Dr Harry Viderot sur l’insertion du numérique dans l’éducation : « Le taux de pénétration d’internet est déterminant pour gagner le pari »

Bergedor HADJIHOU 25 septembre 2020

Le Bénin fait désormais de l’utilisation des TIC dans le secteur de l’éducation une priorité. Mais pour parvenir aux résultats escomptés, plusieurs défis restent à relever. Dr Harry Viderot, prix 2019 de l’innovation dans l’éducation de l’Union africaine et spécialiste des ODD de l’université de recherche des nations Unies en Suisse répond à nos questions sur une réforme saillante du programme d’actions du gouvernement.

Le Bénin est décidé depuis 2019 à sortir de l’enclavement numérique son système éducatif. Quel bilan peut-on faire à mi-parcours ?
La réforme s’inscrit dans l’objectif de développement durable 4 qui est d’ Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité et de promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie. Cette innovation vise à améliorer l’éducation et la formation avec les procédés des nouvelles technologies à savoir le e-learning, la vidéo-conférence, la visio-conférence, les applications mobiles. L’objectif de l’innovation, c’est d’utiliser les TIC par le biais des applications mobiles pour assurer l’inclusion et la qualité de l’éducation et de la formation en Afrique. Mieux, les objectifs spécifiques sont de développer la mise en ligne des cours et expériences pratiques accessibles à tous les apprenants ; d’expérimenter des applications permettant le téléchargement des cours et expériences en ligne malgré la faible connectivité ; de décongestionner les amphis des campus et rendre l’accès au cours plus facile ; de permettre aux étudiants des zones reculées de suivre les cours à distance au travers le e-learning, la vidéo-conférence et la visio-conférence. L’expérimentation a montré des progrès significatifs. La pandémie de la covid-19 sort les Etats de leur zone de confort et les oblige à innover dans la proposition de services aux populations. Avec ses ambitions numériques, le Bénin a su s’adapter même s’il reste encore certains réglages à faire pour véritablement se compter parmi les nations où l’économie numérique apporte sa plus-value.

En quoi internet peut-il véritablement contribuer au relèvement du niveau de l’enseignement au Bénin ?
Comme je l’ai évoqué dans une étude sur les TIC en lien avec l’éducation et pour paraphraser Nelson Mandela, « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ». Elle est fondamentalement liée à la qualité et à l’ampleur du développement. Et, dans le souci majeur d’un développement durable, elle est devenue la principale préoccupation de tous. Le continent africain, en plein essor de son développement, doit donc mettre l’éducation au centre de son programme de développement. Dans l’Agenda 2063, l’Afrique entend rendre l’éducation inclusive, accessible à tous sans distinction aucune, en toutes circonstances, je veux dire l’éducation disponible en quantité et qualité. L’expansion de l’Internet dès le début des années 2000 a considérablement modifié les modes de vie des hommes et ouvert la voie à des nouveaux outils et modes de communication. Les Tic ont transformé le monde en « un village planétaire ». Elles sont au cœur des dernières transformations. D’abord cantonnées à des usages privés, les TIC sont aujourd’hui plébiscitées dans la sphère formelle et institutionnalisée. Elles sont mentionnées dans quatre (4) des dix-sept (17) Objectifs de Développement Durable (Odd) par l’Onu en septembre 2015, en tant que catalyseur pour l’éducation, l’égalité homme et femme. De ce fait, l’utilisation des Tic est passé d’un usage de loisir à un usage de développement. Au cœur des transformations de ces dernières décennies, les innovations technologiques apportent des réponses à des problèmes sociaux, économiques et environnementaux. Selon une étude de Mc Kinsey Global Institute (Mgi), rendue publique en 2015, internet contribue à 3,3% au PIB du Sénégal, 2,9% pour le Kenya, 2,3% pour le Maroc et 1,4% pour l’Afrique du Sud. Les Tic sont devenues de véritables leviers de développement en Afrique, mais les ressources nécessaires ne sont pas pour autant mobilisées surtout en ce qui concerne l’offre éducative et la formation en adéquation aux besoins du marché de l’emploi.

