Entretien avec Dr Célestin-Alexis Agbessi à propos du coronavirus : « Les pauvres paieront un lourd tribut… »

Moïse DOSSOUMOU 17 mars 2020

Dr Célestin-Alexis Agbessi est praticien hospitalier CHU Bichat, Paris 18. Spécialiste de médecine d’Urgence, master de Santé, Populations et Politiques Sociales (EHESS, Paris). Doctorant en Politiques sociales, il travaille sur les politiques de santé au Bénin dans les mécanismes de protection sociale des pauvres et de temps en temps, fait quelques incursions en Sciences politiques et en anthropologie des religions. A travers ces lignes, il donne son appréciation sur la gestion de la pandémie du moment à travers le monde entier.

Qu’est-ce que le coronavirus ?
Les coronavirus (CoV) sont une grande famille de virus qui provoquent des maladies allant du simple rhume à des maladies plus graves.
Le nouveau coronavirus (nCoV) découvert à Wuhan en Chine est une nouvelle souche qui n’a pas été identifiée auparavant chez l’homme. Au moment où ces lignes sont écrites le 12 mars 2020, il y a dans le monde 124518 cas confirmés (très probablement largement sous-estimés) dans 118 pays dont 4607 décès enregistrés très majoritairement en Chine.
Cette maladie COVID-19 fait peur au monde entier, parfois de manière irrationnelle car il rappelle de manière insidieuse ce que nous n’avons pas ou peu connu en Afrique : la pandémie de la grippe espagnole : 50 millions de morts. C’est un souvenir douloureux pour l’espèce humaine qui a pensé disparaître. Mais quand on remonte plus loin : toutes les pestes par exemple au moyen-âge, c’est une peur qui vient de loin. Une peur atavique qui a pour conséquence la préservation de l’espèce. Mais bien évidemment avec l’avènement de la communication de masse, cette peur est décuplée par les images et les sons entretenus par les médias et les discours qui, vous le voyez, sont prédominants dans l’hémisphère nord et très peu dans le sud. Mais ça viendra d’ici peu. C’est une question de temporalité.

LE COVID-19 : Coronavirus Disease 2019
Comme je le disais plus haut, la présentation peut passer du simple rhume à une maladie plus grave. Ces caractéristiques viennent de la première étude prospective à Wuhan par une équipe chinoise sur une cohorte de 41 malades. Plusieurs autres études ont été faites avec des échantillons plus grands aujourd’hui.
Les caractéristiques principales : Fièvre (98%), Toux (31%), Myalgies et fatigue (44%). En termes de caractéristiques secondaires, nous avons les expectorations 11% (crachats : glaire, etc..), Céphalées (maux de tête) 8%, Hémoptysie (crachats de sang) 5%, la Diarrhée (3%), la Dyspnée (gêne respiratoire) 22% en 8 jours
Caractéristiques biologiques et radiologiques. Il y a également la lymphopénie (baisse des lymphocytes) 63%. Pour ce qui est des complications, il y a le syndrome de détresse respiratoire aiguë (comme le SRAS), l’insuffisance rénale, l’insuffisance cardiaque, l’infarctus du myocarde, l’infection secondaire.
A la date du 12 mars 2020, il y a dans le monde 124518 cas confirmés (le nombre de cas réels étant très largement sous-estimés) dans 118 pays dont 4607 décès enregistrés très majoritairement en Chine. L’évolution de la pandémie initialement en Chine a surpris et a fait déplacer le directeur de l’OMS par deux fois à Pékin pour rencontrer le président Xi Xiping afin d’établir les termes exacts de la déclaration de portée internationale, dûment négociée avec Pékin. C’est une diplomatie sanitaire en conflit feutré avec la deuxième puissance économique mondiale qui est consciente des conséquences néfastes de la déclaration d’une nouvelle maladie émergente sur son territoire comme « menace planétaire ».
Le 31 décembre 2019 le monde entier se préparait à entrer dans la nouvelle année 2020 quand l’OMS est informée de cas de pneumonie d’origine inconnue provenant de la ville de Wuhan dans la province de Hubei en Chine. Une semaine plus tard, le 7 janvier 2020, les autorités chinoises mettent en évidence un virus de type Coronavirus. Le monde entier découvre un peu abasourdi cette épidémie que les autorités chinoises avaient essayé initialement de dissimuler en contraignant les lanceurs d’alerte au silence. Le cas du Dr Li Wenliang, ophtalmologiste, en est dramatiquement le symbole, puisqu’il en mourra lui-même le 7 février. En effet, dès le 30 décembre, il alerta avec 7 de ses collègues médecins d’une épidémie ayant les caractéristiques du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu sévère). Arrêté par la police, il fut accusé de « répandre de fausses rumeurs ». Le 20 janvier, le président Chinois Xi Xiping signe le début de la mobilisation et de la riposte générale après que Zhong Nanshan, une des sommités médicales du pays avoue que la transmissibilité inter-humaine du virus est possible. Trois semaines de perdue. Trop tard.
Le 30 janvier 2020, le Directeur général de l’OMS, le Dr Tedros a déclaré que le nouveau foyer de coronavirus (2019-nCoV) était une urgence de santé publique de portée internationale après d’intenses discussions avec la Chine. Il lui a fallu beaucoup de persuasion pour faire capituler les Chinois mais sous plusieurs conditions : la première était de ne pas interdire les voyages et le commerce dans les recommandations de l’OMS. Aujourd’hui tout a basculé et c’est le monde entier qui tremble et qui a peur. Le 11 mars, elle est déclarée pandémie. L’Afrique semble faire exception.

