Dr Alban ETCHIHA au sujet des variétés d’ignames : « Le ‘’Laboko’’ est très prisé pour le pilé mais sensible aux ravageurs »

La rédaction 18 août 2020

Beaucoup l’ont sans doute remarqué le samedi dernier, à la fête de l’igname à travers les taches présentes sur ce tubercule. Les ignames sont au Bénin sous la menace du climat que des ravageurs. Dr Alban ETCHIHA, chercheur au Laboratoire de Biotechnologies, Ressources Génétiques et Amélioration des Espèces Animales et Végétales (BIORAVE). L’Invité de la rubrique Environnement du jeudi dernier sur Canal 3 revient sur la diversité d’igname et les conséquences de la culture sur l’environnement.

Les ignames, il en existe de différentes formes et couleurs sur le marché. Combien de variétés d’ignames avons-nous au Bénin ?
En termes de variétés, nous en avons beaucoup. Il faut d’abord partir du nombre d’espèces. Nous avons quatre types d’espèces qui sont les plus cultivées au Bénin. Parmi ces espèces, le Dioscorea cayenensis et le Dioscorea rotundata occupent plus de 95%. C’est à l’intérieur de ces deux espèces que nous avons des variétés précoces qui sont disponibles en août et des variétés tardives généralement appelés les « Kokoro », une variété tardive qui fait 11 ou 12 mois. A l’échelle communautaire des villages, c’est beaucoup plus à ce niveau qu’on va parler de variétés avec des noms qui varient d’une localité à une autre. Sinon, sous réserve de synonymie, il y a plus de 500 variétés.

Est-ce que l’igname est endémique au Bénin ou importée d’ailleurs ?
Les deux espèces les plus cultivées au Bénin dont je parlais sont originaires d’Afrique de l’Ouest. Il y a l’espèce Alatas qui n’est pas souvent utilisée pour le pilé qui vient de l’Asie du Sud Est pour être introduite en Afrique.

En août, les consommateurs s’intéressent beaucoup plus à l’igname qui peut être pilé. Est-ce que du point de vue morphologique, on peut identifier ces variétés ?
Il y a plusieurs types de variétés qui portent des noms locaux qui peuvent être identifiées mais ce qui est le plus prisé actuellement, c’est le ‘’Laboko’’. C’est une variété qui a une peau lisse, une tête un peu aplatie mais le bout est pointu. C’est une caractéristique propre de Laboko. C’est la variété la plus prisée parce que c’est très bon pour le pilé.

N’y a-t-il pas de faux Laboko aussi ?
Si on n’est pas connaisseur, les vendeuses sont là et pourraient vous tromper. Ce n’est pas seulement le Laboko qui est bon pour le pilé. Il y a le ‘’Dodo’’ aussi qui est prisé pour le pilé, dans les Collines. Mais quand on va classer, c’est le Laboko qui est en tête. Il y a aussi des Kokoro qui sont utilisés pour le pilé mais elles sont beaucoup plus privilégiées pour faire des cossettes en vue de la préparation du mets qu’on appelle « Télibo ».

On sait donc que le Laboko est très appréciée. Mais on raconte aussi qu’elle est très sensible aux ravageurs. Peut-il arriver un 15 août sans igname pilée du fait de cette menace ?
Ce n’est pas évident du moment où c’est une variété qui est distribuée un peu partout sur le territoire. Le Laboko que nous avons dans le Zou-Collines prend le nom de Kounan chez les Baribas au Nord, de Kounanman chez les Yom, etc. C’est un peu partout. Je pense que les ravageurs ne peuvent pas s’entendre pour dissiper cette culture du coup.

Entre autres variétés, il y a les nématodes. Comment les producteurs peuvent-ils les reconnaître ?
Les nématodes sont de petits vers qui attaquent les cultures mais qui restent souvent dans le sol en agrégat. On peut dire aux producteurs les symptômes. Nous avons travaillé sur ça et évalué aussi les perceptions paysannes. On a compris qu’au niveau de l’Atacora et de la Donga, par exemple, ils ne maîtrisent pas grand-chose des nématodes. Pour eux, ce sont des mauvais sorts. Ils disent que quand vous consommez certaines plantes au moment de l’installation de la culture, ça attire les nématodes. Alors que ce sont des vers qui restent dans le sol. Ce qui est simple, quand en pelant l’igname, on trouve des taches noires ou jaunes, c’est le nématode le plus abondant au Bénin qui cause ça. Mais on trouve aussi des boutons un peu partout. C’est un autre type de nématodes. Quand c’est le cas, vous voyez que le tubercule est vilain et ça déprécie sa valeur marchande.

