faut dire que la jeunesse vit dans la précarité et la seule issue qui s’offre d’abord aux jeunes diplômés sans-emplois ayant fait les facultés où on peut enseigner, c’est cette situation de vacation qui est devenue finalement la pré-insertion. Et qu’est-ce que les organisations syndicales ont toujours souhaité ? Les organisations syndicales ont toujours souhaité que le gouvernement recrute parce que c’est une situation qui met la retraite de ceux qui sont actuellement en fonction en insécurité puisque dans notre pays c’est une retraite par solidarité c’est-à-dire que ce sont ceux qui sont en fonction qui cotisent pour ceux qui sont à la retraite. Donc nous sommes en train d’assister à un gel de recrutement. Depuis 2016 je crois, il a été prévu le recrutement de 4154 enseignants au niveau des enseignements secondaire, générale, technique et de la formation professionnelle. Mais jusqu’en 2020, ce recrutement n’est pas devenu une réalité et nous en étions là quand cette situation de pré-insertion a été initiée par le gouvernement et tout porte à croire que le gouvernement ne veut plus bouger d’un pas pour que le recrutement d’agent qualifié devienne une réalité.
S’agissant de la gestion des enseignants pré-insérés, il faut rappeler que le gouvernement a décidé d’organiser des tests pour constituer des bases données et nous avons constaté pour la première expérience de pré insertion que nos collègues ont vécue au cours de l’année passée, des choses qui méritent d’être revues et corrigées. Et nous avons toujours fait des propositions dans ce sens parce que l’on ne peut pas comprendre qu’il y ait des professeurs certifiés et qu’on les laisse à la maison dans certaines disciplines pour privilégier des élèves professeurs adjoints titulaires de la licence. Ce que nous avons compris, c’est une volonté de faire de l’économie alors que dans le système éducatif on doit rechercher l’efficacité. Une première remarque par rapport à l’année dernière, toujours au cours de l’année écoulée, on a constaté que les autorités en charge des enseignements secondaire, technique et de la formation professionnelle, ont décidé d’envoyer sur le terrain des enseignants formés pour enseigner d’autre discipline et ceux-là sont envoyés sur le terrain pour enseigner d’autres disciplines pour lesquelles ils n’ont jamais reçus de formation. Et nous n’avons pas compris pourquoi les choses se sont passées comme ça. En son temps, nous avons réagi et il fallait donc faire ces réajustements pour plus d’efficacité et d’amélioration de l’offre éducative au cours de l’année 2020-2021. Nous en étions là quand la décision d’attribuer 30heures aux pré-insérés a été prise et des instructions verbales ont commencé à être données à des directeurs départementaux et chefs d’établissements pour attribuer systématiquement trente heures. Alors que aucun arrêté ne prévoit cet état horaire hebdomadaire et lorsqu’on s’en tient aux textes, l’arrêté 2019-069 novembre 2019 portant charge horaire des professeurs des enseignements secondaire, technique et professionne, c’est clair que dans cet arrêté que les professeurs certifiés et élèves professeurs certifiés, fonctionnaires de l’Etat ou agents contractuels de l’Etat font 18h par semaine y compris les 2h d’animation pédagogique. Les professeurs adjoints et les élèves professeurs adjoints font 20h par semaine y compris les 2h d’animation pédagogique. En ce qui concerne nos collègues enseignants appelés aspirants, il est dit au niveau de l’article 3 de cet arrêté que les pré-insérés ou aspirants, professeurs certifiés et élèves professeurs font 20h y compris les 2h d’animation pédagogique. Les professeurs certifiés adjoints et élèves professeurs adjoints font 22h y compris les 2h d’animation pédagogique. Là déjà nous l’avons souligné dans la déclaration faite au CEG le Plateau ce jeudi 01 octobre 2020 qu’il y a eu discrimination négative que les prés insérés ne gagnent même pas le même salaire puisque les fonctionnaires de l’état et les contractuels, ils n’ont pas de primes.…
