Entretien avec le syndicaliste Fabrice Hounsounou : « Le niveau des apprenants baisse d’année en année (…) Le pire est à craindre avec la Covid-19… »

Karim O. ANONRIN 27 mai 2020

Il s’appelle Fabrice Hounsounou. Il est le Vice-président de la Commission Administrative Paritaire du Ministère des enseignements maternel et Primaire, Porte-parole des Organisations Syndicales du même ministère. Dans un entretien accordé à votre journal, Fabrice Hounsounou parle de la perturbation de l’année académique non pas par des mouvements de grève, mais plutôt par la situation de la crise sanitaire mondiale caractérisée par la pandémie du nouveau coronavirus qui n’a pas épargné le Bénin.

Dites-nous de façon spécifique, le rôle que joue la Commission Administrative Paritaire du Ministère des Enseignements Maternel et Primaire.
Selon les dispositions du décret n°2019-457 du 16 Octobre 2019 portant attributions, composition et mode de fonctionnement des Commissions Administratives Paritaires, elle est obligatoirement saisie pour avis et suggestions :
-sur toute révision ou modification des textes portant régime juridique d’emploi des personnels concernées ;
- sur le tableau d’avancement de grade ;
- sur les avantages et récompenses accordés aux agents du secteur ;
- en matière de dialogue social
- l’évaluation du stage probatoire
- l’examen des recours administratifs en matière de notation chiffrée et d’appréciation des agents ;
- les sanctions disciplinaires du deuxième degré.
Elle vient remplacer les Conseils Sectoriels pour le Dialogue Social au niveau des ministères, étendue aux institutions et les mairies. Il a pour rôle de défendre les intérêts moraux, matériels et financiers des travailleurs auprès des gouvernants. Au niveau du Ministère des Enseignements Maternel et Primaire, nous gérons les revendications relatives aux problèmes de carrière, d’avancement, de formation, tout ce qui est réforme au niveau de ce ministère pour ne citer que ceux-là.

Depuis un certain temps au Bénin, il n’y a plus possibilité de faire grève au-delà de 10 jours par an. Si l’année académique n’a pas été perturbée par les grèves en 2020, elle l’a été à cause de la pandémie du nouveau coronavirus. Qu’est-ce que cette situation vous inspire ?
Avant de répondre à votre préoccupation, je dois vous dire que les travailleurs ont toujours la possibilité d’aller en grève. Elle a juste été encadrée selon les dires des législateurs. Il faut aussi reconnaître que les mouvements de grève prenaient l’allure d’une exagération. La grève qui devrait être la dernière arme à laquelle nous devons avoir recours était pratiquement devenue la première arme que certaines organisations brandissaient. C’est le moment de nous regarder dans le miroir. Il est aussi vrai qu’en voulant réguler le droit de grève dans notre pays, le législateur à son tour a exagéré. Nous sommes en train de poursuivre le lobbying pour corriger le tir car il y a plusieurs formes de grève qui jouent sur le rendement car l’enseignant est en classe mais démotivé. Pour revenir à votre question, nous savons tous que le coronavirus sévit dans notre pays à l’instar des autres pays du monde entier. Cette pandémie est venue nous démontrer qu’il y a encore beaucoup de choses à faire dans plusieurs secteurs et surtout celui de l’éducation. Depuis un certain temps, les écoles sont fermées même si elles viennent d’être partiellement ouvertes. La situation est déplorable, mais nous faisons avec.

En tant que partenaires sociaux, est-ce que vous êtes totalement en phase avec les décisions prises par le gouvernement pour la reprise partielle des classes ?
Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons rendu publique le 07 mai dernier une déclaration après le conseil des Ministres en sa séance du 06 mai 2020, séance au cours de laquelle le gouvernement a décidé de rouvrir les classes le 11 mai sans aucune concertation avec les partenaires sociaux que nous sommes. Nous aurions souhaité que les mesures prises par le gouvernement soient concertées car nous sommes convaincus que dans la situation actuelle, aucune partie n’a la science infuse. Pour nous, cette concertation était nécessaire pour que les activités académiques reprennent dans des conditions optimales de sécurité sanitaire aussi bien pour les apprenants que pour les enseignants sans oublier les autres usagers de nos écoles. Entre temps, nous avions même demandé une audience à notre autorité de tutelle, une demande qui date du 27 avril 2020. Dans notre correspondance, nous avions demandé une rencontre pour faire l’état des lieux de la prévalence au niveau des apprenants et des enseignants puis de savoir concilier les activités académiques et les mesures barrières. Malheureusement, notre requête n’a pas reçu un écho favorable. Le gouvernement, à pas de charge, a décidé de prendre seul le contrôle de la situation, nous pouvons apprécier tous ensemble la situation