Les acteurs du système éducatif ont-ils été véritablement préparés pour ce programme ?
L’éducation par le numérique n’est pas encore inclusive au Bénin. Il faut que le gouvernement prenne en compte certaines propositions dont j’ai participé à la rédaction suite à la conférence de l’union africaine ‘’Expo Innovation 2019’’ qui alarmait et proposait cette solution concrète des Tics au profit de l’éducation. Les résultats attendus sont de faire du numérique et du e-learning des outils de promotion d’éducation à portée de toutes les couches y compris celles vulnérables, rendre performant le processus de l’éducation par les TIC ; atténuer la massification des effectifs dans les écoles ; permettre à tous ceux qui le désirent d’accéder à l’éducation avec un minimum de ressource. Mais il n’est pas encore trop tard pour mieux faire. Il faut juste que les propositions soient prises en compte surtout avec la situation mondiale actuelle au plan sanitaire, économique et social où les maux qui minent le développement gagnent du terrain avec le ralentissement des activités sous tous rapports.

Mais insérer le numérique dans l’éducation ne renforce-t-il pas les inégalités quand on sait le décalage entre zones urbaines et milieux ruraux ?
La majorité des habitants de notre planète vit en milieu rural. Par rapport à d’autres régions, l’Afrique subsaharienne affiche une proportion supérieure de ruraux, lesquels sont, qui plus est, plus pauvres qu’ailleurs. L’incidence de la sous-alimentation et de l’illettrisme, en particulier dans les zones rurales, est importante dans l’ensemble de la région. Les filles des zones rurales sont particulièrement défavorisées. Il faut prévenir les inégalités en connectant les zones rurales. Si la faim, la malnutrition et l’insécurité alimentaire ruinent les aptitudes cognitives, l’absence d’éducation provoque quant à elle une baisse des capacités productives et attise, ce faisant, la pauvreté. Le Bénin n’échappe pas à cette réalité. Et la situation risque de s’aggraver. Il faut tenir donc compte de ces paramètres dans la mise en œuvre des réformes. J’ai d’ailleurs toujours invité le gouvernement à le faire afin que le projet puisse aboutir aux résultats espérés.

Dans l’univers des applications mobiles dont raffolent les jeunes aujourd’hui, on remarque que tout est minimaliste et prêt à l’usage. En termes d’appropriation de l’outil informatique, est-ce que l’aisance des adolescents sur les téléphones signifie une aisance du numérique ?
Je vous réponds d’emblée non. L’aisance des adolescents sur les téléphones ne signifie pas une aisance du numérique. Si le téléenseignement permet de se rendre compte du problème à grande échelle, des études avaient déjà révélé ce que beaucoup refusent de voir : L’aisance des adolescents sur les téléphones ne signifie pas une aisance du numérique car les applications développées sur les portables qui sont en majorité pour des divertissements n’ont pas les mêmes fonctionnalités, ni procédures d’appropriation et surtout l’utilité n’est pas la même. On n’est donc pas sur le même champ d’intérêt. Il ne faut cependant pas en conclure que les adolescents ne développent pas, au quotidien et sur leurs smartphones, certaines compétences.

Mais c’est à cause de cette familiarité des jeunes avec les téléphones portables et internet que les gouvernants pensent que la réforme est aujourd’hui indispensable
Oui je comprends mais ils doivent être prudents et évaluer davantage la cible. Si non, le message ne passera pas. La plupart des jeunes ont des difficultés pour faire une recherche sur Google, ignorent souvent les raccourcis claviers et peinent à s’adapter à une nouvelle plateforme qu’ils ne connaissent pas. Alors que les réseaux sociaux sont rapidement appropriés par ces derniers. Les idées sont donc plus mobilisées par ceux-ci pour le divertissement que pour s’instruire au développement personnel, toute chose qui permet de s’affirmer sur le plan de l’emploi. La jeunesse manque de repère dira-t-on ! La jeunesse a besoin d’être accompagnée et c’est de notre devoir pour parvenir à l’atteinte des objectifs de développement durable. Ceci doit donc être une priorité pour les gouvernants, surtout dans une Afrique surpeuplée de jeunes. La jeunesse est une force pour le développement des nations. Les politiques publiques ne doivent pas s’écarter de cette réalité.