Et comme si cela ne suffisait pas, on a décidé de leur attribuer 30h. Mais pour quelle efficacité ? 30h de cours pour combien de classe ? Lorsque nous prenons le français par exemple, un enseignant pré inséré qui n’est pas qualifié pour intervenir au second cycle aura cinq classes au premier cycle. Cinq multiplié par six équivaut à 30h. Il fera 2h en plus, ce qui équivaut à 32h. Lorsque nous prenons ensuite les effectifs dans nos classes de 1er cycle, un arrêté a fixé le plafond par rapport à l’effectif par zone. Mais nous constatons que cet arrêté n’est pas respecté. En principe au 1er cycle, l’effectif ne devrait jamais dépasser soixante et au second cycle, elle ne devrait pas dépasser cinquante. Nous constatons qu’il y a plus de soixante-dix dans certaines classes du 1er cycle. Si un enseignant pré inséré en français par exemple à cinq classes, il va enseigner et évaluer dans les deux sous disciplines que sont la communication écrite et la lecture. S’il a soixante-dix copies par exemple, ça équivaut donc à soixante-dix copies multipliées par deux dans chaque classe. Ce qui fait 140 copies. Lorsque nous faisons 140 copies par classe multipliées par cinq, ça nous fait 700 copies. Un enseignant après chaque évaluation, s’il doit faire une interrogation, il doit tout au moins faire deux interrogations dans les deux sous disciplines. Parfois, l’administration exige trois notes d’interrogations. Ça lui fera donc six interrogations plus les quatre devoirs. L’enseignant corrige entre 700 et 800 copies après chaque évaluation. Lorsqu’il s’agit des disciplines comme l’histoire géographie ou l’enseignant doit faire trois heures, l’enseignant aura dix classes. L’enseignant aura donc le même nombre de copies soit 700 copies. Dans toutes les disciplines, ce sera pareil. Lorsqu’on pense que l’enseignant n’est pas suffisamment occupé en faisant 18H ou 20h, on se trompe et on ne veut pas de l’efficacité. On pense à la quantité et non à la qualité, parce qu’un enseignant pour dérouler une séquence de classe de 2h, il peut passer près de 4h ou plus à la maison à préparer cette fiche avant d’aller la dérouler en classe ».

« Revenir sur la bivalence, c’est un rétropédalage »
« Ce qui nous a davantage dérangés, c’est la sortie de l’autorité ministérielle. Nous avions d’abord donné notre avis par rapport à la bivalence. Cette bivalence consiste à enseigner deux disciplines au premier cycle. Mais il est important de rappeler que même avec une seule discipline, l’enseignant est toujours appelé à faire des recherches et il lui est difficile de s’en sortir. Mais s’il doit enseigner deux disciplines, qu’en sera-t-il ? C’est justement de ça on a débattu lors des journées de réflexion. Notre position a été claire, nous avions fait remarquer que cela constitue un rétropédalage car la bivalence avait existé par le passé. Mais puisqu’il y a eu suffisamment de ressources humaines pour enseigner toutes les disciplines, depuis le renouveau démocratique, ce projet a été abandonné. Revenir sur la bivalence, c’est un rétropédalage. Quelles facultés forment pour la bivalence ? Quelles écoles normales forment pour la bivalence. On va nous dire qu’on va prendre des dispositions pour créer des écoles normales intégrées comme par le passé pour aller à la bivalence. Mais là, on ne recherche pas l’efficacité du système. Parce que ceux à qui on est en train d’imposer actuellement la bivalence n’ont pas été formés pour cela. Et ce ne sont pas les ressources humaines qui manquent. Donc, nous avons été clairs, et nous avons aussi constaté que c’est une logique qui consiste à ne jamais penser au retour en formation des professeurs adjoints des différentes promotions pour obtenir le Capes et Capet. Parce que si l’intéressé enseigne une seule discipline, et on lui dit qu’il va rester au premier cycle et enseigner 2 disciplines, cela veut dire qu’il va demeurer professeur adjoint jusqu’à sa retraite. C’est pour cette raison que les professeurs adjoints qui attendent de retourner dans les écoles normales ont décidé de signer une pétition. Elle est déjà transmise au ministre pour signifier clairement que ces enseignants professeurs adjoints qu’on a toujours utilisés au second cycle ont décidé désormais d’intervenir uniquement au premier cycle, conformément aux textes.