Qu’est-ce qui attire concrètement les ravageurs de manière à ce que les préférences soient plus portées sur le Laboko qu’autres variétés ?
Le problème ne se discute pas si on vous demande par exemple pourquoi vous aimez le riz ? Mais les ravageurs sont portés vers le Laboko parce-que c’est une variété qui est d’abord prisée. C’était cultivé sur de grandes superficies à cause de ses qualités organoleptiques. Ça un très bon goût et c’est très précoce et donc beaucoup de producteurs affluent vers ça afin de rentabiliser un peu déjà le mois dans lequel on récolte plus vite.

Et si on part du fait qu’avec la déforestation causée par la culture d’igname, les ravageurs ont le terrain libre. N’aurait-on pas raison ?
Oh non. il y a des ravageurs qui sont inféodées à des cultures données. On ne les trouve que sur ces cultures. Donc quand la culture est quelques part les ravageurs aussi sentent phéromones c’est-à-dire des odeurs qui les attirent vers les cultures. Alors quand c’est quelque part, les ravageurs iront naturellement là pour s’alimenter.

Revenons aux conséquences de la déforestation. Pourquoi elle est si intense dans les milieux où l’igname est cultivée ?
Il y a la culture itinérante sur brûlis qui fait que les producteurs détruisent les forêts pour pouvoir installer les nouveaux champs. L’environnement est perturbé à partir du moment où nous savons que 70 à 80 % de la diversité mondiale se retrouvent dans les forêts, si ces arbres sont coupés, ça pose un problème. On connaît l’utilité des arbres, c’est pour le phénomène de la photosynthèse, c’est-à-dire capté le dioxyde de carbone que nous expirons pour nous produire de l’oxygène et si ces arbres-là disparaissent, ça veut dire qu’il y a concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Cela participe au réchauffement climatique.

Et pourquoi l’igname est- elle si avare en espace ?
En fait ce n’est pas une question d’avare en espace, mais c’est une culture qui est exigeante en fertilité des sols. Il faut que le sol soit fertile pour que l’igname donne un bon rendement et les producteurs qui sont souvent à la recherche de cette fertilité des sols. C’est pourquoi ils sont dans les forêts c’est-à-dire les terres où ils sont sûrs qu’une culture n’a pas été installée pour puiser déjà les ressources nutritives disponibles. Là ils installent leurs cultures, c’est surtout à la recherche de terres fertiles.

Il y a des producteurs qui se plaignent des semences. Comment est-ce qu’on peut leur apporter un appui pour régler ce problème ?
Ce qui était généralement utilisé, c’est le fait de faire le sevrage pour les ignames précoces où les têtes d’ignames sont utilisées pour mettre en place d’autres champs vers la fin de l’année. Les variétés tardives aussi sont utilisées à cet effet. Maintenant, la recherche a évolué à ce niveau. On prend le tubercule qu’on fragmente en petit morceaux. Ça donne beaucoup de semences de petits tubercules qu’on peut utiliser maintenant. Cela a été vulgarisé auprès de beaucoup de producteurs dans les Collines et dans le Nord. Mais à cause de l’accompagnement qui fait défaut, cette technique n’est pas encore accessible à beaucoup de producteurs.

Pour faire face aux ravageurs, n’y a-t-il pas une possibilité de croiser les variétés résistantes avec celles sensibles ?
C’est possible. Il y a des techniques de croisement. Quand je prends le ‘’Gnidou’’qui est une variété résistante aux mauvaises herbes mais qui n’est pas bon pour le pilé, il y a déjà des croisements qui se font dans notre laboratoire avec le Laboko. Le processus suit son cours.
Transcription : ASSOHOUNME Jérémie & Germaine GOTOHN (Stags)





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