Dr Serge Mètchihoungbé au sujet des infections osseuses : « Faire un traitement hasardeux laisse des séquelles et handicaps »

La rédaction 2 octobre 2019

Sous nos cieux, beaucoup de choses sont prises à la légère, notamment au plan sanitaire et ce, aux risques et périls des sujets concernés. C’est le cas des infections ou lésions mal soignées entraînant les infections osseuses. Le chirurgien pédiatre, Serge Mètchihoungbé, apporte à propos des précisions dans cette interview.

Qu’est-ce qu’une infection osseuse ?
Une infection osseuse est l’invasion d’un os de l’organisme quel qu’il soit par un germe pathogène. C’est aussi une inflammation de l’os. De façon classique, il faut retenir que c’est l’ensemble des signes cliniques et para cliniques liés à un envahissement ou une colonisation de l’os par des germes pathogènes.

Quels sont les types d’infections osseuses qui existent ?
Il y a essentiellement deux types d’infections osseuses dont les ostéites et les ostéomyélites. Les ostéites sont une infection de l’os de proche en proche. Par exemple, si vous avez une plaie au niveau d’une partie du corps qui n’est pas vite soignée, l’infection quitte la peau, traverse les tissus sous-jacents jusqu’à atteindre l’os.
Par contre dans le cas des ostéomyélites, on parle des ostéomyélites hématogènes. Elles surviennent au décours d’une bactériémie ou d’une septicémie c’est-à-dire à l’occasion d’une infection quelconque, que le point de départ soit au niveau de la peau, de la gorge, des oreilles, des poumons ou de n’importe quel endroit, une colonie de bactéries envahit le sang. Et c’est une partie de ces bactéries qui va se déposer sur un os quelconque.

Qu’est-ce qui est à la base de cette pathologie ?
Ce sont les germes qui en sont la base. Ces microbes sont de diverses natures. Pour la plupart du temps, c’est le staphylocoque doré qui est à l’origine de ces infections osseuses. Mais il y a d’autres germes rares qui en sont la cause comme la salmonelle qui survient sur des terrains particuliers et le streptocoque.

Quels sont les facteurs qui favorisent cette pathologie ?
En réalité, c’est avant tout le terrain c’est-à-dire la constitution de l’individu en soi. Lorsque ce dernier en lui-même a une faiblesse dans sa défense immunitaire, cela peut expliquer la survenue des infections osseuses. Un sujet drépanocytaire peut également favoriser les infections osseuses. De même, lorsque vous avez des lésions au niveau de la peau (par exemple le panaris), des oreilles, des narines ou de la gorge qu’on ne soigne pas, et que cela aboutit à une septicémie (un envahissement du sang par des germes allant se déposer au moins à deux endroits), cela peut facilement entraîner une infection osseuse ou encore une infection urinaire.
Les personnes âgées peuvent souffrir des infections osseuses à cause de la faiblesse de leur défense immunitaire et d’une déminéralisation de leurs os. Il est vrai que ces facteurs ne les prédisposent pas directement à une ostéite, sauf s’il y a d’autres facteurs tels que les plaies et autres.

