Déficit d’enseignants et fusion des classes : L’école sur une pente glissante

Patrice SOKEGBE 18 octobre 2019

Un mois après la rentrée scolaire 2019-2020, les écoles primaires publiques sont déjà en sursis. Effectifs pléthoriques d’apprenants dans les classes et manque criant d’enseignants. Tels sont deux maux dont souffrent pour l’heure, ces établissements qui sont pourtant partis pour réaliser de bonnes performances à la fin de l’année. Un tour dans quelque uns a permis de vivre un certain nombre de réalités.

Lundi 14 octobre 2019. Il est 15h 30. Nous sommes à l’Ecole primaire publique de Togoudo. Déjà à l’entrée de l’établissement, des cris assourdissants attirent l’attention de tout visiteur. Dans la cour se trouvent des écoliers qui, insouciants, s’adonnent aux loisirs. On se croyait à la récréation. D’autres, entassés telles des sardines, tentent vaille que vaille de suivre le cours de la maîtresse. Une vingtaine de têtes sont posées sur les tables en train de siester, dans une chaleur entremêlée d’odeur suffocante. Dans une salle noire de monde, les efforts vocaux de la pauvre dame n’atteint que presque la moitié de la classe. « Je suis déjà à 172 élèves. Au CP, je suis à 98 élèves et au CI, 78. Par classe, c’est au moins 70 élèves. », déclare l’enseignante qui a gardé l’anonymat. Même constat à l’Epp Xwlacomey, où l’effectif dans les classes avoisine 150 écoliers. « C’est la même chose partout, du nord au sud l’effectif est trop. Par manque d’enseignants, nous sommes obligés de jumeler les classes, c’est-à-dire que la classe de CE1 et CE2, ensemble et Cm1 et Cm2 ainsi de suite. Ce qui fait qu’on se retrouve dans une seule classe à 172 ou 99 apprenants », renseigne le Directeur de l’école sous anonymat.
A l’école primaire publique Agla nord, toutes les classes excèdent 60 écoliers, quels que soient les groupes scolaires. « J’ai 80 écoliers dans ma classe. Celle qui est à côté dispose de 70 », déclare le maître CI du groupe A. Ces propos ont été renchéris par le Directeur de l’école. « Il y a plus de 50 élèves par classe. Nous avons reçu beaucoup d’enfants cette année parce que l’école d’Agla-Sud est inaccessible. Les parents n’ont pas voulu envoyer leurs enfants là-bas à cause de l’inondation qui sévit dans cette école… », a-t-il expliqué. ! Les chiffres avancés par l’Union nationale des parents d’élèves et d’étudiants du Bénin dans le Complexe A, B, C et D de Vakon-Centre dans la commune de Porto-Novo révèlent qu’il retrouve environ 110 écoliers par classe. Ces chiffres sont deux ou trois fois supérieurs à la norme. « Dans les normes, il faut 50 apprenants par classe… », lâche le Directeur départemental du Littoral des enseignements maternel et primaire, Martin Luther Adéromou.

Les tenants de la fusion !
Si les effectifs dans les établissements primaires suscitent autant d’inquiétudes à Cotonou, à Calavi et environs, il n’y a nul doute que la situation s’empire au centre comme au Nord du Bénin. Longtemps décrié par les différents acteurs de la chaîne scolaire, le phénomène des effectifs pléthoriques a pris une autre dimension, surtout avec la récente décision du gouvernement. Prise à la veille de la rentrée scolaire 2019-2020, cette décision vise à jumeler des salles de classe de même niveau, mais qui ont un faible effectif. L’idée, selon le ministre des enseignements maternel et primaire, est de pouvoir mieux s’occuper des apprenants. « Elles gagneront en infrastructures scolaires et en personnel pédagogique. Il est juste question de déplacer les enfants d’un groupe à un autre afin d’avoir des classes jumelées ; cela n’induira pas un effectif pléthorique au niveau des salles de classe… », défend Camille Codjo Tchiakpè, Chef de la Région pédagogique 28. Mais le Ddemp Martin Luther Adéromou indique les effectifs constatés par endroit ne sont pas tous liés à la décision portant fusion des classes. « C’est suite à une série d’enquête minutieuse que la décision a été prise... Les résultats ont révélé que certaines classes dans des écoles se retrouvent avec 20 à 25 apprenants, ce qui a amené à ladite décision », justifie-t-il.

