Désiré Sossou, consultant-formateur sur l’orientation académique : "Les parents ont un rôle capital à jouer"

8 septembre 2022

Compétences, diplômes, emploi, orientation des nouveaux bacheliers, entrepreneuriat des jeunes, insertion professionnelle... Désiré M. Sossou, Consultant-Formateur et Enseignant en Ressources Humaines dans les Universités privées d’enseiseignement supérieur (EPES), analyse ces questions relatives au manque d’emploi des jeunes diplômés en proposant des solutions idoines aux jeunes, parents, autorités compétentes et formateurs en vue de limiter l’ampleur de ce phénomène. Il invite les diplômés à abandonner le mythe de “Akowé”, hérité de la période coloniale par les pays africains. A ce titre, le spécialiste des questions de l’emploi et de carrière encourage les jeunes à aller vers l’auto emploi. Mais, il prévient que les compétences techniques seules ne suffisent pas pour se lancer dans l’entrepreneuriat. Lisez l’entretien.

Sur le marché de l’emploi, il est remarqué que de milliers de jeunes diplômés sont sans emploi. En tant que consultant RH, quelles sont, selon vous, les causes de cette situation ?
Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez pour opiner sur ce sujet. Les causes de cette situation sont multiples. D’abord la plupart des formations reçues par les jeunes ne sont pas adaptées aux besoins des entreprises. Les réalités du monde du travail ne sont pas prises en compte. Il y a donc inadéquation entre formation et besoins du marché. Certaines de ces formations sont comparables aux produits ou services proposés par les entreprises mais dont le consommateur final n’a pas vraiment besoin ; soit les composantes des produits ne sont pas celles souhaitées par les clients ; soit les produits ou services ne résolvent pas leurs problèmes. Ensuite, il y a une raison liée aux jeunes diplômés. Beaucoup d’entre eux sont inactifs après l’obtention de leur parchemin. Ils ne veulent pas faire d’efforts de recherche. Ils dorment à longueur de journée ou sont sur des réseaux sociaux ou sur les messageries instantanées et la nuit, ils prient Dieu pour espérer trouver un emploi. Après le diplôme, il y a des compétences qu’il faut développer avant d’obtenir un contrat dans une entreprise. Il est constaté malheureusement que beaucoup de jeunes ne veulent même pas faire du bénévolat pour apprendre et développer des compétences nécessaires. Enfin, j’estime que les parents abandonnent vite le processus d’accompagnement de leurs enfants. Ils se disent qu’ils en ont tellement fait pour eux que ce n’est plus une obligation de les aider jusqu’à l’obtention d’un emploi. C’est une erreur. Ils doivent aider leurs enfants pendant les stages (frais de déplacement notamment), leur donner des conseils ou les inscrire à des formations qui leur seront utiles.

Vous avez reconnu qu’il y a une inadéquation entre la formation et les besoins du marché. Vous êtes enseignant dans les universités. Expliquez-nous davantage ?
Cette inadéquation peut s’expliquer à plusieurs niveaux. C’est d’abord au niveau structurel. Le développement d’une économie dépend de son système éducatif. Tout passe par la formation reçue. La formation des jeunes doit suivre une stratégie globale de l’Etat en matière d’éducation. C’est sur la base des grandes orientations que des formations sont initiées et proposées par des universités autorisées. Ainsi, juste après la formation, un jeune est sûr d’ “atterir” dans une entreprise ou de pouvoir vivre de ses compétences en offrant des services, car le besoin sera là. Le deuxième niveau concerne la relation qui devrait exister entre les entreprises et les écoles universitaires de formation. Les universités, qui font d’ailleurs un travail assez remarquable, devraient rester en contact avec les entreprises et prendre en compte dans le contenu des formations, les les besoins de compétences exprimés par les entreprises. Cela peut être toujours les formations classiques que nous connaissons mais orientées sur les besoins en entreprise. Si ce travail n’est pas fait, on parlerait toujours de cette inadéquation sans réellement trouver des solutions idoines.

