Estève Dègla au sujet de la reconnaissance de l’ananas pain de sucre par l’Oapi : « L’impact le plus important, on n’aura plus de difficulté à exporter le produit »

Patrice SOKEGBE 4 novembre 2020

L’organisation africaine de la propriété intellectuelle (Oapi) a attribué le mercredi 28 octobre dernier le logo de l’indication géographique protégée de l’ananas pain de sucre. Pour étayer cette reconnaissance internationale, Estève Dègla, Point focal de l’Indication géographique au Ministère de l’industrie et du commerce, s’est prononcé sur l’importance de cette reconnaissance internationale, surtout le processus de labélisation. Aussi, a-t-il ajouté qu’en dehors de l’Ananas pain de sucre, d’autres produits sont en cours de reconnaissance. Il s’agit du Gari Sohui de Savalou, de l’huile d’Arachide d’Agonlin, du fromage du nord-Bénin.

Le 28 octobre dernier, le Bénin a reçu le logo de l’indication géographique protégée de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle. L’ananas pain de sucre est désormais un label. Parlez-nous d’abord de l’indication géographique.
Comme vous l’avez dit, c’était un évènement historique le mercredi dernier. C’était la remise officielle du certificat d’enregistrement de la première indication géographique du Bénin. Par rapport à l’indication géographique, je vous donnerai un exemple. Quand vous avez quelqu’un qui revient du Nord-Bénin et que vous lui demandez de vous ramener quelque chose, vous penserez certainement au fromage. Vous voulez demander quelque chose à quelqu’un qui revient d’Agonli, vous penserez à l’arachide ou de la galette…En terme clair, les indications géographiques sont des produits qui doivent leur qualité à la région où on les retrouve. C’est ce qu’on appelle ‘’les produits du terroir’’. Quand vous entendez parler de vin de Bordeau, c’est parce que ce vin est produit dans la région de France, notamment à Bordeau qu’il a cette qualité. On voit qu’il y a un lien entre le produit et la région. Dans la plupart des cas, le produit rend la région célèbre. Exemple, le Champagne. En réalité, le champagne est une catégorie de vin mousseux produit dans la région de France qu’on appelle champagne. Tellement, ce nom a une grande notoriété qu’aujourd’hui, par abus de langage, on appelle cette catégorie de vin mousseux Champagne. Alors qu’en réalité, c’est des vins mousseux. Il y a d’autres catégories de vins mousseux.
Au Bénin, il y a un certain nombre de produits qui sont identifiés par rapport par rapport à cette région. Quand vous prenez le Gari Sohui de Savalou, c’est un savoir-faire que les femmes de Savalou ont depuis plusieurs années.

Pourquoi est-ce que c’est maintenant qu’on en arrive à cette reconnaissance ?
En Afrique, nous avons eu un peu de retard par rapport à certains autres pays qui sont déjà très avancés dans le domaine. Dans l’espace OAPI qui regroupe 17 Etats, il n’y avait jusque-là que 3 indications géographiques. Il y a catégorie de poivre qu’on appelle le poivre de Pendja produit au Cameroun, le miel blanc Dokou, toujours au Cameroun et le café Ziama Massenta en Guinée. Le Bénin a réussi à avoir sa première indication géographique qui est la 4ème dans l’espace OAPI.

Voulez-vous dire que le cacao n’est pas une indication géographique en Côte-d’Ivoire ?
Non pas encore ! Le Atchèkè est non plus n’est pas reconnu. Mais le processus est en cours.

Comment en est-on arrivé à cette reconnaissance ?
Ce qui fait que le processus dure, c’est qu’il est complexe. Ce n’est pas une formalité à remplir et déposer. Il faut d’abord fixer le nom du produit. Ici, c’est l’Ananas pain de sucre du plateau d’Allada -Bénin. C’est un nom qui a déjà une certaine histoire. Ensuite, il faut délimiter les géographies de production. Cela fait donc appel à des géographes, des sociologues pour reconstituer l’histoire du produit. Il faut démontrer ensuite le lien à l’origine, ce qui fait la particularité de l’ananas pain de sucre et en quoi cette particularité est liée à la région. On a remarqué que l’Ananas pain de sucre, c’est de l’Ananas qui est vert quand il est mûr. Selon les standards européens, quand l’ananas est mûr, il est un peu jaunâtre. Notre ananas, quant à lui, reste vert. Un consommateur étranger qui voit l’ananas vert dira que ce n’est pas mur. Autre chose, on remarque que le fruit est blanc, quand on épluche l’ananas. Ailleurs, l’ananas est un peu jaunâtre. Ici, il est blanc mais très sucré. Toutes ces caractéristiques cumulées avec le fait que c’est produit dans la région du plateau d’Allada lui donne une qualité exceptionnelle.