Quelles en sont les mesures préventives ?
Abordons en premier lieu la prévention relative aux ostéomyélites. Par exemple chez les nouveau-nés dont le cordon ombilical n’est pas bien traité mais qu’on laisse suppurer, cela peut entraîner par la suite une infection osseuse. Par conséquent, il urge de s’occuper correctement des cordons ombilicaux chez les nouveau-nés. En outre, il faut soigneusement et rapidement prendre en charge toute plaie au plan cutané que l’on a, que ce soit un panaris ou autre. C’est la même attitude qu’il faut avoir qu’il s’agisse des infections ORL (oto-rhino-laryngologie c’est-à-dire liées aux oreilles), les pharyngites (inflammation du pharynx), les rhinites (l’irritation et le gonflement de la muqueuse nasale), une infection pulmonaire, urinaire, ou une infection à n’importe quel endroit pour éviter que cela aille vers une infection osseuse.
Parlons en second lieu des ostéites. Le comportement préventif est le même. Cela signifie que, quand on a une plaie, elle doit être vite soignée afin que de proche en proche, elle n’entraîne pas une infection osseuse.
Par ailleurs, les sujets drépanocytaires sont très favorables aux infections osseuses. Du coup, ces enfants doivent être bien suivis, boire abondamment d’eau par jour, dormir régulièrement sous moustiquaire, être souvent sous foldine et sous antibiotiques. Ils doivent aussi suivre le programme médical (au centre de prise en charge des enfants et mères drépanocytaires au Centre national hospitalier et universitaire, Cnhu à Cotonou) qui leur est destiné et qui est quasiment gratuit parce qu’ils ont un risque très élevé d’avoir ce type d’infections. Or, ces maladies sont souvent foudroyantes chez ce genre d’enfants et connaissent une évolution rapide et catastrophique. De ce fait la plupart du temps, vous verrez des personnes qui boitent d’une certaine façon car ils ont justement eu des infections osseuses n’ayant pas été soignées, lesquelles ont détruit leur hanche et tout, les empêchant ainsi de bien marcher. Cela arrive régulièrement aux personnes drépanocytaires.

Les infections osseuses sont-elles curables ?
Elles sont curables mais difficilement. Il y a certains parents qui viennent pensant que c’est juste une petite chose faisable en deux ou trois jours. Une infection osseuse se traite par une antibiothérapie devant promptement être mis en place au début, selon une règle médicalement établie et qui dit : « l’antibiothérapie doit débuter dans le quart d’heure où le diagnostic est évoqué. Un plâtre doit être mis à un pareil enfant dans les deux heures qui suivent. Traiter à coup sûr, c’est traiter trop tard. Dans le doute, condamner l’enfant aux antibiotiques ». Cela signifie qu’il n’y a pas lieu qu’un patient ou que le parent d’un patient dise : « Je vais attendre et faire les analyses avant d’être sûr que c’est ceci ou cela pour commencer les traitements ». Donc, dès qu’on évoque le diagnostic ou qu’on y pense, on doit débuter le traitement dans les 15 minutes qui suivent par une double antibiothérapie spécifique. Il faut évidemment prendre le soin d’effectuer les prélèvements des différents sites ou portes d’entrée (gorge, narines, oreilles…) afin d’avoir le microbe. Car lorsque le traitement est aussi fait trop aveuglément, il y a le risque de se retrouver sans pouvoir identifier le microbe, et dans ce cas, on peut avoir de gros soucis. Si c’est une forme d’infection osseuse aigüe, l’antibiothérapie doit commencer par la voie injectable et continuer pendant dix jours environ. C’est pourquoi, les parents doivent user de patience tout en sachant que si c’est mal soigné, c’est l’os du patient qui aura des problèmes. Ainsi, ce dernier aura des séquelles. Toute la durée du traitement fait au minimum 45 jours, à savoir 10 jours d’antibiothérapie par voie injectable. Le relai est pris à partir du 10ème jour et si on a déjà les réserves de prélèvements effectués, l’antibiothérapie pourra être alors adaptée à l’antibiogramme. Parfois en fonction du cas, d’autres mesures peuvent y être ajoutées. La porte d’entrée doit être également soignée.
Je veux préciser qu’on peut se retrouver devant une infection osseuse chronique. L’on ne pourra savoir ce qu’il convient de faire qu’en fonction du type d’élément qu’on a. Je suppose qu’on est face à une ostéomyélite chronique ou une ostéite chronique avec une fistule ostéo-cutanée c’est-à-dire que l’os a tellement été infecté qu’il contient du pus que l’organisme cherche à évacuer, ce qui crée un tunnel, une porte (une communication entre l’os et la peau par laquelle sort l’eau). Par ailleurs, il y a une partie de l’os qui peut être pourrie et être désolidarisée du reste. Cela est appelé séquestre. Il urge de l’enlever puisque c’est de l’os pourri à l’intérieur de l’os, sans quoi, le pus continuera à couler. Quand quelqu’un se lève pour aller juste fermer la fistule, il n’a rien fait. Il faut donc recourir à une séquestrectomie et une fistulectomie qui est un traitement chirurgical réalisé au bloc opératoire. Cependant si c’est une forme aiguë, on peut encore effectuer un traitement médical.
En outre, je dirai que lorsqu’il s’agit de certaines infections chroniques faisant que l’os est complètement détruit, c’est un traitement beaucoup plus agressif, plus coûteux, qu’on peut être amené à effectuer. En effet, il faut d’abord aller enlever tout ce qui est pourri ; ensuite mettre du ciment biologique (élément fortement basique) permettant de détruire les germes. Cela fait qu’une sorte de membrane se forme autour de ce ciment biologique qui, après un certain temps sera ôté pour laisser place à ladite membrane. Un prélèvement d’os sera aussi réalisé ailleurs dans le corps de l’individu qu’on vient mettre en place là afin que l’os se forme autour de cela. On dit qu’on fait alors la technique de la membrane induite encore technique de Masquelet.

