Aline Adjibi Dato au sujet des études universitaires : « Il ne sert à rien de s’inscrire pour s’inscrire…les réalités commencent après le Bac »

1er septembre 2022

S’il y a une question qui taraude l’esprit des parents et géniteurs dans le monde en général et au Bénin en particulier ou le chômage et le sous-emploi règnent en maître après les études universitaires, c’est la vie et l’avenir professionnel des jeunes. Les réflexions sont souvent cristallisées autour du choix de la formation et le destin professionnel des apprenants sur le marché de l’emploi. Face à cette situation, Aline A. Adjibi Dato, chef d’entreprise, promotrice d’établissement de formation nous livre ses analyses et solutions sur plusieurs aspects notamment sur l’employabilité des jeunes diplômés et l’entrepreneuriat.


Chaque année après le baccalauréat, le gouvernement organise une campagne d’orientation au profit des nouveaux bacheliers. Certaines personnes pensent que c’est une opération inopportune. Elles estiment qu’on devrait le faire depuis au moins le collège. Qu’en pensez-vous ?

Au fait pour l’orientation, je n’en suis pas spécialiste outre mesure. L’orientation peut se faire à plusieurs niveaux. Il y a une première orientation lorsque l’enfant est à la fin de l’enseignement de base, c’est à dire, le primaire. On peut déjà identifier l’aptitude du jeune et voir vers quoi il faut l’orienter. Après la classe de 5ème, on peut décider de l’orientation vers une formation technique ou poursuivre les cours classiques en fonction de ses potentialités. Après la classe de 3ème il y a une autre occasion d’orientation où l’on doit choisir entre une formation littéraire et scientifique. Toujours en fonction des potentialités de l’enfant. A chaque niveau, le choix doit viser les aptitudes et les potentialités du ou de la jeune avec une projection sur les possibilités d’avenir. Il faut orienter dans la branche qui permet de réussir son parcours scolaire et d’avoir des perspectives. C’est obligatoire d’analyser. A ce niveau d’étude, il y a forcément une orientation à faire pour éviter de regretter plus tard le choix de l’enfant. Mais dans tous les cas, il y a un classement. Un élève qui a le BEPC est orienté vers une série scientifique ou une série littéraire. C’est aussi une orientation scolaire. Elle reste encore globale. Elle s’affine après le baccalauréat. L’enfant ne sait pas souvent ce qu’il va faire à l’université, surtout pour les élèves qui ont obtenu le baccalauréat littéraire et scientifique. En conclusion, l’orientation qui se fait après le BAC n’est pas du tout superflue. Parce que les réalités commencent après l’obtention de ce premier diplôme universitaire. A partir du BAC, sa formation universitaire déterminera son métier. Malheureusement cela ne se fait pas de façon pointue. Ceux qui ont le Bac avec la mention passable et qui ne sont pas sélectionnés dans les écoles professionnelles vont dans les facultés classiques. Quand les parents ont des moyens, ils sont inscrits dans les écoles privées pour une formation porteuse. Sinon ils font les facultés classiques pour revenir dans beaucoup de cas à la charge des parents. Cela arrive parce qu’au cours de leur formation ils n’ont pas pensé au métier. Donc la formation reste théorique sans pratique. L’orientation à partir du BAC doit s’appesantir sur au moins trois choses fondamentales. Le bachelier doit regarder ses aptitudes. Il peut faire quoi à l’université ? Il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir aussi. Le bagage intellectuel dont il dispose lui permet de suivre quelle formation ? Donc le jeune bachelier doit faire d’abord un bilan de ses compétences et de ses aptitudes pour voir ses possibilités par rapport à une formation. Lorsqu’il a fait un premier tri, il doit analyser son métier d’avenir. Est-ce que ces métiers m’intéressent vraiment ? Est-ce que ce métier est disponible sur le marché de l’emploi ? Aujourd’hui, on ne doit pas faire pas une formation sans vérifier si l’emploi existe. Que ça soit en emploi salarié ou en auto emploi. Est-ce qu’après cette formation il peut trouver des opportunités de travail où il peut s’installer à son propre compte ? Il est primordial de se demander si la formation existe sur son territoire. Est-ce que les parents ont les moyens pour payer les frais de scolarité ? Donc l’orientation post BAC n’est pas superflue mais elle doit se faire suivant ces éléments.

Il faut donc savoir ce qu’on veut !

