Cri de détresse d’un enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi : "notre maison brûle"

26 avril 2021

La désignation, la semaine écoulée, du président du comité scientifique sectoriel de droit de l’Université d’Abomey-Calavi n’est pas du goût du Prof Nicaise MEDE. Indigné, ce dernier a exprimé son état d’âme au ministre de l’enseignement supérieur. L’issue de cet épisode qui ne fait que commencer est très attendue.

MEDE Nicaise

Professeur des universités
Université d’Abomey-Calavi
Abomey-Calavi le 25 avril 2021

A
Madame Eléonore YAYI-LADEKAN
Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique
Cotonou

Objet : Notre maison brûle

Madame le Ministre,
J’ai de la peine et je suis presque agacé d’évoquer cette question. D’autant plus agacé aux entournures que, ni à l’Université de Cap Town, ni à Ilé Ifè, ni à l’Université de Legon, le problème ne se serait jamais posé, du moins en ces termes. Je ne parle pas de Yale, d’Harvard ou de Cambridge, mais des universités d’à côté, qui nous sont proches géographiquement et qui sont à portée de nos ambitions émancipatrices. En somme, dans les universités sérieuses, les questions de plagiat n’empestent pas la vie universitaire et pour cause. Elles sont réglées rondement en mettant les brebis galeuses à la porte. Parce qu’il s’agit d’universités qui tiennent leur rang, les rares en Afrique qui figurent en bonne place dans les classements annuels de Shanghai.
De l’avis de la communauté universitaire, vous le savez, Madame le Ministre, il n’y a pas d’université nationale. Il y a l’Université, l’espace de production des savoirs doublé de leur diffusion. Elle a ses règles fondamentales et son code d’éthique qui forgent son universalité. De Pékin à San Francisco, de Kinshasa à Moscou, les règles fondamentales sont similaires, ce qui rend possible une évaluation des performances par cotation et hiérarchisation des universités dans le monde. On est fier et on l’exhibe d’être diplômé d’une université de "première division." On doit prouver davantage et systématiquement ses titres académiques lorsqu’on sort de ces université "bas de gamme", là où le plagiat est reçu comme une valeur qui bonifie la médiocrité de la race des cancres.
Notre collègue Victor Prudent Topanou a soulevé la question il y a quelque temps. Le CAMES a donné son verdict et prononcé des sanctions. Ce qui a été présenté comme une affaire de dépit amoureux a connu un épilogue national des plus honteux. Ni l’Université d’Abomey-Calavi, ni le ministère en charge de l’éducation nationale n’ont donné une suite administrative au dossier de Monsieur Ibrahim Salami. L’affaire est restée une affaire du CAMES alors que les faits ont eu lieu à Cotonou et que la victime est un collègue du Bénin, le Dr. Noudjénoumè Philippe, mon professeur de droit administratif. Aucune suite administrative dis-je, parce que la victime a enclenché une instance judiciaire et le CAMES a fait fonctionner son comité de déontologie. Tout s’est passé et tout se passe comme s’il s’agit d’une affaire personnelle au Dr. Noudjénoumè Philippe et accessoirement au CAMES. Les silences entendus, les bafouillements inaudibles, le jeu de la montre et la perfidie ambiante nous ont conduit à l’escalade : Ibrahim Salami est choisi jeudi dernier pour occuper le poste de Président du Comité scientifique sectoriel de droit. Je précise que le Comité scientifique sectoriel est l’organe qui traite des questions d’entrée dans la fonction d’enseignant-chercheur (recrutement) et qui fait une pré-évaluation des dossiers d’avancement des collègues dans les différents grades du CAMES. Recrutement, qualification, plagiat, voilà la trilogie et le cocktail explosif qui nous attendent, parce qu’en son temps, rien n’a été fait pour régler du point de vue administratif la question Ibrahim Salami à l’université. Les instances compétentes n’ont pas été saisies (conseil d’université) et le rectorat n’a pas non plus pris de mesures conservatoires. Et l’œil était dans la tombe et regardait Caïn !
De 2001 à 2004, l’affaire dite des frais de justice criminelle a alimenté la chronique des gazettes et les causeries de salon. Elle a connu son épilogue en juin 2004 avec la condamnation de dizaines de magistrats à des peines de prison (sur un effectif de 90 magistrats en exercice). Le Conseil supérieur de la magistrature a ensuite décidé de la radiation des juges concernés. Des magistrats ont jugé des magistrats et la sanction administrative a suivi les décisions judiciaires. Ce qui traduit une logique de la fonction publique. Les fautes administratives méritent une sanction, quel que soit le corps de métier.
Madame le Ministre, il me plaît ici de préciser la spécificité du métier d’enseignant et d’enseignant-chercheur. A William Ponty, dans les années de pré-indépendance, on enseignait aux futurs professeurs que leur métier est fait de "tenue et de retenue :" cultiver son style, son verbe et s’abstenir de déviances éthiques. L’abbé Alphonse Quenum ajoute, dans l’un de ses nombreux écrits, que l’enseignant est animé d’une "mystique du semeur", d’une mission de multiplication de l’être et de transmission de valeurs. Un enseignant n’est pas un médecin, il n’est pas un magistrat, il n’est pas un ministre. L’enseignant est en amont de tout cela. Il est un producteur de compétences sociales et une courroie de transmission de valeurs. Que ferons-nous du sel s’il perdait sa saveur ? La réponse pousse à traiter les questions axiologiques chez les enseignants avec plus de rigueur que dans les corps de métier qui n’ont pas une vocation à façonner le capital humain de la nation.
J’aimerais vous rappeler, Madame le Ministre, que le gouvernement auquel vous appartenez nous a habitué à autre chose depuis quelques années : en décembre 2020, le concours de recrutement de 100 auditeurs de justice a été annulé, le procureur saisi pour tricherie et une sanction administrative a été prise à l’encontre du directeur adjoint de cabinet du ministre en charge de la fonction publique. En octobre 2018, dix joueurs de l’équipe béninoise des juniors qui devait participer à la Coupe d’Afrique des nations réservée aux moins de 17 ans, ont menti sur leur âge. Ils ont été condamnés à une peine de six mois d’emprisonnement, dont un mois ferme. Le président de la Fédération béninoise de football, quant à lui, a été condamné à 12 mois de prison. À la fin de l’année 2019, le concours des élèves-inspecteurs de l’enseignement secondaire a été annulé, un des examinateurs, inspecteur de philosophie, a été condamné par la CRIET à cinq ans de prison.
De cette litanie de faits et de décisions, je tire la conclusion que l’orientation générale de la politique du gouvernement est le rejet des combinaisons malhonnêtes, l’exigence de transparence et l’adhésion à la démarche qualité. Et moi de poser les questions utiles : l’Université d’Abomey-Calavi est-elle une république indépendante soustraite à l’autorité du gouvernement ? Doit-on continuer à faire l’autruche face à ces praxis qui tendent à devenir un mode de fonctionnement normal, à savoir le plagiat, la vente des diplômes, les thèses de complaisance et tutti quanti ? L’université béninoise ne devrait-elle pas chercher à garder son standing, celui que lui ont conféré les célébrités des choses de l’esprit qui ont nom Edouard Adjanohoun, Henri-Valère Kiniffo (le pape), Paulin Hountondji ?
Madame le Ministre, je vous laisse sur ces interrogations suggestives et vous prie d’accepter mes considérations très distinguées.

MEDE Nicaise
Professeur des universités





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