Ces infections laissent-elles des séquelles ou handicaps chez les patients au cas où elles sont négligemment soignées ?
Les infections osseuses sont des infections pourvoyeuses de la plupart des séquelles et handicaps retrouvés soit chez les enfants d’un certain âge, soit chez les adultes. J’en ai pour preuve des gens qui sont en fauteuil roulant, qui boitent légèrement tout le temps, ou qui n’arrivent pas à marcher correctement, ou encore qui ont dû subir plusieurs interventions à cause de ces infections-là. Et ceci, car ces pathologies sont têtues et difficiles à traiter, surtout lorsqu’au début au lieu de traiter cela correctement on ose effectuer un traitement hasardeux, cela entraîne des séquelles telles que la destruction totale de l’os ou sa déformation totale causant des discriminations contre cet individu au plan esthétique. En effet, lorsqu’une personne n’est pas bien formée physiquement, il y a des gens qui ne l’apprécient pas bien, qui la discriminent et ce malgré toutes les actions qui sont menées pour protéger les handicapés de ce genre de traitement.
De plus, ces infections peuvent être pourvoyeuses des arthroses précoces (maladies chroniques des articulations). En fait, si cette infection atteint une articulation, elle est capable de la détruire. Lorsqu’une infection osseuse atteint non seulement un segment osseux mais également une articulation, on parle d’infection ostéo-articulaire. Une fois ces articulations détruites, cela est susceptible de causer par la suite des raideurs faisant que le patient n’arrive pas à manipuler ces articulations, comme il le faut car étant désormais limitées dans leur fonctionnement. Je souligne que les articulations les plus touchées sont le genou et la hanche. A la longue, cette complication fera appel à un traitement un peu plus agressif nommé prothèse du genou ou de la hanche (démontable ou changeable) selon la localisation de ces infections-là coûtant jusqu’à 2 ou 3 millions.

Vos conseils
En premier lieu dès qu’on a n’importe quelle infection ou lésion aux plans cutané, Orl (la sphère du nez, de la gorge et des oreilles), respiratoire, urinaire ; ou n’importe quelle plaie des suites d’un accident, d’un panaris, d’une blessure, ces infections doivent être rapidement et minutieusement prises en charge. En second lieu, si des infections osseuses se déclarent, il faut qu’elles soient bien soignées. A cette étape, il urge de respecter les différents temps car le germe doit être traqué et mis en évidence. En fait, c’est le minimum qu’on peut avoir puisque, si on ne le fait pas, des antibiotiques seront utilisés de façon hasardeuse, ce qui peut donner lieu à des résistances. Les aides-soignants et infirmières qui traitent des infections osseuses à domicile à peu près doivent savoir que cela ne fait pas évoluer la chose et après ce sont des mesures plus hardies qui sont obligées d’être prises.
Par conséquent, je conseillerais à chaque parent d’avoir un pédiatre ou un chirurgien-pédiatre pour son enfant, à chaque personne d’avoir tout au moins un médecin généraliste pouvant les suivre et leur administrer le traitement correct afin d’éviter d’aller aux infections osseuses.
Pour finir, je voudrais lancer également un appel à l’endroit de toute la population en général pour que les personnes handicapées du fait de ces infections ne soient pas discriminées car parfois, ce n’est pas de leur faute.
Propos recueillis par Sinatou A. ASSOGBA





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