Flambée du proxénétisme à Cotonou : Des mineures au creux de la vague

La rédaction 6 mars 2020

Selon les spécialistes de la santé sexuelle et reproductive, un tiers des jeunes filles enrôlées dans les réseaux de proxénétisme au Bénin sont des mineures issues de milieux défavorisés. Ces machines sexuelles ploient sous le joug de personnes opportunistes et mal intentionnées que le désir de faire du profit conduit à des méthodes brutales et avilissantes. Enquête

Jean Cossi et Alphonse Amavè s’apprêtent à braver la nuit profonde. Nous sommes à Xwlacodji, un quartier situé en périphérie de la commune de Cotonou. Il y a quelques années, la communauté a combattu ici la présence des travailleuses de sexe mineures notamment celles venues des pays voisins sur son territoire, en interdisant l’exercice du plus vieux métier du monde à toute femme n’ayant pas au moins 25 ans. Aujourd’hui, le phénomène a repris avec des béninoises surtout, d’où l’intérêt ce soir pour ces deux jeunes gens, de réactiver la police civile. Pour l’œuvre vespérale, ils s’habillent de sorte à paraître physiquement imposants et hargneux. L’un remorque l’autre. Après d’âpres négociations, ils me laissent les suivre à moto avec des consignes fermes de garder intimement le contact. C’est reparti pour faire repousser hors de cette contrée, la prostitution de mineures. Le premier arrêt du convoi a lieu après quelques kilomètres devant deux jeunes filles. Les échanges sont houleux et violents. « Quittez là, sinon c’est des paires de gifles. La nuit n’est pas faite pour les gamines. Rentrez chez vos parents et ne revenez plus dans ce quartier. » « En quoi nous vous gênons ? », réplique le camp d’en face dans la langue vernaculaire. Son courage ne sera que de courte durée. Le premier coup de lanière lancé en direction du binôme stoppe l’élan de résistance des deux travailleuses de sexe qui hèlent en courant un taxi-moto.

« Le commando » terrorisé
Pour remettre l’église au milieu du village, la brigade civile poursuit ce qu’elle considère comme une œuvre de salubrité publique. La prochaine destination sera moins conquérante. A l’angle très animé d’un hôtel, les belles de nuit pullulent. Il ne pouvait en être autrement. Nous sommes le 21 décembre 2019 : journée mondiale de l’orgasme. Quelques véhicules au loin font danser leurs phares. Plusieurs femmes se laissent apercevoir dans la foulée des signaux. Ici, feutrés derrière les pare-brise, l’apparence devient un passeport pour commettre des forfaits : « Regardez celle qui va vers le véhicule blanc. Je parie que la gamine qu’elle conduit vers le client comme une bête à l’abattoir n’a pas encore 16 ans. Quand c’est comme ça, on peut intervenir de bon droit. (La loi béninoise punit le proxénétisme et le travail des enfants ndlr). On le fait avec les personnes à pieds ou à motos. Mais quand nous voyons la gamme des véhicules qui viennent parfois stationner, on ne veut pas se créer des ennuis, vous voyez un peu de quoi je veux parler ». Des ennuis, le groupe ne manquera pourtant pas d’en rencontrer cette nuit. Il s’apprête à quelques mètres d’ici, à interpeller quatre jeunes filles chichement vêtues. Ces dernières sont adossées à une infrastructure publique d’éclairage, un peu en retrait du marché qui s’anime à l’autre extrémité de la voie. En les dépassant, trois jeunes, qui font mine de ne pas s’intéresser à ce qui se passe autour d’eux, fument de la cigarette. Le commando arrive rapidement à hauteur de sa cible. « Eh ! vous-là, montrez-nous vos pièces » lance-t-il. « Vous ne pourrez pas nous chasser d’ici », rétorque l’une d’entre elles. Les trois hommes qui jusqu’ici n’avaient pas bougé s’amènent visiblement de méchante humeur. L’odeur du joint emplit par effluves le périmètre. Le plus jeune du lot dégaine un couteau de poche. Il fait tourner du bout des doigts la corde attachée à l’étui en sifflant. Nous sommes encerclés. Un gouffre de solitude s’empare du convoi. Jean tire une machette du côté gauche de la carrosserie de sa moto. Il faut être un devin pour s’imaginer que dans les entrailles de l’engin se cache un tel objet. La tension ne semble pas baisser. « Partez d’ici, si vous ne voulez pas qu’un malheur arrive », crie un malabar en sortant de la pénombre. A la lumière, on le sent meneur d’hommes, prêt à lancer ses chiens après un dernier avertissement. Conscient de leur infériorité numérique, Jean demande à son collègue d’embrayer la moto et m’ordonne de prendre la route en premier. L’équipée s’arrête ici. « Quand ça commence ainsi, ils peuvent prévenir d’autres sites de notre arrivée. On peut nous prendre par surprise », me confie en chemin Alphonse. Le groupe décide alors pour des raisons de sécurité, de faire cavalier seul et me conseille de me contenter de la moisson de ce soir.