Il ne sert à rien de s’inscrire pour s’inscrire. En notre temps au campus, on renvoyait des étudiants qui ont échoué après avoir fait deux ans dans le même cours. Au bout de 5 ou 6 ans, il y a des personnes qui sont en première année parce qu’elles ont été mal orientées. Certains pour manque de conseils ont fait le suivisme dans leur choix.

Quel doit être le rôle des parents ?

Les parents doivent donner des conseils à leurs enfants. Ce n’est pas forcément le géniteur. Parce que le bachelier dont le géniteur n’est pas informé ou est non instruit doit chercher un parent dans sa grande famille qui peut l’aider à s’orienter. Aujourd’hui, il existe un guide d’orientation que le ministère édite au profit des nouveaux bacheliers. L’information est indispensable et occupe une bonne place dans l’orientation. Un des cadeaux des parents à leurs enfants est de veiller à ce qu’ils fassent un bon choix de formation. Il y va du soulagement qu’ils éprouveront quand l’enfant aura un emploi à la fin de sa formation.

Il y a des parents qui imposent la formation à leurs enfants.

C’est un couteau à double tranchant. Il y a des enfants qui choisissent la filière dictée par leurs parents et regrettent plus tard, d’autres s’en réjouissent. Les parents doivent chercher le juste milieu pour ne pas imposer la formation aux enfants. Les parents et les enfants doivent s’informer et discuter. Ils doivent se mettre d’accord. Il y a des enfants qui n’aiment pas qu’on leur impose le choix. D’autres ont besoin d’être coachés par les parents. Il y a l’ambition, il y a le réalisme. Il faut discuter et trouver ce qui convient.

N’y a-t-il pas selon vous un problème sur le marché de l’emploi ?

Ça c’est un problème. Lorsque la formation est purement théorique, comment peut-on savoir de quoi on est capable ? Il y a beaucoup de formations qui sont uniquement théoriques. Mais avec les réformes, il y a de plus en plus des formations associées à des phases pratiques. Surtout dans les écoles professionnelles.

Mais beaucoup de diplômés issus des écoles sont au chômage. Qu’en dites-vous ?

C’est effectif. Il y a des statistiques qui confirment cette situation. Mais comment contourner ce phénomène ? Toute la question est là. Il existe un moyen de le contourner. Regardez les artisans, est-ce qu’ils chôment comme les autres, ou pour les mêmes raisons ? C’est non. C’est parce qu’au cours de leur formation, ils font la pratique et la théorie. Dans leur formation, on met un accent sur la pratique. C’est l’inverse pour certaines filières dans les universités au Bénin. L’étudiant doit savoir qu’il vise un métier à exercer. Pour cela, un an après sa formation à l’université, il doit chercher dans une entreprise un à trois mois de stage. Il doit profiter de ses vacances relativement longues. L’étudiant doit toucher du doigt les réalités de sa formation en entreprise. Il doit prendre des initiatives et ne plus attendre forcément son école ou sa faculté. Sinon, il risque de toujours accuser les autres. Il ne doit pas seulement dormir pendant les vacances. Il doit aller sur le marché de l’emploi pour chercher des stages. Il doit se former sur le plan pratique pendant les vacances à défaut d’en avoir l’occasion au cours de l’année. On doit répéter cela jusqu’à obtenir la licence et décrocher un stage professionnel. Cette démarche permettra aux jeunes apprenants de mieux cerner le marché de travail et le fonctionnement des entreprises, notamment, ce que le secteur privé recherche en matière de ressources humaines. Mais si on attend que cela tombe du ciel ou si on attend un concours de recrutement, on risque de tout oublier sur sa formation.

Pour prévenir le chômage, certains éducateurs conseillent aux diplômés de combiner l’apprentissage d’un métier et la formation universitaire. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ce n’est pas une mauvaise idée. Le mieux aurait été que le projet professionnel et le projet d’étude coïncident. Cela signifie que ce que l’étudiant veut faire doit être en phase avec sa formation universitaire. Là, l’étudiant a un seul effort à faire au plan professionnel. A titre d’exemple, un étudiant en géographie qui rêve de devenir un urbaniste ou un topographe, il doit apprendre la pratique. Pendant les jours de repos ou les vacances, il ira suivre une formation pratique dans l’une de ces disciplines. Mais s’il a un projet professionnel auquel il tient, et qui est différent de ses études, il est libre de l’apprendre ou de faire un job dans l’artisanat ou le tourisme par exemple pour supporter les charges de sa formation universitaire. Mais si les deux choses peuvent se mettre en ensemble, il n’y a qu’un seul effort à faire. Le jour où le jeune qui a fait ses expériences pratiques sera recruté dans une entreprise, il va vendre ses compétences à son patron. Un employeur ne recherche que celui qui a les compétences.

