Entretien avec Noël Chadaré sur la journée internationale du travail : « Il faut faire en sorte que les syndicats soient associés à la gouvernance »

Isac A. YAÏ 30 avril 2020

A l’instar de la communauté internationale, le Bénin célèbre aujourd’hui, la journée internationale du travail. Cette journée se célèbre dans un contexte de pandémie de Covid-19. A ce sujet, le Secrétaire général de Confédération des organisations syndicales indépendantes (Cosi-Bénin) Noël Chadaré a, dans l’interview ci-dessous, fait une analyse objective de la situation. Selon lui, cette crise sanitaire révèle que l’homme doit être placé au centre des politiques de développement. Ensuite, le Sg Cosi-Bénin a expliqué que le recul des libertés syndicales est dû au vote anarchique des lois par la législature précédente. Enfin, il a confié que la cérémonie officielle de remise de corps de doléance n’aura pas lieu cette année, mais les cahiers de doléances seront transmis au ministère de tutelle.

Nous traversons actuellement une période de crise sanitaire sans précédent. Au même moment, les travailleurs doivent se rendre au service. Qu’est-ce que toute cette situation vous inspire ?
Le Coronavirus a réussi à nous dicter sa loi. Ce virus invisible fait que le travail à certains endroits est organisé en rotation. On réduit la présence massive des travailleurs sur certains lieux, et on fait avec les réalités que nous impose le covid-19, à savoir le respect des mesures barrières qui sont des comportements nouveaux auxquels les travailleurs se conforment même si cela semble difficile.

Est-ce que vous pensez que cette situation ralentit le travail au plan général ?
Naturellement oui. Le travail n’évolue pas au même rythme qu’avant. Chacun se méfie de l’autre. Tout le monde se protège, car on ignore qui est contaminé ou non. Donc, il y a ralentissement. En effet, tous les postes ne sont plus occupés simultanément, et ce dans l’optique de se prémunir contre le virus, du coup le travail régresse. On n’a pas la même prestation ni le même rendement.

Aujourd’hui, les gens ont trouvé comme alternative d’aller vers le télétravail ou la visio-conférence. Pensez-vous que le Bénin est encore à la traîne par rapport à cette option ?
Oui, mais est ce que nous avons tous les moyens de faire cela ? Effectivement que cela se fait à certains endroits. Des visio-conférences, des réunions en ligne, ce n’est pas véritablement dans nos habitudes. De plus, on n’a pas tous les moyens de le faire, puisque rester chez soi et travailler nécessite forcément l’internet. Revient-il aux travailleurs d’installer l’internet ou aux patron ? Il y a tous ces enjeux, donc c’est presque impossible au Bénin.

Certains experts trouvent que le travail va changer de nature. Etes-vous du même avis, puisque nous devons également apprendre à vivre avec le virus ?
On espère que c’est une situation conjoncturelle. Je suis de nature optimiste. On va conjuguer le Coronavirus au passé d’ici 4 mois. On va vivre avec un moment, mais la vie reprendra son cours certainement. Il y a des leçons à retenir de cette crise tant au plan national que mondial. Le président allemand a dit que ce n’est pas une guerre contre le virus, mais un test pour l’humanité. Puisque nous avons perdu ce qui fait de nous des humains. Nous avons été déshumanisés par le capitalisme qui fait que tout le monde court derrière l’argent. L’argent est érigé en dieu. Et ça, il faut revoir. On fait semblant d’aller prier les dimanches, mais celui que nous avons pris comme dieu, c’est l’argent. Et tout converge vers l’argent de nos jours. On peut l’obtenir fût-il de la mauvaise manière, il faut l’obtenir à tout prix. Cela nous a déshumanisés. Vous avez vu pendant ces moments de confinement, chacun fait attention à ses enfants. On reste à la maison, on joue, on travaille avec les enfants. On prend plaisir avec eux, ce qui n’était pas le cas.
On court, on court indéfiniment. 6h on est déjà parti, on rentre tardivement. Parfois les enfants ne voient même pas leurs parents. Et puis dans la société, tous les moyens sont bons pour gagner l’argent. Donc, je crois qu’on doit être plus humain, parce que le capitalisme a pris la place. Nos Etats, nos pouvoirs, ont fait option du capitalisme sauvage. Il faut beaucoup plus penser à la population et aux citoyens. Les réformes ne doivent pas être accentuées sur l’urbanisation poussées. On détruit la nature. Quand la moitié de la population mondiale est restée à la maison, vous voyez ce que ça a entraîné. Du point de vue de la qualité de l’environnement, il y a eu moins de pollution, l’air était de bonne qualité. Il faut tirer des enseignements de cette crise qui est venue nous dire : ‘’Attention ! vous détruisez tout et il n’y a pas de respect à ce que Dieu a créé, la nature et l’environnement’’. L’homme n’est pas du tout placé au cœur des politiques de développement.
On voit aujourd’hui des hommes qui épousent des animaux, des hommes qui se marient entre eux et les femmes entre elles. Est-ce que ces choses sont prévues dans les livres révélés ? Est-ce que Dieu a fait les procédés comme ça ? Si on ne tire pas bien les enseignements, on va subir une nouvelle crise qui sera mortelle ou suicidaire.