Quand la nuit s’achète
Des jeunes déscolarisés, sous l’emprise de produits psychotropes, jouent les badauds pour servir de bouclier la nuit aux mineures, travailleuses de sexe. Et ils ne le font pas pour les beaux yeux des filles. « Ils font des rondes quand on est dans les parages. Ils doivent nous protéger contre toute attaque et nous prévenir d’une présence policière. Je peux aussi les appeler quand un client refuse de payer après l’acte. Comment se positionnent-ils ? Bon, si vous faites un peu attention, ils sont postés sur les carrefours des sites, parfois dans le noir, parfois exposés aux lampadaires entrain de discuter comme des personnes inoffensives. A moto ou à pieds, ils font des allers-retours. A la fin de la nuit, nous rétribuons le meneur du groupe qui se charge du partage. La rémunération varie entre 3000 (pour les travailleuses de sexe majeures) à 5000 (pour les mineures). Ils estiment que les plus jeunes ont plus de côte auprès des clients. Si tu veux poursuivre paisiblement sur les lieux sans être harcelée, tu as intérêt à venir remettre leurs sous, même quand un client t’emporte au fin fond de la nuit », témoigne Catherine, une adolescente de 15 ans d’origine béninoise.
Nombre de ces jeunes qui harcèlent les travailleuses de sexe sont déscolarisés après le primaire, poussés à la délinquance et au proxénétisme pour financer leur addiction : « décrépits, avec un nombre d’enfants élevé, les parents pauvres s’essoufflent vite face à la cherté de l’école », relate amèrement un représentant de la plateforme des travailleuses de sexe. Et à leurs victimes qui non plus n’ont aucun diplôme, peu d’opportunités professionnelles se présentent : travailler en tant que serveuse dans un bar, synonyme de filles de mœurs légères dans un pays où les droits sexuels et reproductifs des adolescentes demeurent encore mal vus et tabous ou carrément, aller directement dans la rue.

Une menace sur la santé sexuelle et reproductive
« Si tu peux éviter une grossesse non désirée quand le préservatif n’a pas tenu la route en avalant des pilules ou pour avoir fait préalablement des injections, tu ne peux pas en faire autant quand tu as couché sans le savoir avec un porteur du VIH, c’est irréversible. C’est un risque mortel qui nous guette chaque jour », confie Alice, avec un brin de résignation. Un grand silence suivit. Et puis les yeux qui brillent ; puis les larmes qui dégoulinent le long des joues. « J’ai perdu ma meilleure amie l’an dernier. Une sexualité non protégée. Celui qui lui a trouvé les clients a promis de doubler la mise. Sous l’effet de la drogue, elle n’a pas su faire le bon choix. Elle n’a jamais accepté sa séropositivité et banalisait les soins ».
En général, les proxénètes ont la même nationalité que leurs victimes. C’est le cas de Justine, issue d’un village pauvre du sud-Bénin. Confiée par sa famille à l’âge de 16 ans à un démarcheur pour servir de domestique, un phénomène très répandu au Bénin, elle a été introduite dans la prostitution. Mascotte de la clientèle dans un groupe de 5 mineures sous influence, elle est privée de soins contre son gré au risque de se faire repérer par la brigade des mineures. Et pourtant, 03 mineures sur 4 avouent ne pas utiliser toujours de préservatifs avec leurs clients. 4 mineures sur 10 déclarent avoir été infectées une fois dans leur vie par les IST/MST dont peut-être le VIH, selon l’étude sur la prostitution des mineurs et ses liens avec la migration et la traite dans les villes de Djougou et Malanville au Bénin publiée en 2014.

