Ecotourisme au Bénin : Agonvè, une île d’exception

Fulbert ADJIMEHOSSOU 23 avril 2020

Satisfaire les besoins d’aujourd’hui sans compromettre ceux des générations futures. Au Bénin, à près de 200 km de Cotonou, les habitants de l’île de Agonvè ont compris l’enjeu. Entre agriculture et pêche, la vie sur cette terre entourée d’eau révèle un attachement profond à la nature.

La barque glisse sur l’eau. A la commande, une femme, la trentaine. C’est la première spécificité à laquelle fait face tout visiteur de cette île. « Les hommes vont à la pêche et laissent l’opportunité aux femmes de conduire les barques pour avoir quelques petits sous », nous souffle Toussaint Adjidokpa, notre guide. En ce jeudi de mars, dans cette localité de la commune de Zagnanado, c’est le calme plat.
A perte de vue, se dresse un écosystème hors pair qui suscite en tout visiteur, l’envie d’aller à la conquête du monde sur le lac Azlili, large de 200 ha. Très vite, le tumulte des moteurs s’efface des esprits pour laisser résonner la douceur et le souffle de cette biodiversité.
En posant les pieds sur terre comme des explorateurs, les visiteurs de cet écosystème se lancent dans une aventure inédite. Il y a très peu d’infrastructures qui aux yeux des résidents valent plus qu’on n’imagine. « En dehors des habitations, il y a une école, une église, quelques forages. Comme tout écosystème, vous avez des oiseaux aquatiques », témoigne Dr Flavien Dovonou, chercheur. Quelques heures passées au milieu de ce paysage mythique suffisent pour voir la nature sous un angle sacré.
Selon la légende, ce plan d’eau est le don d’un lépreux au village pour l’hospitalité à lui offerte, alors qu’il avait déjà parcouru plusieurs localités sans être accueilli. « C’est une personne qui allait de village en village mais l’accueil qu’on lui a réservé à Agonvè est si différent que quand il est parti, on a retrouvé le lac à cet endroit », conte Athanase Dègan, ressortissant de Agonvè.

Une pêche saisonnière
Le lac est donc un don de génie. Et les plus de 2000 habitants, en majorité des pêcheurs qui vivent sur l’île d’Agonvè lui vouent un respect profond, au point de se fixer des règles strictes pour conserver cette ressource du prolongement de la vallée de l’Ouémé. « Pendant la crue, à partir du mois d’août, nous fermons le lac aux activités de pêche. L’interdiction dure 6 mois. Dans le 7e mois, c’est-à-dire en janvier de l’année qui suit, nous l’autorisons à nouveau. Cette mesure vise le repeuplement des poissons. Nous avons donc de gros poissons parce qu’avec la pêche saisonnière, les alevins ont le temps de se développer. Ce sont nos ancêtres qui ont instauré cette tradition et nous la perpétuons de génération en génération », confie Jean Dossa, pêcheur.
Le caractère sacré du lac soumet ainsi son exploitation à des interdits, notamment la proscription de certaines techniques de pêches, l’utilisation de filets éperviers et des acajas. Le panthéon vodoun de l’île assure le respect de cet ensemble d’interdits. Une patrouille est aussi constituée pour la surveillance. Toussaint Adjidokpa, notre guide, est aussi membre de ce comité en tant que responsable départemental de l’Union nationale des pêcheurs artisans continentaux du Bénin. « On fait des contrôles. Les nuits, on envoie les membres du comité de pêche sur le lac. Si on attrape quelqu’un, il paye 100.000 Fcfa. Avant c’était 60.000 Fcfa et on a renforcé les sanctions. Ce n’est pas que nous voulons forcément de l’argent. L’objectif est de dissuader les gens de pêcher pendant la période ».

Une école de biodiversité et de Gire
Ces modes de vie témoignent de la conscience de ces pêcheurs à gérer durablement les ressources qu’ils exploitent et dont ils dépendent pour leur survie. Quand on sait que les plans d’eau, dans leur majorité sont menacés par les pratiques de pêches au Bénin, l’île d’Agonvè devient un modèle à implémenter pour créer la synergie entre systèmes coutumiers et modernes.
Zacharie Sohou, Directeur de l’Institut de Recherche Halieutique et Océanologique du Bénin (Irhob) pense que c’est une pratique à promouvoir. « C’est une bonne chose. Le stock de poissons va se reconstituer. Beaucoup de poissons vont pondre des œufs. Les larves auront le temps de grandir. C’est toujours bien de fermer pour un temps, même si c’est pour un mois, et tendre vers trois et plus. Ainsi, les pêcheurs pourront avoir assez de poissons. C’est une méthode de gestion de la pêcherie. Il faut que nous arrivions à fermer la pêche surtout pendant la période de reproduction et celle où les larves vont grandir », propose le chercheur.

Un vivier pour l’écotourisme
Hormis l’histoire fascinante de cette communauté, la singularité des pratiques de pêches, le paysage formé par le lac autour d’Agonvè est accrocheur. « C’est vraiment un exemple de gestion durable des écosystèmes avec un accent sur la Gestion intégrée des ressources en eau », souligne Dr Flavien Dovonou, Enseignant Chercheur à l’Institut National de l’Eau, originaire de la région.
Entre les forêts sacrées, le spectacle des enfants dans l’eau, le reniflement des hippopotames et les étendues de raphiale, l’île est un régal pour les amoureux de la nature. « On retrouve ici des oiseaux, la sitatunga, le caïman, l’hippopotame pendant la crue et beaucoup d’autres espèces animales. Pour la survie des populations et des ressources du village, il faut un certain nombre d’organisation pour permettre aux hommes, aux animaux et aux autres composantes de l’écosystème de se retrouver dans une aisance qui ne dit pas son nom. L’île d’Agonvè, c’est une merveille de biodiversité, de cultures, emballée dans un sentiment enivrant de mystère, de profusion et d’irrationalité. Un cadre d’exception qui mérite une attention dans la durée.





Dans la même rubrique