L’Etat organise à la veille de chaque rentrée universitaire des campagnes d’orientation au profit des jeunes bacheliers. Certaines langues estiment que cette démarche est inopportune. Votre avis sur la question ?
Ces personnes n’ont pas totalement tort. En principe, l’orientation scolaire ou accadémique ne devrait pas se faire après le baccalauréat. Mais si l’Etat et les associatios le font, il faut les encourager. J’estime que l’orientation devrait commencer dès que l’apprenant a obtenu son Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC). Cela peut aussi commencer à partir de la classe de 6ème. Le plus important est que l’enfant puisse choisir un domaine sur la base de ce qu’il aime et de ce dont le marché a ou aura besoin. C’est important que cette orientation se fasse tôt. Je tiens à préciser qu’aujourd’hui, avec la génération actuelle (née avec les outils numériques) et des besoins des entreprises, il serait mieux d’orienter les jeunes vers les métiers porteurs dont le Bénin a besoin pour se développer économiquement. On a tellement formé dans certains secteurs qu’aujourd’hui on se demande si c’est important de continuer à le faire.

Quels sont ces domaines porteurs ?
Il y a des compétences qu’on recherche par exemple dans les technologies ou le numérique. On peut aussi citer les énergies renouvelables, la télémédecine, la robotique, le blockchain, l’intelligence artificielle qui sont des domaines porteurs.

Selon vous, quel est le rôle des parents dans l’orientation des enfants ?
Les parents ont un rôle capital à jouer dans l’orientation de leurs enfants. D’abord, ils doivent comprendre que leurs enfants ne peuvent pas faire les mêmes formations qu’eux-mêmes. Il y a certains parents qui exigent aux enfants certaines filières de formation. Pour eux, c’est une manière de se consoler de leur échec dans le même domaine. Par ailleurs, les parents doivent rechercher la bonne information pour mieux accompagner les enfants. Il faut soutenir l’enfant et l’éclairer davantage. Il faut lui apporter de bonnes informations pour qu’il puisse comprendre les réalités. Dès le bas âge, il faut veiller sur l’enfant pour identifier ce qu’il aime faire. Il faut voir par exemple si l’enfant a des aptitudes pour des mathématiques, la communication, la peinture, l’informatique, etc. Sur cette base, on peut l’orienter progressivement jusqu’à l’amener à choisir sa filière à l’université.

Aujourd’hui, des jeunes diplômés confondent diplôme et compétence. Vous êtes spécialiste en gestion des ressources humaines. Donnez-nous la différence ?
Le diplôme n’est qu’un document délivré qui atteste que vous avez suivi et achevé votre formation. Il montre que vous pouvez exercer le métier. Donc, c’est une présomption de compétences. On présume que vous serez capable de réaliser les tâches qui vous seront confiées. Quant à la compétence, ce sont des capacités que vous mobilisez dans une situation professionnelle de travail. Quand une tâche vous sera confiée, ces capacités mobilisées permettent d’obtenir des résultats qu’on attend de vous à votre poste. Ce sont ces compétences clés que les jeunes doivent rechercher. La Licence ou le Master que vous avez obtenu fièrement ne suffit pas du tout. Vous avez emmagasiné un savoir pendant des années mais vous n’avez pas un savoir-faire. Pour cela, on demande aux jeunes de faire des efforts pour développer des compétences au moment où ils sont à l’université en faisant des stages, en demandant des conseils à des aînés dans leur domaine de formation. Ce n’est qu’à ce prix qu’ils peuvent développer des compétences.