Que pouvons-nous retenir après l’effectivité de la reprise ?
Depuis la reprise des classes, nous faisons des descentes dans les écoles pour faire le point. Nous avons pu constater des dysfonctionnements au niveau de plusieurs établissements scolaires. Dans certaines écoles, nous avions constaté qu’il n’y avait pas de dispositif de lavage des mains alors que c’est le minimum qu’il fallait avoir. Idem pour les masques sanitaires. Il aura fallu nos interpellations pour que les choses commencent par rentrer dans l’ordre. L’autre constat que nous avons eu à faire, c’est le phénomène des classes pléthoriques. Lorsque c’est uniquement le directeur d’école qui est dépisté de la Covid-19 ou l’enseignant de la classe du CM2 qui à lui seul, a à charge quatre-vingt apprenants, comment la règle de distanciation peut-elle être respectée dans cette classe. Si nous avions été associés au préalable, nous aurions proposé que les enseignants titulaires du CM1 soient associés aux activités académiques au bénéfice des écoliers de la classe du CM2 par le système de démultiplication des classes quitte au directeur d’école de coordonner les travaux. Là encore, c’est après notre cri d’alarmes que des décisions sont allées dans ce sens.

Tout ceci se passe à quelques semaines de l’examen du Certificat d’Etudes Primaires (CEP). Est-ce qu’il n’y a pas de risque que ces derniers délaissent les premiers cours reçus sous prétexte que les sujets à l’examen porteront sur la crise sanitaire mondiale ?
La réalité est que dans les mesures prises par le gouvernement, il y a le volet sensibilisation. Nous essayons de sensibiliser les élèves sur les gestes barrières à adopter pour éviter le coronavirus. D’ailleurs, le message passe très bien puisque grâce aux médias, les enfants eux-mêmes savent de quoi il s’agit. Je voudrais également préciser que les classes d’examens sont des classes spéciales où déjà en janvier, les directeurs d’écoles ou les enseignants du CM2 finissent les programmes scolaires. Après janvier, c’est pratiquement des travaux dirigés pour maintenir le niveau des apprenants. Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir par rapport aux candidats à l’examen du CEP. Les enseignants sont conscients de la situation et essaient de donner le meilleur d’eux-mêmes pour le bien des enfants.

Les salaires des enseignants qui sont actuellement en activité sont garantis. Qu’en est-il de ceux qui sont actuellement à la maison ?
Je voudrais rappeler que les enseignants des classes intermédiaires reprennent le 10 août prochain juste pour aider les enfants pour les dernières évaluations. Au niveau de l’enseignement public, le problème de salaire ne se pose pas. Ce qui nous préoccupe, c’est la situation des enseignants du secteur privé qui représente 20% du sous-secteur des enseignements maternel et primaire. Au niveau du privé, les enseignants sont dans une situation de chômage technique. Ce n’est que sur les frais de scolarité payés par les parents d’élèves que les responsables des établissements scolaires du privé rémunèrent ces enseignants. Déjà quand l’année scolaire n’est pas perturbée, ces enseignants du privé ne percevaient pas douze mois de salaire comme leurs collègues du public. Donc, leur situation actuelle n’est pas plaisante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons demandé au gouvernement de se pencher sur le cas de nos collègues du privé.

