Droits sexuels et reproductifs : Les Vidomègons en territoire inconnu

La rédaction 27 septembre 2019

Ils font partie intégrante de la société béninoise. Les « Vidomègons » ou enfants placés n’ont jamais été autant sollicités par la classe moyenne. Ce phénomène qui consiste traditionnellement à placer des enfants issus de familles défavorisées auprès d’un tiers (pour la plupart des filles) à des fins domestiques en contrepartie d’une rémunération a encore de beaux jours devant lui. Il ressort d’une enquête menée par Aide et Action-Bénin, que les jeunes filles placées dans les foyers à 90% ne sont pas scolarisées et ne l’ont jamais été, ce qui les empêche de s’informer sur leurs droits sexuels et reproductifs.

Le regard famélique, le visage trempé de sueur, elle sillonne les allées de l’estrade d’un maquis de Cotonou avec un nourrisson au dos. Rebecca 19 ans, vient chaque après-midi faire la manche. Deux ans plus tôt, les parents de l’adolescente l’ont envoyé en ville pour prêter main forte à une tante dans son commerce en lui promettant monts et merveilles dont l’alphabétisation. Elle n’accèdera jamais à l’instruction. En outre, du fait de sa naïveté, Rebecca n’a pas résisté aux avances de l’apprenti du menuisier qui jouxte le restaurant de sa tante. N’ayant jamais entendu parler des méthodes contraceptives, elle tombe enceinte, refuse de céder aux injonctions d’avortement de sa tutrice et se voit bannir par ses parents pour son entêtement. A peine nourrie par l’apprenti charpentier qui a du mal à joindre les deux bouts, Rebecca a accouché dans la douleur et porte sa croix.
Malgré le durcissement de la législation sur la situation des enfants placés au Bénin, on retrouve encore des adolescentes dans la capitale économique pour la plupart non instruites commises à des commerces de toutes sortes. Le contact avec les hommes est permanent. Par ailleurs, ces jeunes filles deviennent des cibles potentielles pour l’assouvissement de l’appétence sexuelle du chef de la famille d’accueil. Interrogée, Véronique, 18 ans, installée dans un foyer d’accueil depuis 5 ans, reste impassible quelques instants pour cacher sa peur avant de se confier après de longues tergiversations : « Je cachais bien le jeu à madame. Pour elle, j’étais vierge. Et elle me demandait de ne pas me souiller avant d’aller au mariage. Papa revenait à la maison quand madame sort et ne se protégeait pas. C’est avec une confidente du quartier que je suis allée à l’hôpital. J’ai vu une conseillère en planification familiale et on m’a fait une injection pour que je ne tombe pas enceinte. Au début, j’ai refusé parce qu’au village, on nous disait que ces produits rendent stériles. Mais mon amie m’a convaincue du contraire et je suis allée. Elle m’a dit que sa précédente patronne avait fait ça et est tombée enceinte quand elle le désirait. » Potentielles victimes de toutes sortes d’abus notamment sexuels, certaines adolescentes placées n’ont jamais tenu une discussion sur les méthodes contraceptives modernes. D’autres, même si elles sentent le besoin, ont peur de s’affranchir de la tutelle pour choisir la méthode qui leur convient. Les fausses rumeurs viennent aussi assombrir le tableau comme l’explique Célestin Oré, assistant médical : « Il y a beaucoup d’informations inexactes qui circulent sur la contraception. La bonne information ne parvient donc pas à ces jeunes femmes. La proportion de femmes non utilisatrices d’une méthode de contraception et n’ayant jamais discuté du sujet dans un établissement sanitaire ou avec un agent de terrain est plus élevée chez les femmes de 15-19 ans (91 % contre 76 % chez les femmes de 25-29 ans et 30-34 ans). Or, on a par exemple le stérilet, les contraceptifs oraux et d’autres moyens qui conviennent parfaitement aux adolescentes. Malheureusement, on ne leur parle que des risques de la sexualité. »