Ce virus, jusqu’à présent n’a pas encore infecté un noir africain particulièrement. Ou si je me trompe informez-moi. Pourquoi ?
C’est une fausse bonne nouvelle : bien sûr que des noirs ont déjà été infectés : des Ivoirens (des pasteurs). Ils vont très bien, grâce à la médecine. Ils ont été infectés en France à Mulhouse dans le Grand Est en France qui aujourd’hui est l’un des grands foyers avec une difficulté majeure pour les soignants (qui comme d’habitude sont en première ligne et paient aussi un lourd tribut, comme les militaires dans une guerre). On se rassure comme on peut, alors que c’est une question de géographie et pas de couleurs de peau, c’est une question de latitude et de points sur le globe. En Chine aussi des noirs ont été infectés, mais ils vont très bien comme la plupart des Chinois de leur âge et de leur histoire médicale. En France dans mon hôpital Bichat, Paris 18 je reçois des nouvelles tous les jours. Il y a bien entendu des Noirs infectés. Il n’y a pas de supériorité du Noir dans le COVID-19, c’est une hérésie que de le penser et incite à prendre des risques inutiles. Des Noirs meurent et vont mourir de COVID-19. C’est factuel en France, en Europe, aux USA.

Alors, le Bénin a pris certaines dispositions pour sécuriser ses populations. Quelle lecture faites-vous de ces mesures ?
Les mesures prises sont d’abord préventives comme la création de zone de quarantaine : c’est du bon sens organisationnel. On devrait en créer un par département à coté des CHD comme recours médical, mais compte tenu de l’urgence de la situation ... Dans tous les cas tout ce qui est fait avec l’aide de l’OMS qui édite des règles universelles de prise en charge est souhaitable car il ne faut pas oublier le coût énorme que cela représentera : des milliards. Il faut rappeler une évidence simple : nous sommes un PTP : pays très pauvre. A partir de là, on peut voir la faiblesse des infrastructures sanitaires, et bien évidemment c’est effrayant. Depuis des années la vie des populations n’a jamais valu grand-chose et aujourd’hui nous nous retrouvons avec nos dirigeants sur le même bateau des possibles contaminations avec les mêmes probabilités de finir dans les mêmes centres de soins et les mêmes réanimations : je peux vous dire que ça les effraie au plus haut point. Même quand on est riche au Bénin, on ne peut pas se soigner efficacement. C’est un factuel et ce n’est faire injure à personne. On ne peut pas se faire soigner car le matériel est quasi absent ou inutilisable. Mais nous ne sommes pas seuls : la chine va envoyer 1000 respirateurs en Italie.

Or au Bénin quels sont les établissements capables de faire de la réanimation intensive ?
En résumé, nous manquons de l’essentiel de base en temps normal déjà. Et c’est une responsabilité collective de tous les gouvernants depuis longtemps. Aujourd’hui pour le COVID-19 Nous pouvons, grâce au kit de l’OMS, faire un diagnostic / Isoler à domicile ou en surveillance en zone contrôlée et si c’est des clusters (cas groupés impossibles à isoler à domicile) isoler dans des zones de quarantaine. Mais si le nombre de cas graves devient massif, je ne suis pas sûr que nous puissions nous adapter de manière massive. Nous ne sommes malheureusement pas équipés. Ni l’Italie, ni la France qui sont les 9eme et 7eme puissances mondiales. Excusez du peu.