Est-ce la morphologie du sol dans cette région qui explique toutes ces caractéristiques que vous décrivez ?
Oui, il y a non seulement la morphologique du sol, mais aussi le savoir-faire des producteurs de la région. Quand on prend un autre produit comme le Gari Sohui de Savalou, c’est le savoir-faire des femmes de Savalou depuis plusieurs années. Le processus est en cours aussi pour le Gari Sohui de Savalou et l’huile d’arachide d’Agonlin qui, d’ici là, vont recevoir ce label.

Etant donné que l’ananas est devenu un label au Bénin, cela veut-il dire qu’il sera toujours vendu à 100 Fcfa ou à 150 Fcfa. Quels sont les impacts de cette reconnaissance ?
L’impact très important, c’est qu’on n’aura plus de difficulté à exporter l’ananas. Parce que les standards internationaux veulent que l’ananas soit un peu jaunâtre quand il est mûr. Maintenant que le nôtre est labelisé indication géographique. Et quand on sait que la principale caractéristique est que notre ananas est mûr quand il est vert, ce ne serait plus une surprise sur les marchés internationaux. Secundo, c’est un label de qualité en ce sens que la production de l’ananas sera désormais standardisée. Les producteurs ont mis en place un cahier de charges. Et ce cahier de charges fixe dans quel type de sol il faut le mettre, quel type d’engrais il faut utiliser, comment planter l’ananas. Il y a un plan de contrôle derrière. Donc, quand on verra sur notre ananas le logo IG, on saura que c’est un produit de qualité, donc accessible aux marchés internationaux. Au niveau national, le produit prend une certaine côte, une certaine valeur. Pour prendre l’exemple d’un produit comme le poivre de Pendja, c’est un produit qui était vendu à 2000 ou 3000 Fcfa. Mais après le label IG, le prix a augmenté. Parce que le consommateur est désormais rassuré. Dès qu’il voit le Logo IG sur le produit, il dit que c’est forcément un ananas de bonne qualité. Donc, le consommateur qui est demandeur de la qualité ira forcément vers cet ananas. Un autre avantage très important, c’est que les indicateurs géographiques font partie d’une branche de la propriété intellectuelle. Quand vous êtes auteur d’une œuvre de l’esprit, vous avez le droit d’auteur. Quand vous avez des sociétés et que vous commercialisez des produits, vous avez une marque. Ce que cela confère aux producteurs de cette région d’Allada, c’est qu’ils ont désormais un droit d’usage exclusif du nom Ananas pain de sucre. N’importe qui ne peut plus mettre de l’ananas sur le marché et dire que c’est Ananas pain de sucre. Ceux qui utiliseront ce nom seront coupables de délit de contrefaçon. Et dans un contexte de libéralisme économique, la concurrence est libre. Quand vous avez un objet protégé, c’est que désormais la concurrence s’élimine. Quelqu’un d’autre ne peut plus produire en dehors des producteurs. Ça augmente la part des producteurs sur le marché.

Comment faites-vous pour rallier les autres à cette production aujourd’hui reconnue à l’international ?
Ce qu’il faut savoir, c’est la démarche de l’indication géographique est une démarche inclusive. C’est-à-dire qu’on demande à tous les producteurs qui sont librement intéressés à produire l’ananas pain de sucre de bien vouloir entrer dans le groupement de défense de l’indication géographique. Dès qu’ils acceptent, ils mettent leur nom et signent le cahier de charges pour dire qu’ils s’engagent à produire de l’ananas suivant un certain nombre de processus. S’ils acceptent, c’est qu’ils se mettent dedans. Au cas contraire, ils continuent leur production ordinaire. On ne les empêche pas de vendre leur ananas. Mais ils ne pourront plus mettre l’ananas sur le marché et dire que c’est de l’ananas pain de sucre. Et il n’y aura pas le logo IG sur leur ananas.

Est-ce qu’on a protégé le produit au point où les consommateurs béninois ne puissent pas s’en procurer ?
Pour satisfaire la demande, la production va augmenter. Les producteurs sont suffisamment sensibilisés à ce sujet. Ils savent qu’il y a un label de qualité Ananas pain de sucre. Tout le monde sera intéressé par l’ananas. Il y a de plus en plus de producteurs qui vont entrer dans le groupe de défense. Donc, la production va augmenter. L’augmentation du prix à l’interne n’est pas automatique. Si le prix doit augmenter, il faut que cela se justifie. C’est tout un processus. Il faut un consentement à payer. Mais à l’international, l’augmentation du prix est remarquable.

On s’attend à quel produit après l’ananas ?
Après l’ananas, c’est le Gari Sohui de Savalou. Ensuite, l’huile d’arachide d’Agonlin et le fromage communément appelé le ‘’Wagachi’’ dont le processus est très avancé. Il y a d’autres produits qui sont recensés. Le ministre du commerce et de l’industrie est à la chasse des indicateurs géographiques avec le ministère de l’agriculture de l’élevage et de la pêche.
Transcription : Patrice SOKEGBE





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