Les résultats des derniers examens nous sont parvenus via les smartphones. Et il a fallu que les élèves payent pour accéder à ces résultats. Est-ce là un bon modèle de financement du secteur du numérique au Bénin ?
Je pense que par cette innovation, le gouvernement a voulu respecter les mesures de distanciation mais aussi commencer à promouvoir le numérique. Et pour une première expérience elle est plutôt réussie. Et le coût a été beaucoup subventionné à mon avis afin que le béninois pauvre puisse entrer dans la nouvelle ère et expérimenter les choses.

L’état de la connexion au Bénin est-il rassurant pour que la réforme aboutisse ?
Près de la moitié de l’humanité est aujourd’hui connecté à Internet, un taux qui devrait continuer de se développer dans les prochaines années malgré une croissance inférieure à 10 %. Mais les inégalités entre régions du monde devraient persister selon les données Cisco.
L’entreprise informatique prévoit en effet que près de 90 % de la population d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale utiliseront Internet en 2021, contre seulement 28 % au Moyen-Orient et en Afrique. Le taux de pénétration d’internet est déterminant pour gagner le pari. Il demeure modeste même si des efforts louables sont faits. Ce taux est passé de 20% en 2015 à 53% en 2019 selon les autorités. Mais il y a peu, le Bénin était encore 41ème sur 54 pays en Afrique. Le rapport qualité-prix doit être soigné également. En plus de 30 ans, le web a connu une évolution incroyable à tel point qu’un monde sans cette invention est inimaginable pour notre génération.

Que faut-il faire pour que les objectifs soient atteints dans un contexte de Covid-19 persistant ?
En 2020, alors que la pandémie de Covid-19 se propageait dans le monde entier, une majorité de pays a imposé la fermeture temporaire des écoles ; plus de 91 % des élèves dans le monde ont été concernés. En avril 2020 plus précisément, la fermeture des écoles a touché près de 1,6 milliard d’enfants et de jeunes. Près de 369 millions d’enfants qui dépendent normalement des repas scolaires comme source fiable de nutrition quotidienne ont dû se tourner vers d’autres sources. Jamais dans l’histoire, autant d’enfants n’ont été déscolarisés en même temps. Cette situation a perturbé leur apprentissage et bouleversé leur vie, notamment en ce qui concerne les enfants les plus vulnérables et les plus marginalisés. La pandémie mondiale a de graves conséquences qui peuvent mettre en péril les progrès durement acquis dans le domaine de l’amélioration de la qualité de l’éducation au niveau mondial. Il urge d’anticiper sur les impacts à court et long termes.

Quel rapprochement peut-on faire entre internet et les ODD ?
Les technologies de l’information et de la communication (Tic) accélèrent la réalisation les Objectifs de développement durable. Elles offrent des possibilités exceptionnelles pour améliorer la vie des personnes de façon radicale. La construction d’une infrastructure Tic de prochaine génération permettra le développement de villes et de communautés intelligentes et durables dans le monde. Et la généralisation de l’accès aux Tic aura pour effet de favoriser l’innovation locale pour donner un coup de fouet à la croissance de l’économie nationale, de fournir un travail décent et de réduire les inégalités. Le chemin à parcourir est encore long. 3,9 milliards de personnes ne sont toujours pas connectées à l’Internet. D’importants progrès restent à accomplir.
Propos recueillis par Bergedor HADJIHOU





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