L’abstinence d’accord, la contraception jamais, une posture sociétale désuète
Dans les foyers qui hébergent ces jeunes femmes, on n’a d’yeux en effet que pour l’abstinence. La contraception demeure un sujet tabou. « A l’école, on nous a dit que les filles placées ont aussi droit à la contraception mais nous, on ne connaissait pas ça avant de venir ici. On s’occupe de la maison avec madame et elle nous envoie aussi prendre des cours dans le quartier comme promis à nos parents. Elle nous dit de ne pas approcher les garçons. C’est la même chose qu’elle répète à jeanne, sa fille. En cas de grossesse, maman a dit qu’elle va nous renvoyer au village, » confie Nina, 21 ans, placée il y a quatre ans auprès d’une famille aisée dans la métropole. Seulement, les statistiques montrent de plus en plus que cette façon de penser des familles d’accueil n’est plus en phase avec la réalité. Au Bénin, 12% des adolescentes (15-19 ans) avaient déjà eu leur premier rapport sexuel avant leur 15ème anniversaire selon la cinquième enquête démographique et de santé au Bénin (EDSB-V 2017-2018) publié en avril 2019. Mieux, les adolescentes contribuent pour 21 % à la fécondité totale c’est-à-dire qu’une (01) grossesse sur cinq (05) est du fait d’une adolescente selon la stratégie nationale multisectorielle de santé sexuelle et de la reproduction des adolescents et jeunes au Bénin 2010-2020. Dans ce contexte, Mariette MONTCHO, présidente du réseau ouest africain des jeunes femmes leaders du Bénin, évoque un déni de la réalité. « On ne peut plus imposer l’abstinence à tous les jeunes. D’ailleurs 45, 7% des jeunes ont eu leur 1er rapport sexuel avant d’atteindre l’âge de 18 ans. Au Bénin toujours, près d’une fille sur dix (8,8 %) est mariée avant 15 ans, et plus de trois sur dix (31,7 %) avant 18 ans). » Selon l’UNICEF, le taux des enfants exploités pour différentes tâches a franchi la barre des 52%. Pour Gaston Ahounou, chef service planification familiale, santé des adolescents et jeunes, à la Direction de la santé de la mère et de l’enfant, le Bénin enregistre 5 % de taux de prévalence contraceptive pour les (15-24 ans). Et poursuit-il, « en dehors des disparités liées aux conditions de vie (la prévalence contraceptive moderne est de 27 % pour le milieu urbain et de 21 % pour le milieu rural chez les femmes de 15-49 ans non en couple et sexuellement actives), le cas de ces adolescentes dont les parents n’ont pas les moyens de s’occuper de l’éducation reste préoccupant. »

Un phénomène aux conséquences multiples
Dans son article « Exploitation des enfants au Bénin : le business de vidomègon se poursuit », publié le 12 juillet 2019, Félicienne Houessou du journal l’Economiste fait savoir citant l’Unicef, qu’il existe un demi-million de vidomègons au Bénin, dont quelques cent mille dans la seule agglomération de Cotonou. L’enquête révèle que les parents qui s’adonnent à cette pratique sont parfois à la recherche de moyens financiers pour troquer l’éducation des filles contre celle des garçons. Une thèse que confirme Agbalia F., mère de famille résidant à Allada, une commune située à 48 km de Cotonou : « J’ai huit enfants dont 4 filles que j’ai envoyées à une dame par le biais d’un démarcheur à Cotonou. Leur père n’est plus et je ne voulais pas que les garçons abandonnent l’école par manque de moyens. Vous me dites que mes belles adolescentes envoyées à Cotonou courent le risque de grossesses précoces et d’avortements faute de contraceptif ? Moi, j’ajoute que si j’avais utilisé la contraception, tout ça ne serait pas arrivé. C’est aussi le moment de sensibiliser les gens à faire les enfants en fonction de leurs moyens pour ne pas être obligés plus tard de les envoyer souffrir comme des esclaves. » En effet, comme l’explique le Dr Razaki Moustapha, membre de l’association nationale des cliniques privées du Bénin affiliée au réseau ProFam : « 93 % des grossesses non désirées chez les adolescentes et jeunes à Cotonou aboutissent souvent à des avortements provoqués réalisés dans des conditions précaires. Et, si elles sont scolarisées, plus de 50% de ces adolescentes qui tombent enceinte ne reprendront plus jamais le chemin de l’école. » Face à ces statistiques inquiétantes, Assouma, tenancière d’un débit de boissons au marché international de Dantokpa de Cotonou, un lieu commercial réputé comme le plus grand demandeur de main d’œuvre enfantine, se retranche : « j’ai trois adolescentes qui travaillent avec moi. J’ai promis à leurs parents de veiller sur elles, dès qu’ils vont leur trouver un mari, ils viendront les chercher. Je ne leur ai jamais parlé de contraception. Oui, je pense que ça peut me permettre d’honorer mon engagement auprès des parents d’autant plus que beaucoup d’hommes fréquentent mon bar. Les méthodes contraceptives modernes peuvent également être un moyen de stabiliser les foyers dans lesquels ces jeunes filles ou adolescentes travaillent. J’ai un parent qui s’est disputé violemment avec sa femme parce que cette dernière voulait battre à mort la domestique qui attendait un enfant d’un apprenti maçon du quartier. Le mari voulait protéger la petite mais son épouse s’imaginait autre chose. » Contrairement à cette domestique, certains adolescents placés connaissent un meilleur sort. Marcel, 30 ans, avait été confié par ses parents par le biais d’un démarcheur à un couple plus clément de vendeurs en gros de chaussures masculines à Dantokpa. 20 ans plus tard, il parle correctement français et a un bon boulot. Seule fausse note dans cette élevation sociale, un souvenir douloureux. « Je me rappelle quand à 18 ans, la femme de mon patron a vu un préservatif dans mes affaires, elle m’a tapé à mort, je n’oublierai jamais. Dans le marché en ce moment, plusieurs filles placées qui allaient vendre ça et là tombaient enceinte et on ignorait les auteurs de ces grossesses. A mon avis, prendre en compte spécifiquement ces adolescentes dans la sensibilisation liée aux méthodes contraceptives modernes participerait de l’égalité des chances, l’égalité des sexes et d’un accès équitable aux droits humains et au développement. »

Bergedore HADJHOU



Dans la même rubrique