Les parents boudent
La situation qui prévaut dans les établissements ne donne plus envie de faire vivre l’enfer à leurs enfants, surtout avec la montée des eaux. A ce sujet, il y a vague de réactions et d’interpellations en direction des autorités. « Cette fusion ne répond à aucune norme. Au bon vieux temps, cela se faisait, mais avec cet effectif. On pouvait jumeler les CI et CP avec un effectif de 20 ou 40 écoliers par classe. Et l’enseignant arrive à exécuter le programme des deux classes, parce que le CP n’est que la suite de CI, le CE2 est la suite de CE1 et le CM2 est la suite du CM1 », rappelle le Président de la Fédération nationale des Associations des parents d’élèves du Bénin, Epiphane Azon. A l’en croire, les temps changent et l’on ne saurait penser à des fusions, en ce moment où les effectifs sont critiques. « Ce n’est pas pour cela qu’il faut fusionner deux classes, surtout à l’air de la gratuité où il y a un effectif pléthorique dans toutes les écoles. Le gouvernement a pris soin de fermer les écoles et les groupes où il n’y a pas tellement d’effectif et d’ajouter ces effectifs aux autres groupes. Dans ces arrangements, ils se retrouvent à 70 voire 80 écoliers par classe. Ce qui n’est plus normal », pense-t-il.

Gap considérable d’enseignants
La plupart des enseignants et directeurs interrogés évoquent le manque criant de personnel enseignant. « Sur 6 enseignants qui doivent normalement dispenser les cours, nous ne sommes que 3. De ce fait, on a pris chacun 2 classes. Nous sommes obligés de jumeler les classes…Nous sommes en manque d’enseignants en plus de l’effectif pléthorique des élèves. On veut engager des stagiaires, mais on aurait appris que ce sont les aspirants au métier d’enseignants qui peuvent le faire. Mais étant donné que nous n’avons pas les moyens de les payer, on ne peut les faire venir gratuitement. Les parents d’élèves ne veulent même pas payer les 1000 Fcfa qu’on leur a demandé de donner. S’ils l’avaient fait, on aurait pu prendre de notre poche aussi afin de régler ceux que nous aurions engagés », révèle une maîtresse dépassée par les évènements. Selon une directrice, la situation est grave dans son groupe scolaire. « Ce n’est pas près de changer…Avec tout ce monde dans les salles, il n’y a que deux enseignants. C’est une autre femme bénévole qui m’aide ici. Elle a accepté de le faire malgré que je ne lui paie rien à la fin du mois. C’est vraiment grave mais on n’a pas le choix », lâche-t-elle, tout en demandant le secours des autorités.

Mauvais départ !
Un bon rendement en fin d’année dépend de la vitesse de départ. Avec ces trébuchements en ce début d’année scolaire, il est fort possible que les fruits ne tiennent pas la promesse des fleurs. Car selon Christian Houngbo, Enseignant de Français et Conseiller pédagogique à la retraite, c’est un phénomène qui met l’enseignant dans tous ses états. « A l’époque, j’avais des classes de 70 à 80 apprenants. D’abord, je ne fais régulièrement pas les interrogations. Il m’arrive parfois de m’énerver, parce que, en expliquant le cours, il y a des apprenants qui ne sont pas focus… », confie-t-il. Pour ainsi dire, les enseignants ne pourront pas donner le meilleur d’eux-mêmes, les apprenants non plus tant que la situation demeure. « Dans une telle ambiance, l’enseignant ne pourra pas bien exécuter ses cours. Il ne pourra pas suivre chaque apprenant. Ça veut dire qu’il fait ce qu’il peut, et puis il laisse le reste à la nature de donner de la vigueur intellectuelle à cet apprenant. Cela est vraiment dommage. Cela n’est pas possible, et on ne peut rien espérer d’un effectif pareil et d’un enseignant pareil. Et si un enseignant qui garde le Cm1 et le Cm2, avec cet effectif arrive à avoir un résultat très médiocre et qu’on le décharge, c’est à la limite un péché. Parce qu’il faut mettre l’enseignant dans de très bonnes conditions pour qu’il puisse donner le meilleur de lui-même », souligne le Président de la Fenapab Epiphane Azon.

Quid des enseignants ‘’aspirants’’ ?
Les Directeurs d’écoles et les parents d’élèves tergiversent encore entre la possibilité de recruter des enseignants communautaires et attendre l’affectation des aspirants au métier d’enseignant dans l’enseignement primaire. Selon ces derniers, l’attente devient longue et les dégâts sont importants. Selon le Directeur départemental des enseignements maternel et primaire du Littoral, Martin Luther Adéromou, les raisons qui sous-tendent ce retard ne sont pas élucidées. « Le gouvernement est à pied d’œuvre pour procéder au redéploiement de ces aspirants », rassure-t-il. Mais en attendant, les enseignants souffrent le martyr des effectifs pléthoriques.





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