Vous m’amenez à vous demander de nous dire l’état des lieux de l’appui du gouvernement à l’enseignement privé au Bénin ?
Cet appui, nous l’avons toujours souhaité plus concret. Je voudrais vous rappeler qu’avant d’être vice-président de la Commission administrative paritaire du Ministère des enseignements maternel et primaire, j’ai été rapporteur puis quatrième vice-président du CSDS. Donc, je puis vous assurer que la question de l’appui au secteur privé de l’enseignement a toujours été débattue au cours de nos sessions. Au niveau de l’enseignement supérieur, il y a quelque chose qui se fait contrairement aux deux autres ordres de l’enseignement. Au-delà de tout ce qu’on peut espérer pour le secteur privé, il y a une situation qu’il faut absolument régler. C’est la question de la carte scolaire. Qu’est-ce qu’on appelle écoles privées ? Il faut clarifier les choses, savoir qui est qui, qui fait quoi et comment les choses doivent être faites du point de vue concurrence, distanciation,…etc. Est-ce que ces écoles dites privées que nous voyons aujourd’hui respectent toutes les normes ? Est-ce que le personnel est recruté selon les règles ? Quel est l’encadrement qui se fait là ? Tant qu’il n’y aura pas un assainissement du secteur privé, je pense que ce serait difficile d’avoir l’appui du gouvernement tant espéré.

On vous entend moins défendre le privé que le public ?
Nous défendons bien les écoles privées encore qu’à leur niveau, il existe un patronat qui défend leurs intérêts auprès du gouvernement.

Revenons un peu à notre sujet. Les écoliers des classes intermédiaires sont comme en vacances anticipées alors qu’ils reprennent les classes en août. Quelles seront les conséquences de cette situation sur leur niveau ?
C’est un secret de polichinelle que depuis un certain temps, le niveau de nos apprenants baisse d’année en année. Dans de récents rapports d’experts concernant certains pays de la sous-région ouest africaine, le Bénin n’occupe pas la bonne place. Pas plus tard qu’en 2019, le gouvernement a organisé une évaluation diagnostic des enseignants du primaire et du secondaire dont les résultats sont peu reluisants. On ne parle même plus du niveau de nos apprenants en français et en mathématiques qui baisse au fil des années. Tout ceci est ainsi avant l’arrivée de la pandémie du coronavirus. Maintenant que les écoles sont pratiquement fermées, vous pouvez imaginer les conséquences sur le niveau des écoliers. Les enfants sont à la maison depuis plusieurs semaines et indéniablement, ils vont beaucoup désapprendre puisque généralement, il n’y a aucun encadrement et aucun suivi rigoureux pour eux à la maison. Le pire est à craindre avec la situation de la Covid-19.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour limiter les dégâts ?
Ce qu’il faut faire, c’est d’abord interpeller les parents d’élèves sur la nécessité d’aider et de suivre les enfants à la maison. Il est vrai que la plupart des parents d’élèves n’ont pas les moyens pour payer des enseignants à domicile pour leurs enfants, mais il faut que ceux qui le peuvent le fassent. Il faut aussi que le gouvernement voie dans quelle mesure il pourra entièrement prendre en charge les cours de remise à niveau des apprenants dès les premières semaines de l’année académique prochaine.

Votre mot de fin
La pandémie du nouveau coronavirus sévit dans notre pays et les derniers chiffres doivent interpeller tout un chacun de nous. Elle est surtout venue nous démontrer que nous ne savons pas anticiper sur des situations de crise sanitaire. Et pourtant, nous avions déjà connu en Afrique d’autres situations de crise sanitaire comme celle de la fièvre Ebola, la peste, le lassa...etc. Il faudra bien sûr capitaliser toutes ces expériences que nous vivons aujourd’hui dans la lutte contre cette pandémie au Bénin. J’en aurai fini si je plaide pour plus d’investissement dans les technologies de l’information et de la communication qui auraient pu nous aider à dispenser facilement des leçons à nos enfants sans contact direct avec eux si elles étaient performantes dans notre pays. N’attendons pas que les situations nous surprennent avant de commencer à courir partout. Je dis bon courage à tous les camarades qui côtoient l’ennemi invisible qu’est le coronavirus sur leurs lieux de travail. Le meilleur reste à venir.
Propos recueillis par Karim Oscar ANONRIN





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