Aujourd’hui les acteurs les plus exposés à la contamination du coronavirus sont les médecins et les forces de défense et sécurité. A ce sujet le chef de l’Etat a déclaré qu’il y aura un regard bienveillant à leur endroit. Que pensez-vous de cette promesse ?
Cela faisait partie des revendications, parce que j’étais très inquiet pour les travailleurs de la santé qui sont en première ligne. Les agents de santé, les infirmiers, les médecins et aussi les forces de l’ordre qui font aussi le job. Parce qu’ils n’étaient pas bien équipés pour ce travail en soignant ceux qui étaient exposés, ils s’exposaient eux-mêmes et ne sont pas protégés. Que le chef de l’Etat ait décidé de dépister, c’est une très bonne chose. Le Président a été bien inspiré de prendre ces décisions. En Europe, les agents de santé qui traitent les malades de coronavirus ne rentrent pas chez eux. Parce qu’ils ont peur. Ils ne savent pas s’ils sont contaminés. Donc, il ne faut pas aller contaminer madame et les enfants. Certains dorment dans les voitures. Donc c’est une très bonne idée que le chef de l’état ait décidé le dépistage automatique pour ces agents.

Il a également promis arranger la situation salariale des médecins
Je suis totalement d’accord avec le Chef de l’Etat, parce que les médecins sont ceux qui soignent le corps humain. Ils prennent des risques. Donc, il est normal qu’on les privilégie. Lorsque j’étais sur une émission de canal 3, j’ai demandé qu’il faut leur accorder une prime spéciale pour la gestion de cette crise sanitaire. Vu les grands risques que prennent les agents de santé, il faut leur faire un traitement spécial. Je vois que c’est une bonne idée qu’il faut apprécier à sa juste valeur.

On a vu que depuis plusieurs mois, le monde syndical n’est plus allé en grève, est ce que cela veut dire que tout va bien ?
C’est bien le contraire, si nous n’allons plus en grève, c’est parce qu’il y a eu des lois qui nous sont tombées sur la tête. Des lois votées par la législature précédente, la législature de toutes les calamités. Aujourd’hui, les difficultés du Bénin se sont liées à ces lois. Cette pluie de lois a été votée pour mettre à mal les libertés syndicales. Ce sont des lois qui ont consacré le recul de la liberté syndicale. Même si une loi est mauvaise, elle est d’abord une loi et elle s’impose. Donc ça fait que la marge de manœuvre des travailleurs est réduite. On espère que ces lois seront complètement revues. Il n’y a pas grève, parce qu’on vous dit que vous ne pouvez faire que deux jours de grève dans un mois. Or, on connaît nos dirigeants. Ils mettent du temps avant d’accéder à la demande et vous allez faire la grève pour rien. La marge de manœuvre est réduite, ce qui n’est pas normal. Les travailleurs sont mécontents. Le 1er Mai est pour bientôt, mais le travail aujourd’hui est menacé. On a vu dans les entreprises, les sociétés, beaucoup de gens sont déflatés, ont perdu leurs emplois. En perspective, à la Sonacop et Benin-Télécom, nous allons constater que beaucoup vont perdre leur emploi. Et ça, c’est un peu la désolation pour les travailleurs qui voient leur travail menacé. Des pressions qui sont faites sur les travailleurs ont fait que le pouvoir des travailleurs s’est considérablement amenuisé, au point où parmi eux, le panier de la ménagère est faible. Dans cette période de Coronavirus, les prix des denrées alimentaires ont flambé. Donc, les travailleurs vivent difficilement depuis un certain moment. L’Etat n’envisage pas augmenter l’indice salarial. Ce n’est pas seulement dans les secteurs publics, il y a aussi le secteur privé où on a pris les mesures d’augmentation du Smig. Le Smig est augmenté, mais les dispositions à prendre pour qu’il y ait une hiérarchisation des salaires au niveau des autres travailleurs sont restées gelées. Les retraités du secteur privés ne bénéficient pas de l’augmentation du Smig contrairement à ceux du secteur public. Dans le monde du travail, il y a un malaise, les moyens sont faibles, on a réduit notre pouvoir d’achat et il y a une pression fiscale sur nos poches. C’est donc un peu difficile de vivre avec ces maigres revenus que nous avons.

