Education inclusive en milieu rural au Bénin : Les enfants handicapés laissés-pour-compte à Kpomassè

La rédaction 11 décembre 2021

A Kpomassè, commune située dans le département de l’Atlantique, les chances de scolarisation des enfants handicapés sont quasiment nulles. Entre stigmatisation et mauvaises conditions de vie, ils peinent à faire valoir leur droit à l’éducation.

« J’ai dû convoquer mon père à la gendarmerie pour qu’il me donne 200F cfa par jour… ». Assis sur le seuil de sa porte, le regard perdu dans le vide, Rock Assou, président de l’Association des Personnes Handicapées de la Commune de Kpomassè (Kaph) se remémore ses disputes avec son géniteur. Handicapé moteur depuis la naissance, le trentenaire raconte avoir été traité comme un enfant fétiche. « J’étais l’enfant de la honte. Je n’avais pas le droit de sortir. On me donnait à manger dans l’antichambre », se rappelle-t-il. Excédé par ce traitement, il s’est vu obligé de recourir à la loi pour contraindre son père à accéder à sa volonté d’aller à l’école. « Il déposait les 200f cfa au niveau de la gendarmerie et j’allais les récupérer auprès du Chef d’arrondissement ».
Deux décennies plus tard, le sort des enfants handicapés n’est toujours pas reluisant dans la localité. En dehors de la stigmatisation dont ils sont victimes, ils sont presque absents dans les centres d’éducation. Le complexe scolaire public de Houedjro-kpago, l’un des 13 villages de l’arrondissement de Dékanmè compte un seul handicapé sur un effectif avoisinant 400 écoliers. « Quand les parents n’ont pas suffisamment de moyens pour s’occuper de tous leurs enfants, ils donnent la priorité de la scolarisation à l’enfant non handicapé », précise Franck Mevo, Secrétaire Général de la mairie de Kpomassè.

Inexistence des centres d’éducation pour personnes handicapées
A Kpomassè, les enfants handicapés ne bénéficient pas des dispositions prévues à l’article 30 de la loi n°2017-06 portant protection et promotion des droits des personnes handicapées en République du Bénin qui dispose :« l’Etat garantit le droit à l’éducation, à l’enseignement et à la formation aux personnes handicapées ».
Selon le Document de synthèse des analyses sur les populations vulnérables conjointement produit en avril 2017 par l’Unicef, le Fnuap, la Banque mondiale et la coopération suisse, les enfants handicapés âgés de moins de 15 ans représentent 17,6% de la population des personnes handicapées. Et 80% de ces enfants sont dans la tranche de 5 à 14 ans. Les formes de handicap les plus répandues sur le territoire national sont le handicap visuel (37,4%), auditif (18%), moteur cérébral (16, 9%), moteur (16,4%), intellectuel (3,9%) et enfin mental (3%). Dans le lot, seuls les handicapés moteurs étudient dans cette région. Les autres sont paralysés dans leur élan par l’inexistence des centres de prise en charge.
A cinq ans, Josiane Noumon continue de regarder l’école de loin. Frappée par la surdité, cette fillette domiciliée à Tokpa-Domè, ronge son frein . « Quand elle voit ses amis prendre leur sac pour se rendre à l’école, elle me demande de lui en acheter un. Mais il n’y a pas d’école pour les personnes comme elle ici », regrette sa génitrice.
Contrairement à Josiane, Léocadie Hounguè a vécu dix ans en situation de classe entre la maternelle et le cours d’initiation. « Sa réaction diffère de celle des autres. En plein cours, sans demander la permission, elle peut faire ses besoins. Quand je leur partage les cahiers de devoir, elle déchire le sien ou détruit son stylo », raconte Bernard HOUNKPE, son ancien instituteur.
Ce n’est pas la volonté d’étudier qui manque à Léocadie, reconnait sa mère. « C’est son mal qui lui a ôté le goût de l’école ». La détermination de la petite fille se heurte d’une part à des difficultés d’élocution et d’autre part à des soucis de mobilité.
Handicapé auditif depuis son enfance, Thierry Ganglo ne fait pas exception à la règle. A 14 ans, il n’a jamais été scolarisé. « Je n’ai vu personne dans sa situation étudier ici. Il y avait un garçon comme lui qui a été à l’école pendant un moment mais a fini par abandonner », témoigne son beau-père. « C’est pourquoi je n’ai pas cherché à le scolariser », tranche-t-il.