« Notre souci, c’est l’efficacité que nous recherchons pour notre système éducatif »
On en était là quand le problème des 30 heures s’est posé. Dans la sortie de l’autorité ministérielle, on a compris que l’autorité a montré que le problème d’enseignant se pose toujours. Mais il y a des disciplines où le problème ne se pose pas. Et s’il faut recueillir l’avis des pré-insérés et des Acdpe pour qu’ils prennent des heures supplémentaires, cela ne doit pas être une imposition. Parce que beaucoup refusent de pendre des heures supplémentaires. Et au début de l’année, c’est ce combat que les responsables des pré-insérés et nous avons commencé à mener. Nous avons dit : Plus d’imposition d’heures supplémentaires aux pré-insérés. Car, lorsqu’on les leur impose, on ne les paie pas pour cela. Maintenant, on veut leur imposer 30 heures. Dans les interventions d’autres autorités du ministère de l’enseignement secondaire, c’est que s’il y a 20 heures en Anglais dans un établissement, et qu’un professeur de français a ses 20 heures, il peut prendre 10 heures, et un autre professeur de français peut prendre 10 heures. Mais comment ce professeur de français titulaire d’une licence, d’une maîtrise ou d’un Capes en linguistique ou en Lettres Modernes va-t-il enseigner ? Il a déjà 3 promotions par exemple. Pour le Français, il doit préparer les fiches, faire les évaluations et rechercher l’efficacité. Et le même enseignant qui n’a jamais fait l’Anglais à l’université ni dans une école normale, va devenir par accident professeur d’Anglais sur le terrain. Quelle prestation pour quels résultats ? Nous avons estimé que la chose n’est pas possible. Et puisque ce n’est pas possible, nous sommes en train d’aider nos autorités. Les syndicalistes ne sont pas des va-t-en guerre. Ce sont des gens qui œuvrent pour que les choses aillent mieux. Dans les lycées et collèges publics, nous, pour nous qui n’avons les moyens, y avons nos enfants, nos frères, nos sœurs etc…Quelle prestation peut-on attendre de quelqu’un qui a 30 heures, même s’il doit enseigner une seule discipline. Maintenant, on est en train de penser encore à la bivalence avec des collègues qui, pour la plupart, ne sont pas des anciens, qui ont quitté fraîchement l’université et qui n’ont pas été formés. C’est pour cette raison que nous demandons au gouvernement d’abandonner ces projets de 30 H et de bivalence. Parce que notre souci, c’est l’efficacité que nous recherchons pour notre système éducatif. Maintenant que les parents sont en train de placer petit à petit leur confiance en l’école publique, on veut prendre des décisions pour que nous soyons en face d’un blocage de fait, et les cours ne sont pas en train de démarrer. Si les censeurs qui ont élaboré les 30 heures doivent tout reprendre à zéro, il y aura une énorme perte de temps. Mais cela doit se passer ainsi. Sinon, c’est tuer l’école béninoise.

« Ceux qui étaient là l’année passée n’auront même pas la chance d’être appelés »
Si deux pré-insérés prennent chacun 10 heures en Anglais, c’est un pré-inséré en Anglais qui perd son emploi du temps, donc son travail. Qu’est-ce qui justifie alors l’organisation des tests pour constituer des basées de données à coup de milliards ? Les jeunes ont espéré, ont composé et sont admis. Cette année, les groupes pédagogiques ont augmenté dans plusieurs établissements. Notre logique, c’est que certains d’entre les aspirants professeurs certifiés et autres laissés sur le carreau, auront la chance d’être appelés pour servir. Parce qu’on aura besoin d’enseignants. Le ministre même l’a dit. Mais avec les 30 H, on veut résilier le contrat de l’effectif des pré-insérés. Dans un collège dont je tais le nom, les emplois du temps du 30H ont été constitués. Et on a constaté que sur 66 pré-insérés, 33 doivent partir. Cela veut dire que ceux qui étaient là l’année passée n’auront même pas la chance d’être appelés. Qu’en serait-il de ceux qu’on a déclaré admis cette fois-ci ? A quoi servent les tests pour constituer les bases de données ? Si cette base de données ne servira pas à utiliser les enseignants pré-insérés, cela n’en vaut pas la peine d’en constituer. Donc, notre position est claire, il faut que le Gouvernement renonce à cette option pour le bonheur du système éducatif béninois. Sinon, c’est tuer l’école. C’est d’ailleurs la position de toutes les organisations syndicales éprises de justice sociale. Les gens vont simplement constater les dégâts. Quand vous imposez 30 heures à un enseignant, il ne peut que bâcler le travail. Il va s’essouffler et même perdre sa vie très tôt. C’est semblable à un crime contre l’école béninoise.
Nous avons aussi compris que cette mesure n’est pas seulement dirigée vers les pré-insérés. Mais on veut commencer par eux d’abord. Et cela a été dit par nos autorités. Ça ne va plus tarder à s’étendre aux fonctionnaires de l’Etat et aux agents contractuels du droit public de l’Etat. C’est pour cela que tous les enseignants se sont mis ensemble pour dire non à cet état de choses. Le faire, ce n’est pas affronter un gouvernement. Le faire, c’est sauver l’école béninoise. Nous sommes convaincus que nous sommes sur le bon chemin. Cette option doit être abandonnée. Sinon, tous les enseignants se mettront ensemble pour faire échec à cette décision qui n’arrange pas l’école.





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