Dites-nous quelles sont vos priorités actuellement surtout lorsque vous vous présenterez devant votre ministre de tutelle ?
Il n’y aura pas de cérémonie officielle de remise de corps de doléance cette année. Je vous ai dit que le coronavirus a dicté sa loi à tout le monde. On a dit qu’on ne peut pas se retrouver dans une salle avec plus de 10 personnes. Pour notre sécurité sanitaire, chacun restera chez lui et la fête sera réduite à sa plus simple expression. Nous allons envoyer un cahier de doléance par correspondance à la Ministre de la fonction publique et puis, nous-mêmes, on restera chez nous. C’est une occasion peut-être pour réfléchir, pour méditer un peu. Mais il n’y aura pas de manifestation officielle, de célébration que nous avons l’habitude de faire.

Est-ce qu’on peut en savoir plus sur le contenu de ce cahier de doléance ?
Ce cahier de doléance est traditionnel et on a déposé un cahier de doléance l’année dernière. Donc, on actualise les doléances. Il y a des doléances qui n’ont pas été prises en compte. Celles qui ont été prises en compte seront expurgées du cahier et de nouvelles doléances vont s’y ajouter. Dans les secteurs privés, on a pris des mesures qui permettent de hiérarchiser les salaires pour que ceux-là profitent de l’augmentation du Smig, mais aussi bien les travailleurs qui sont en activité que les travailleurs du secteur privé qui sont à la retraite. Dans le secteur public par exemple, on continue de demander une augmentation de l’indice salarial. Jusque-là, rien n’est fait dans ce sens. Il faut entres autres augmenter les indices salariaux pour que le panier de la ménagère soit meilleur par rapport à celui que nous constatons aujourd’hui, organiser les élections professionnelles. Le gouvernement donne l’impression d’être sur la bonne voie. Donc dans tous les secteurs privé et public, on est en train de préparer notre cahier de doléances. Nous aurons un contenu plus consistant. Nous nous voyons demain jeudi pour raffiner le cahier de doléances. Il y a aussi des revendications transversales. Voilà un peu comment sera présenté le cahier.

Un mot pour conclure cet entretien
Il faut faire en sorte que les syndicats soient associés à la gouvernance, surtout quand il s’agit des décisions qui concernent les travailleurs. Nous souhaitons qu’il fasse comme dans certaine situation, mais on constate de moins en moins que nous ne sommes pas associés. Nous souhaitons que le pouvoir du dialogue soit instauré véritablement. Nous avons été informés de la création de l’Anapes dans les médias. Nous avons déjà eu dans les réseaux sociaux cette information, il y a de cela 3 mois. Notre participation à la réunion de la commission permanente de délibération a été annulée, à cause de Coronavirus. Quelques semaines après, le gouvernement signe un décret portant création de l’Anapes. A ce jour, on ne sait pas ce qu’on y met. Il y a donc un déficit de communication, de dialogue. On demande au gouvernement plus d’inclusion des partenaires sociaux et à la prise de décisions qui les concernent.
Propos recueillis par Patrice SOKEGBE





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