Communication via les smartphones : Les « émojis », l’abus d’une drogue numérique chez les jeunes

Bergedor HADJIHOU 17 juillet 2020

Ce vendredi, la communauté internationale célèbre la journée internationale des émojis, ces pictogrammes ou icones graphiques utilisés dans les messages électroniques. A Cotonou et environs, les jeunes se les approprient pour éviter l’épreuve de la saisie complète au point d’en abuser. Conséquence : le niveau de vocabulaire ou syntaxique chez les apprenants s’érode.

« Je ne peux pas aligner trois mots sur WhatsApp sans utiliser deux ou trois smileys. C’est un réflexe », livre Frédérique Gandonou. Cet aveu de la jeune étudiante en première année de sociologie n’est plus qu’un secret de polichinelle de nombreux de ses pairs rencontré ce jeudi 16 juillet 2020. Presque tous reconnaissent ne pouvoir plus imaginer ou interpréter une phrase sans émoticônes. Un d’entre eux se démarque. Fulgence est en troisième année de lettres modernes. Il n’apprécie pas ce type de langage : « J’ai du mal à m’adapter. Je suis même surpris d’apprendre qu’il y a une journée internationale pour ça. Il m’arrive de demander à mon interlocuteur de me dire clairement ce qu’il veut. C’est le recul du goût pour la rédaction et la lecture qui conduit des élèves à faire usage de l’abréviation dans leur devoir qui se poursuit. C’est mon avis », se réserve-t-il.
En effet, puisqu’il n’y a pas un guide qui détaille ces codes, les interlocuteurs n’ont pas une même compréhension du langage non formalisé. Parfois, l’émetteur ne maîtrise pas bien le sens du symbole qu’il envoie. Le récepteur aussi l’interprète comme il veut et le message passe mal. Pour Edwige Messanh, professeure de français au Collège la Soif à Cotonou, cette ambiguïté longuement entretenue chez un jeune sujet, peut affecter le niveau du vocabulaire ou de la syntaxe : « Les conséquences sont doubles. Cela agit sur la qualité des productions écrites à travers des textes très courts et des contenus pauvres. Sur le plan de l’expression, les jeunes ne peuvent plus tenir une communication orale en français pendant longtemps. Pour preuve, on entend des expressions telles que : euh.., c’est-à-dire ou on se met à gratter la tête en cherchant le mot », se désole la linguiste et professeure de français.
De nos jours, les jeunes ont une facilité à s’adapter aux nouvelles technologies. Ce n’est pas le cas de la vieille école, férue du vocabulaire châtié. Avec des moyens nouveaux d’exprimer son état d’âme, l’impression que la communication interpersonnelle sur la toile est physique se renforce. La distance et la retenue exigées dans une société africaine comme la nôtre sont parfois rapidement battues en brèche : « l’usage de ces émoticônes tous azimuts est très mauvais. Ce n’est pas bienséant avec certaines personnes et les jeunes ne font pas toujours la part des choses. Cela compromet l’éducation ou l’école connues par les enfants jusqu’à un certain âge », Confie Karen Ganyé épouse Gbédji docteur en Sociologie-Anthropologie à l’Université d’Abomey-Calavi. Dans un contexte globalisé, les émojis aggravent simplement un problème de niveau de langue qui est d’actualité partout. Face à l’effet du temps, il devient impérieux d’investir dans la sauvegarde de certaines habitudes plus instructives : « Tout n’est pas perdu. On a connu les télégrammes dans ce monde. L’école a un rôle important à jouer en maintenant les rédactions complètes en langue française. La lecture au lieu des écrans devra revenir surtout en famille », conseille l’auteure-écrivaine Martylle HAHO.

« Les émojis dynamisent l’usage de la langue »
La tête plongée dans son smartphone à Cotonou, Josiane échange avec une amie en France. Elles discutent de tout et rien. Depuis l’hexagone, elle reçoit une blague sur le racisme. Pour montrer à son interlocutrice que ce n’est pas tous les évènements qu’il faut tourner en dérision, elle fait accompagner sa réponse d’un émoji : le rire embarrassé. Pour Thanguy Agoï, Chroniqueur littéraire dans les médias, cette forme de langage sur le web a aussi ses bons côtés : « Quand je mets en toute lettre ‘’sourire’’, cela est bien loin de transmettre l’émotion qui accompagne le sourire. Par contre, quand c’est un émoji, ça devient plus expressif, et davantage mieux, quand c’est des stickers qui peuvent aussi véhiculer des messages dans les langues nationales. Les émojis dynamisent ainsi l’usage de la langue même si on perd progressivement son niveau scriptural à cause de l’habitude et de l’abandon des exigences », affirme-t-il. Comme deux faces d’une même médaille, les émojis s’offrent aux jeunes qui, eux, en font leur nouveau langage.





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