Concernant l’auto emploi, que dites-vous aux jeunes qui s’investissent et quelques temps après abandonnent ?

On ne doit pas s’investir dans l’auto emploi seulement parce qu’on n’a pas eu la chance d’être recruté dans une entreprise. L’auto emploi doit être un choix au même titre qu’un emploi salarié. Toute chose qu’on a choisie, on s’y adonne à fond. Maintenant pourquoi l’auto emploi n’est pas perçu comme une insertion professionnelle normale et ordinaire ? C’est parce qu’on ne prépare pas le jeune diplômé à entreprendre. Il n’est pas préparé à entreprendre dans son cursus. Aujourd’hui, la réalité est que même si quelqu’un est en auto emploi, il se dit que c’est une situation d’attente. Dès qu’il trouve une opportunité d’emploi salarié dans une entreprise, il abandonne tout en même temps. L’auto emploi ne doit pas être un palliatif, une situation d’attente. Il doit être un choix. Mais l’auto emploi n’est pas facile. Il y a ceux qui estiment que c’est la meilleure forme d’insertion professionnelle, cela dépend de plusieurs facteurs. L’auto emploi est une forme d’insertion normale et l’intéressé doit s’y investir avec tout son cœur et toute son âme pour réussir. Il y a toujours des hauts et des bas dans l’entrepreneuriat. Il faut cultiver un bon développement personnel. Il faut que la personne se connaisse, identifie ses faiblesses, se renforce sur les atouts qu’elle doit avoir pour entreprendre. Ainsi, face aux difficultés et aux échecs, il s’en sort plus facilement. Les jeunes béninois ne sont pas préparés à l’auto emploi. L’entrepreneuriat devrait faire l’objet de préparation dès le bas âge. On devrait voir l’auto emploi comme la meilleure façon pour l’homme de valoriser ses compétences. Si l’entrepreneuriat n’est pas développé dans un pays, on parlera toujours de chômage. Le chômage ne peut être à zéro pour cent, mais l’entrepreneuriat permet de s’auto employer et de recruter d’autres personnes. L’Etat ne peut pas employer tous les jeunes diplômés.

Est-ce que selon vous, l’environnement des affaires est incitatif ?

Moi je suis entrepreneur et ce n’est pas facile. Mais il faut se battre pour s’en sortir. Il ne faut pas rester dans sa zone de confort. On n’entreprend pas seulement pour gagner. On entreprend d’abord et avant tout pour rendre service aux autres, pour satisfaire aux besoins de sa communauté et par la suite gagner de l’argent.

Le parlement béninois a voté une loi pour renforcer la formation technique et professionnelle. Qu’est-ce que cette mesure vous inspire ?

Le Bénin a décidé de produire des jeunes utiles à leur pays. Parce qu’on enregistre à peine 30% de jeunes qui ont fait la formation technique et professionnelle et qui mettent leurs compétences au service des entreprises. Les autres 70% restent au chômage sans expériences nécessaires. Une fois recrutés, ils sont obligés de se faire former par l’employeur pour s’adapter aux besoins de l’entreprise. C’est du gâchis pour le pays, pour la famille et pour le jeune lui-même de faire de longues études et de rester inactif par la suite. Les entreprises ont besoin des jeunes compétents pour travailler. Cette loi votée est le résultat d’une analyse qui révèle qu’on doit former pour satisfaire les besoins du marché. C’est une bonne ambition. Il faut que le gouvernement y travaille pour qu’elle soit une réalité.

Quel est votre mot de la fin ?

Je félicite les jeunes bacheliers pour leur succès au Bac. Mais juste après l’euphorie du succès, ils doivent s’asseoir pour des réflexions approfondies à moyen et long terme. Quand on est jeune, on ne doit pas se contenter du très court-terme qui consiste à gagner vite de l’argent. J’invite tous les jeunes à aller chercher des informations sur leur formation et sur les opportunités de leur environnement. Ils doivent fouiller pour avoir de vraies informations dans les structures publiques et privées pour se préparer davantage. Quand on parle de la sécurité alimentaire, de la production animale ou végétale, qu’est-ce qui est porteur ? Quelle production je peux faire ? Dans quel secteur d’activité je peux entreprendre pour gagner ma vie ? Le jeune doit se fixer des objectifs pour son avenir professionnel.

Propos recueillis par Joël SEKOU (Coll)





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