Dr Christian Johnson au sujet de la lèpre : « Les enjeux aujourd’hui, c’est dépister et lutter »

Fulbert ADJIMEHOSSOU 2 février 2021

Dimanche 31 janvier dernier, c’était la 68e Journée Mondiale des malades de la lèpre. Cette année en particulier, les conséquences économiques, sociales et sanitaires de la pandémie de Covid-19 favorisent la propagation de la lèpre dans de nombreux pays. A travers cette interview accordée à la télévision KTO, Dr Christian Johnson, Président de l’Association Internationale contre la Lèpre et Conseiller Médical à la Fondation Raoul Follereau parle des défis.

Quelle est la situation de la lèpre dans le monde aujourd’hui ?
Il est important de rappeler que la lèpre est classée dans le lot des maladies tropicales négligées. Tout le monde pense qu’elle n’existe plus, alors que cette maladie existe encore. Nous avons trois pays, c’est-à-dire l’inde, l’Indonésie et le Brésil qui totalisent 80% des nouveaux cas dépistés. En Afrique, c’est autour de 20.000 nouveaux cas. Les pays les plus touchés, c’est le Nigéria ; la République Démocratique du Congo par exemple. Quand nous voyons les statistiques officielles publiées par l’Organisation Mondiale de la Santé, nous avons 200.000 nouveaux cas dépistés dans le monde chaque année. Mais il faut ajouter que ces dix dernières années, ce nombre de nouveaux cas n’a pas chuté. Parmi ces 200.000 nouveaux cas, nous avons 15.000 enfants et 11.000 personnes qui sont dépistés chaque année avec ce que nous appelons des infirmités visibles au niveau des mains, des pieds et des yeux. La particularité de la lèpre, c’est que ça touche certes la peau mais ça détruit également les nerfs. Cette destruction est irréversible. Donc, les malades vont gérer cette infirmité toute leur vie. La particularité est que lorsque la bactérie qu’on appelle bacille de Hansen rentre dans l’organisme, ça peut mettre 5 à 10 ans avant que les premières manifestations cliniques ne s’observent. Mais pendant ce temps, le malade continue à disséminer la maladie. Or, si nous dépistons tôt dès la première prise de médicaments, le malade, n’est plus contagieux. C’est pour cela que nous mettons beaucoup d’accents sur le dépistage et la prise en charge précoces.

Quels sont aujourd’hui les grands enjeux ?
Aujourd’hui, comme je viens de décrire, les grands enjeux, c’est essentiellement dépister et lutter. Que fait la Fondation concrètement ? Nous déployons quatre stratégies. La première, c’est le dépistage des maladies de peau. Justement parce que la lèpre est une maladie stigmatisante. Donc nous n’irons pas dans les communautés pour dire que nous voulons dépister le malade de la lèpre. Nous y allons pour dépister toutes les personnes qui ont des problèmes de peau. Ce faisant, nous allons dépister les malades de la lèpre, mais nous allons aussi apporter des soins aux autres malades qui ont des problèmes de peau. La deuxième chose, c’est ce que nous appelons l’auto soin. Pour celles et ceux qui ont des lésions nerveuses irréversibles, nous allons les éduquer à se prendre en charge pour éviter les complications au niveau des yeux, des mains et des pieds. Ce sont des techniques très simples que nous enseignons pour que le malade puisse s’auto-soigner. Notamment les plaies qui sont la conséquence de la destruction des nerfs. Parce que si on ne les soigne pas correctement, ce sont elles qui vont s’infecter et emmener à des amputations. Soigner ces plaies demande des techniques trop simples : le lavage à l’eau et au savon. Comment nous pouvons le faire s’il n’y a pas d’eau ? C’est pourquoi nous déployons des stratégies pour pouvoir mettre en place le WASH (Eau, Hygiène et Assainissement). Donc, là où il n’y a pas d’eau, on fera des forages pour amener de l’eau et éduquer les patients à s’auto prendre en charge. Pour les patients qui ont déjà des atteintes irréversibles des nerfs, nous ferons la prévention des invalidités et la réadaptation physique. C’est des chaussures adaptées à donner aux malades. C’est la kinésithérapie. Mais c’est parfois la chirurgie pour corriger et redonner une mobilité à la paupière ou à une main qui n’est plus totalement fonctionnelle. Notre intervention couvre donc les quatre aspects des soins : le préventif, le curatif, le promotionnel et le réadaptatif. Enfin, lorsque le malade est guéri, nous contribuons à le réinsérer socialement par des activités génératrices de revenus.

Quel est l’impact de la pandémie sur le combat contre la lèpre ?
Nous ne pouvons plus faire les campagnes de masse. Nous devons respecter les limitations de mouvement imposées par les Etats. Donc, les équipes de santé qui doivent sillonner les villages et faire des dépistages de masse sont limitées dans leurs activités. Pour des raisons évidentes, nous avons arrêté ces campagnes de dépistage. Or, pour nous c’est le dépistage précoce qui est le facteur déterminant. C’est ce qui se traduit aujourd’hui, par les effets collatéraux dont la diminution du nombre de nouveaux cas. Au Bénin par exemple, nous avons fait des campagnes vers la fin de l’année 2020 et nous avons constaté dans les villages beaucoup plus de cas graves. Non seulement, nous avons eu moins de cas, mais les cas que nous recevons aujourd’hui sont des cas beaucoup plus graves parce qu’on n’a pas eu l’opportunité de les dépister précocement. L’accessibilité aux soins est réduite parce que la logistique nécessaire pour apporter les médicaments aux malades est handicapée par les confinements et les mesures imposées à juste titre par les Etats pour lutter et contenir cette pandémie. Nous avons des difficultés pour apporter les intrants de soins qu’on doit apporter aux malades. Le dernier aspect, c’est l’aspect essentiellement économique. Parce que dans nos pays, une journée sans travail, c’est une journée sans manger. Du coup, à cause de la limitation des activités nos malades qui sont parmi les plus pauvres deviennent encore beaucoup plus pauvres. C’est justement le sens de nos interventions où en plus des médicaments, nous apportons également des denrées alimentaires pour une prise en charge holistique et globale pour l’ensemble des malades que nous dépistons.
Transcription : Fulbert ADJIMEHOSSOU





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