Si je comprends bien, on n’a pas de quoi faire face à des cas confirmés et rêver les soigner efficacement ?
Techniquement, la confirmation des cas peut prendre environ 45 mn (Point of care ou biologie délocalisée) et jusqu’à deux jours dans certains pays. Imaginer le gap de temps ? En plus, si le cas est confirmé, ça dépend de son tri ou degré de gravité (1- pronostic vital 2- Très grave 3- grave 4- moyen 5- Bénin). Les tris 1 et 2 ont 15 % de chances de mourir, les autres 85% vont survivre sans aucune ou très peu de séquelles. Mais dans notre malheur, nous avons de la chance : notre pyramide des âges. C’est l’inverse des pays du Nord : notre base est très élargie : nous sommes une population jeune à plus de 80%. Donc peu de risque de mortalité si on se réfère aux datas publiées dans les journaux scientifiques et par l’OMS chaque jour.. C’est notre chance. En Europe, c’est 35% de patients > 70 ans, d’où la peur et l’angoisse car le système de santé ne peut pas tout absorber, d’oú aussi une surmortalité dommageable. Il faut quand même rappeler quelques évidences pour mettre les choses en perspective : la grippe saisonnière en France c’est en moyenne 8-10 000 morts par an, le paludisme au Bénin c’est 2182 morts en 2017 et près de 13967 morts en Angola. Chaque mort est toujours de trop quand elle est évitable, c’est pour cela que cette pandémie est une véritable fenêtre d’opportunité pour la santé en Afrique et la solidarité dans notre continent quand on voit le travail du CDC Afrique, OMS Afrique, Institut Pasteur Dakar. Des gens qui ne sont pas au devant des scènes, dans l’ombre et qui font un travail exceptionnel. Je profite pour lancer un appel à toutes les personnes capables d’aider leur pays (financièrement, donner du temps, de l’énergie positivé car on en aura besoin si la crise s’aggrave et les confinements importants etc...) de le faire d’une manière ou d’une autre. Ceci transcende la politique

Nous avons entendu dire que le virus n’est pas viable au-delà de 27°C. Qu’en est-il réellement ? N’est-ce pas l’une des raisons pour lesquelles le virus n’est pas répandu en Afrique au sud du Sahara ?
Comme tous les virus. Ce n’est pas une particularité exceptionnelle. Un virus a besoin d’infecter pour vivre. Quand on va entrer dans la saison des pluies et qu’il fera plus froid, le nombre de personnes infectées va sans doute augmenter.
En dessous du Sahara : je le disais tantôt : le climat : Nous sommes en zone intertropicale et actuellement nous sommes en été quand le nord est en hiver or toutes épidémies virales se font en hiver dans le Nord. Regarder tous les pays intertropicaux du globe. Dans la même position que toute l’Afrique sub saharienne. Il me semble que c’est plus une question de saisonnalité de chaque hémisphère pour le moment. Une question de climat (donc de température globale)

Pensez-vous que l’épidémie pourra être contenue ? Ou est ce qu’elle deviendra une maladie comme tout autre ?
Il faut faire l’analogie avec les épidémies grippales en Europe. Sommes-nous atteints ? Oui, mais à la marge, quand les gens reviennent d’Europe ou d’Amérique. Les mêmes causes donnent les mêmes effets. Il n’y a pas de magie, pas d’exceptionnalité africaine, mais saisonnière. Il y a peut-être un risque de récurrence annuelle par le cycle des saisons et des voyages : quand l’hémisphère sud sera en Hiver, le nord en été : les réservoirs vont se constituer et se le filer. Le pire étant la récurrence saisonnière.

