Boris Anato, Directeur de la Prévision à Météo Bénin : « La météo, ce n’est pas de la sorcellerie »

Isac A. YAÏ 26 mars 2020

La communauté internationale a célébré le 23 mars 2020, la Journée météorologique mondiale placée sous le thème : « Climat et l’eau : comptez chaque goutte, chaque goutte compte ». Dans un contexte de variabilité climatique, Boris Anato, Directeur de la Prévision et des équipements météorologiques à Météo Bénin rappelle les enjeux.

Boris Anato, à quoi sert la météo ?
La météo est importante pour la planification. Connaissant la météo, on peut planifier ses activités, prendre des dispositions avant de quitter la maison s’il va pleuvoir. Par exemple, la vendeuse de gari se doit de prendre des dispositions. Si ne sachant pas qu’il va pleuvoir, elle se rend au marché sans des précautions, le gari là est délayé. Ce sont des pertes. De la même façon, si le cultivateur ne connaît pas le début de la saison, que des pluies de mangue surviennent par exemple en février et qu’il se hasarde à semer avant le début de la saison, il aura des pertes de semi. La météo est importante pour tout secteur. Elle est transversale.
L’avion ne peut pas décoller sans prendre son dossier de vol où on lui étudie la route. S’il quitte Cotonou pour Abidjan, partout où il va traverser, on prévoit les phénomènes météo qui peuvent déranger. On voit comment le vent va se comporter à différentes altitudes. S’il y a de l’orage, c’est-à-dire les gros nuages noirs, c’est dangereux pour l’aviation. A l’intérieur, c’est beaucoup de phénomènes physiques et chimiques qui s’y déroulent. Ça crée la turbulence. L’avion peut être foudroyé. Vous voyez donc les dégâts.

N’est-ce pas une sorcellerie de prévoir le temps qu’il fera ?
Ce n’est pas du tout de la sorcellerie. C’est toute une analyse des modèles que nous avons. Tout part même des stations. Nous avons des stations un peu partout sur le territoire, même si ça ne suffit pas.

Elles jouent quel rôle ces stations ?
Nous avons des stations automatiques. Nous avons aussi des stations synoptiques qui mesurent beaucoup plus de paramètres. Nous avons les stations agro météorologiques où il y a un peu moins de paramètres. La différence est que le vent est mesuré à deux mètres pour des besoins agricoles. Or, pour la station synoptique le vent est mesuré à 10 m. Mais cela n’empêche qu’on puisse faire des corrélations. Nous avons des postes pluviométriques. C’est tout un arsenal. On appelle ça l’observation. Ce n’est pas encore de la prévision. Ce sont des denrées qu’il faut pour nourrir ce que nous appelons les modèles.

C’est quoi les modèles ?
Ce sont des simulations. C’est-à-dire qu’à partir des données d’aujourd’hui on peut voir comment les paramètres peuvent se comporter demain. Quand je prends par exemple la pression, il faut voir les zones de hautes et de basses pressions. Il y a des zones cibles que nous suivons et dont le comportement donne une idée du temps qu’il fera dans deux ou trois jours. Il y a toute une analyse. Il faut voir aussi l’humidité, non seulement au sol mais suivant les couches. Après une analyse sur plusieurs jours, on peut déduire. Quand il y a des configurations que nous recherchons, nous sommes convaincus s’il y aura la pluie ou pas.
Ce n’est pas toujours que ces configurations soient aussi directes. C’est pourquoi il faut une certaine analyse du prévisionniste. Il faut une certaine expérience et maîtriser la climatologie de sa région. Il y a des moments où ces mêmes conditions peuvent se présenter au Sénégal sans rien donner mais ici, compte tenu de la présence du lac Nokoué par exemple, ça peut activer les choses.

Beaucoup disent que la météorologie n’est pas souvent exacte. Pourquoi ?
Il y a plusieurs aspects là. Les modèles dont je vous ai parlé ont des résolutions sur 30 km au moins. Prévoir de façon resserrée, ce sera difficile. Aussi, nous n’avons pas assez de stations. Le territoire n’est pas bien maillé. C’est ce qui fait que quand on dit qu’il va pleuvoir à Cotonou, il peut pleuvoir à Akpakpa mais si celui qui est à Cadjehoun ne voit pas la pluie, il dira que la météo a menti. Il y a cet aspect qui nous frappe. Mais en dehors de ça, il y a des gens qui vont chercher les prévisions sur internet. Tout n’est pas mathématique. La prévision est une probabilité. Ça ne peut pas être juste à 100%. Nous sommes d’accord mais ce n’est pas là le problème. Quand les gens analysent, ils améliorent cela. Les données sur internet ne sont jamais aussi correctes que les mesures sur terre. Tout ça est travaillé de façon statistique et souvent ça ne marche pas. Ce qui fait que c’est actualisé souvent. Nos prévisions sont sur 24 heures, et à plus de 70% c’est effectif.

Le constat est là. Les populations n’y croient pas souvent et donc ne s’approprient pas les prévisions météorologiques au quotidien. Avez-vous l’impression d’être suivis ?
Certains utilisent nos prévisions. D’autres n’y croient pas. Par exemple, quand je prends les prévisions saisonnières de l’année dernière, tout ce qui est prévu est effectif. L’Agence Nationale de Protection Civile a pris en compte cela et à travers la sensibilisation, ça aide à la réduction des risques et catastrophes. Par rapport aux agriculteurs, au nord nous avons prévu que la saison va non seulement commencer de façon tardive dans certaines localités, mais les séquences sèches seront beaucoup plus longues. Beaucoup n’ont pas respecté cela. Les gens se sont pressés d’aller semer et ont perdu. Mais ceux qui ont respecté ont eu de beaux semis. Si on tient compte de la météo, on peut faire plus que ça par rapport au record dans la production cotonnière.

L’autre aspect est qu’il y a des populations qui n’ont pas accès à ces informations, surtout en langue nationale. Que faites-vous dans ce sens ?
Nous y travaillons. Il n’y a pas un dispositif correct de traduction de ces informations. On y pense. C’est une question de moyens. Vous voyez aussi qu’au niveau de nos chaînes de télé, la météo nationale ne se présente pas encore comme ailleurs. Nous avons essayé d’acquérir les équipements et d’ici peu nous allons démarrer pour que la population puisse avoir accès à ces informations. Mais le grand challenge serait de traduire ces informations en langue nationale.
Propos recueillis par Fulbert ADJIMEHOSSOU





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