La compétence seule suffit-elle pour se lancer dans l’entrepreneuriat ?
Je dis non. Créer une entreprise est un long processus et très exigeant. Cela demande certes un savoir et un savoir-faire, mais également des compétences humaines. Entreprendre, c’est apprendre à affronter les difficultés. Il faut être prêt à dormir tardivement et des fois à jeun, à s’endetter quelques fois. Les compétences techniques oui mais elles sont insuffisantes pour bâtir une entreprise dans la durée. Aujourd’hui, il faut développer des “Soft skills” ; des compétences humaines ; celles qui vous permettent d’aller au-delà. Par exemple, vous avez créé votre entreprise, mais à un moment donné, il y a des partenaires qui commencent à vous créer des problèmes, vous avez besoin de votre intelligence émotionnelle pour gérer ces situations. Nous devrons dire la vériré aux jeunes sur l’entrepreneuriat. Tout le monde ne peut pas être entrepreneur. Tout le monde a des prédispositions mais tout le monde ne peut pas réussir en entrepreneuriat.

Il y a des jeunes qui prennent l’entrepreneuriat comme une solution provisoire. Ils rêvent toujours d’aller en fonction publique pour travailler. Qu’en dites vous ?
C’est une question liée au conditionnement. Nous avons été conditionnés à travailler dans l’administration notamment celle publique. Quand vous mettez quelqu’un dans une situation et vous lui rabattez les oreilles avec la même chose pendant des années, il prend cela comme vérité absolue. Quand on allait à l’école, les parents nous disaient de tout faire pour décrocher notre diplôme et ainsi nous aurons un bon emploi. Du coup, nous avons gardé cela en esprit. Aujourd’hui, il va falloir briser cela. Il faut se réadapter, se réinventer et se dire qu’entreprendre, c’est un métier à part entière. J’ai connu des gens qui ont entrepris durant 3 ans ou 5 ans mais après, se fondant sur les diffcultés, ils ont jeté l’éponge pour intégrer l’administration publique pour, selon leurs propos, “obtenir la sécurité”.

On constate que de nombreux jeunes diplômés comptent sur les amis et parents pour chercher les opportunités. Que leur dites-vous ?
Effectivement, ils attendent les parents et Dieu. Or Dieu n’aime pas les paresseux. Les jeunes doivent savoir qu’il leur revient de définir une stratégie de recherche d’emploi. Lorsqu’ils ne postulent pas, comment trouveront-ils l’emploi ? Ils n’ont pas connaissance des offres qui sont publiées dans les quotidiens et sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas un curriculm vitae adapté. Je connais des jeunes ayant une Licence ou un Master mais qui n’ont pas un CV. Cela suppose qu’ils ne font rien pour trouver un emploi. Ils doivent postuler 5 fois par semaine, se préparer aux entretiens d’embauche. Donc les jeunes qui attendent à la maison ont totalement tort ; qu’ils cessent de dire qu’il n’y a pas du travail dans le pays. Tous les jours, les gens signent des contrats pour gagner leur vie. Avec une bonne stratégie, ils vont sûrement trouver un emploi (ou carrément créer leur propre activité), même si ce n’est pas l’emploi de leur rêve.

Quel est votre message de conclusion ?
A l’endroit des nouveaux bacheliers, je leur conseille de ne pas se précipiter pour se lancer dans une formation qu’ils vont regretter après. Il y en a qui finissent et restent à la maison pendant plusieurs années parce que leurs formations ne sont pas adaptées aux besoins du marché.
Si les enfants réussissent, c’est le bonheur des parents. C’est pour cela que je demande aux parents de mieux orienter leurs enfants en leur apportant de la bonne information et en les accompagnant durant leur stage de développement de compéteces.
Pour les jeunes diplômés, si à un moment donné, leur formation ne leur ouvre pas des portes, ils peuvent se lancer dans un processus de reconversion.
A tous les acteurs du système de formation, je leur souhaite du courage, de la bonne inspiration afin qu’ensemble nous trouvions des solutions adapatées pour ces problèmes d’inadéquation formation et besoins du marché.
Propos recueillis par Joël SEKOU (Coll.)





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