Aussi, quels conseils pouvez-vous nous donner pour limiter les risques de contagions de diffusion ?
Nous avons une fenêtre d’opportunités exceptionnelles d’amplifier l’amélioration des systèmes de santé en Afrique et en particulier au Bénin. En investissant massivement dans le système de santé (infrastructure, Ressources humaines, formations, matériels etc..) La résilience dont fera preuve le système actuel conditionnera le futur du pays. Mais il y a fort à parier (je le souhaite) que nous n’aurons que la queue de la comète car ayant une population jeune. Il est indéniable que les mesures qui seront prises et respectées auront en même temps une incidence sur d’autres maladies manuportées : diarrhées, dysenterie, hépatite A, choléra, grippe, tuberculose pourquoi pas ? Mais comme dit une amie à moi : en avant c’est devant. Et nous attendons les autorités devant, c’est-à-dire en avant avec un sens de la prospective, un bon jugement.
Masques pour la population / personnels de santé : prévus en quantité suffisante ? Savon en quantité suffisante prévue ? Fontaine publique pour lavage de main prévue ? Equiper les collèges et lycées de zone de lavage de mains après la récréation prévue ? Bref toutes ces mesures simples. Gouverner, c’est prévoir. Equiper chaque entrée d’hôpital, de clinique etc.. de zone de lavage par gel. Fabriquer le gel sur place (l’OMS a libéré la formule) et distribuer au nom de l’état protecteur aux élèves par exemple... Mais ils vont le vendre et seuls ceux qui le peuvent, achèteront (je souhaiterais être démenti pour le plus grand bien de tout le monde) : c’est là le plus grand mal. Les pauvres paieront un lourd tribut car pauvres. La libéralisation des finances pour le paiement des soins intégralement pour les patients atteints quels que soient leurs niveaux de gravité, un revenu de substitution si possible pour les malades atteints et leur famille, une réserve alimentaire pour les confinés éventuels, bref des mesures sociales qui accompagnent. C’est le seul combat qui mérite vraiment qu’on s’y attarde en ces temps troublés. Les pauvres. Ce sont nos repères. Et enfin pour nos populations analphabètes, on leur délivre des messages dans leurs langues à travers toutes les radios du pays. Il le faut et c’est indispensable. C’est une des faiblesses du non apprentissage des langues locales à l’école. Elles sont utiles et aujourd’hui plus que jamais. Envoyer des messages sur tous les téléphones en Fon/ Yoruba/ Dendi / Adja / Mahi / Baatonu / Mina etc... et j’en oublie pardon.
Enfin je voudrais vous entretenir d’un champ de conséquences qui sont à mon avis les points les plus importants pour les dirigeants ou les futurs apprentis : la prospective sécuritaire.
L’élément le plus important dans les rapports humains est la liberté sous toutes ses formes. En effet, garantie par toutes les constitutions des états de droits, elle peut être remise en cause pour motif d’insécurité sanitaire et protection publique, y compris l’état d’urgence qui est le degré le plus élevé de restriction des libertés publiques pour la conservation de l’état (en extrapolant largement), à considérer que la conservation de la sécurité publique équivaut peu ou proue à celle de l’état.
Cette pandémie engendre des restrictions un peu partout liées à l’insécurité sociale.
Il y a des mesures de restrictions des libertés sociales avec limitations des foules, des rencontres, des Matchs joués à huis clos, la Fermeture des écoles, des mosquées, des églises, la limitation des relations sociales dans ce qui constitue l’essence de l’humanité. L’homme n’est homme que parmi les hommes. La solitude, peur, angoisse, anxiété, sensation d’abandon pouvant parfois conduire au suicide.

Quel lien peut-on établir avec la grippe espagnole ?
On estime que 50 % de la population mondiale fut contaminée (soit à l’époque 1 milliard d’habitants), 25 à 50 millions de personnes en périrent, avec un consensus autour de 30 millions de morts.
Pour l’histoire : La grippe de 1918, aussi nommée à tort « grippe espagnole », est due à une souche (H1N1) particulièrement virulente et contagieuse de grippe qui s’est répandue en pandémie de 1918 à 1919. Cette pandémie a fait de 20 à 40 millions de morts, 30 millions selon l’Institut Pasteur, voire 100 millions selon certaines réévaluations récentes. Elle serait la pandémie la plus mortelle de l’histoire dans un laps de temps aussi court, devant les 34 millions de morts (estimation) de la Peste noire. Son surnom « grippe espagnole » vient du fait que seule l’Espagne - non impliquée dans la Première Guerre mondiale - a pu, en 1918, publier librement les informations relatives à cette épidémie
Apparemment originaire de Chine (1918), le virus de 1918 serait passé, selon des hypothèses désormais controversées, du canard au porc puis à l’Homme, ou selon une hypothèse également controversée directement de l’oiseau à l’Homme. Elle a gagné rapidement les États-Unis, où le virus aurait muté pour devenir plus mortel (pour 3% des malades, contre moins de 1/1000 pour les autres épidémies de grippe). Elle devint alors une pandémie, à travers l’Europe, puis dans le monde entier par ses colonies.
Il est aussi à noter, vu le cycle de réapparition des épidémies de grippe mortelle s’espaçant, au maximum constaté, de 39 ans, la dernière datant de 1968, l’OMS prévoit « statistiquement » l’apparition d’une pandémie de grippe mortelle d’ici 2010 à 2015. Mais on est en 2019-2020 la science statistique ne ment pas. Voilà pourquoi, depuis quelques années, un certain nombre d’études sont soudainement consacrées au virus de la grippe espagnole, certaines visant à en récupérer des souches intactes, tangiblement étudiables, pour permettre l’édification de défenses adéquates.

Pourquoi les enfants ne sont-ils pas massivement contaminés ?
En effet, c’est un constat. Les études sont en cours pour comprendre. Mais si on fait l’analogie avec la grippe, les enfants sont peu malades de ces virus sauf quand ils ont des petites fragilités et c’est aussi selon l’âge. Mais pour le moment je préfère dire on ne sait pas : on le constate.
Propos recueillis par Moïse DOSSOUMOU





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