Le calvaire quotidien des handicapés moteurs
La plupart des 17 écoles maternelles, 70 écoles primaires et 10 Collèges d’Enseignement Général (CEG) de Kpomassè ne disposent pas d’infrastructures adaptées à la condition des personnes handicapées. Au complexe scolaire public de Houedjro-Kpago, les rampes d’accès aux salles de classe sont inexistantes. Conséquence, Irénée Logoso, le seul écolier handicapé de l’école se met à quatre pattes pour se mouvoir. D’après Mathias Govi, directeur du groupe A, c’est en étant accroché aux bras de ses camarades que le jeune garçon de 13 ans effectue le pénible déplacement entre sa maison et l’école. Sa mère raconte avec amertume le quotidien de son garçon qui a été inscrit pour la première fois à l’âge de 9 ans. « S’il marche un peu, les articulations à partir de la hanche jusqu’à la plante des pieds lui font très mal. Parfois, il reste à la maison à cause des douleurs. Si jamais il pleut un jour ouvrable, il n’y va pas, par peur de se faire salir par la boue ». Moïse Félé, handicapé moteur au CEG Dékanmé a connu une situation similaire. « J’ai commencé le CI en 2007. A partir de 2009, je suis resté à la maison pendant près de trois années à cause de ma maladie. Aujourd’hui, j’ai 19 ans en classe de troisième », avoue-t-il avec regrets.
Si le relief est plat à l’Epp Houedjro-kpago, ce n’est pas le cas au CEG Dékanmé. Cela accentue le calvaire de Moïse sur le trajet entre l’école et la maison. « Quand je m’efforce pour rentrer des cours, le soir au coucher, je n’arrive pas à dormir. Je ressens de vives douleurs au pied et au niveau de la colonne vertébrale ».

Des réformes qui en rajoutent aux peines
« Les populations méconnaissent les attributions des Centres de promotion sociale (CPS). Tout ce qu’elles savent, c’est que quand un homme bat sa femme, il faut aller se plaindre au CPS », fait observer Léon Dossou, chef Centre de la Mairie de Kpomassè. Justine Gbonou, mère de deux enfants handicapés moteurs vivant à Telokoé-Ahouya, s’est donc résignée à porter sa croix. Depuis le décès de son époux en 2012, la cinquantenaire s’occupe toute seule de ses progénitures. Son garçon de 16 ans, handicapé moteur et élève en classe de sixième, parcourt plus de six kilomètres pour se rendre au CEG Dédomè. Elle a l’habitude de lui prendre un conducteur de taxi-moto ou d’emprunter une moto pour le déposer. « A défaut, il reste carrément à la maison », relate la vieille femme, les yeux larmoyants. Pouvait-elle avoir un coup de pouce au centre social ? A priori, oui, à condition de se faire délivrer la Carte d’Identification Personnelle (CIP) et un certificat médical. « Actuellement, il y a un cas que nous voulons prendre en charge, mais nous sommes bloqués parce que les réformes ont exigé que les parents aient le CIP », relate Léon Dossou.
Quand on se réfère aux tarifs des actes professionnels des spécialistes de la santé, le coût du certificat médical pour handicapé est estimé à dix-mille Francs CFA en République du Bénin. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête des parents.

Des raisons d’y croire…
Le handicap n’est cependant pas un frein à l’épanouissement. Ghislain Adande, membre de la Fédération des associations des Personnes Handicapées du Bénin (FaPHB), a eu un brillant parcours scolaire, malgré son handicap visuel. « En 2004-2005 au CEG Zongo à Parakou, sur les 71 élèves de la sixième, j’étais le premier avec 18,36 de moyenne », fait-t-il savoir. Plus tard, en 2014, il sortira major de sa promotion à l’Ecole Supérieure des Assistants Sociaux (ESAS) de la Faculté des Sciences de la Santé (FSS) de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac). Handicapé moteur, inscrit en première année à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (FASEG) de l’Uac, Timothée Acclombessi est également un exemple parmi tant d’autres. Ayant effectué ses études primaires et secondaires à Dékanmè, il estime qu’il n’en serait pas là sans le soutien de sa famille.
Sur son site internet (www.hi.org), Handicap International précise que les enfants handicapés ont dix fois moins de chance que les autres de fréquenter une école. « Cette exclusion du système éducatif réduit les possibilités d’accéder à un apprentissage des compétences nécessaires pour développer leur potentiel et participer à la vie de leur communauté ». Pour ce faire, des approches et technologies innovantes comme les outils d’aide à l’expression pour un enfant qui a des difficultés à communiquer ou d’agrandir un écran pour une personne avec un handicap visuel sont proposées. « Ainsi des professions sont développées, comme les instituteurs spécialisés itinérants qui peuvent combler un maillon manquant dans le système éducatif et permettre à des enfants handicapés isolés d’avoir accès à un enseignement et de fréquenter l’école locale ».
Nadine BEHANZIN (Coll.)





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