Des pratiques « odieuses » pour garantir la continuité du trafic
C’est par une histoire digne d’une série policière que le guide nous accueille un après-midi, pour nous aider à dégoter une interview auprès d’un proxénète. « Il y a six ans, une commandante de la brigade des mœurs a voulu endiguer la prostitution des mineures. Pour infiltrer le réseau, elle avait parcouru en civil Jonquet ; le célèbre quartier des travailleuses de sexe à Cotonou. A l’issue des filatures, la brigade a interpellé plusieurs mineures présumées. Mais le lendemain, des personnes sont venues avec des actes de naissance datant de plus de dix-huit ans ». Pour vérifier l’authenticité des papiers d’identité, j’ai entrepris de rencontrer un maquereau. Ma prétention tient d’une gageure selon mon intermédiaire. « Ils ne vont pas parler sans que vous ne sortiez beaucoup d’argent. C’est comme ça que le milieu fonctionne ». Je suis décidé à ne pas pactiser avec les idées reçues. Après plusieurs semaines de galère, un proxénète repenti décide de se confier. Il réside à Malanville, une ville du Nord-Bénin située à 711 km de Cotonou et réputée selon la plateforme des travailleuses de sexe comme une grosse pourvoyeuse des communes environnantes en mineures travailleuses de sexe. Il exige que l’entretien se tienne dans un monologue narratif sans possibilité de relance et d’enregistrement. D’entrée de jeu, il lève le voile sur le mode de recrutement et de fidélisation : « Les clients sont prêts à mettre un prix fort quand elles ont en face des créatures très jeunes, qui se lancent à peine. Ils (les proxénètes) recrutent donc parfois de manière extrêmement violente et les filles qui manifestent la volonté de quitter le système font l’objet de menaces et de sortilèges. La pratique qui est en vogue actuellement notamment au sud-Bénin, est de faire peur aux filles par des moyens occultes. Ainsi, elles jurent lors de rites fétichistes sur des objets souillés de sang, de ne pas dévoiler à un tiers comment elles ont atterri dans la prostitution, leur véritable âge ou identité cachés auquel cas, elles mourront avec leurs familles emportées par le fétiche. C’est un moyen de pression psychologique particulièrement efficace et j’avoue très odieux, d’acheter le silence de nos sujets. Le taux de sortie des réseaux est dès lors infime ».
Benjamin (nom d’emprunt) se défend cependant de ce que toutes les filles qui évoluent dans le secteur ne viennent pas des proxénètes. Après recoupement des témoignages, il apparaît que certaines jeunes filles envisagent la prostitution comme une solution provisoire, parce qu’il leur semble ne pas y avoir pour elles une alternative économique après la déscolarisation. Elles s’y résignent en espérant qu’elle leur permettra de gagner suffisamment d’argent pour mettre leurs familles à l’abri du besoin ou retrouver un emploi formel : « j’avais bien envie d’aller en apprentissage pour ouvrir plus tard un salon de coiffure. Mais il fallait verser une caution à la patronne. C’est pour mobiliser les fonds que j’ai atterri dans la profession. » Ces filles se trouvent par la suite maintenues dans le réseau contre leur gré, privées d’horizons et exposées à toutes sortes de violences basées sur le genre. Selon l’Unicef, les filles se disent disposées à accepter n’importe quel emploi. La prostitution des filles mineures âgées de 12 à 17 ans représente ainsi au Bénin, un défi majeur (BIT, 2008).

Envie de chaleur humaine
15h30 au quartier Vodjè, commune de Cotonou. Nous pénétrons dans une maison de tolérance le samedi 28 décembre 2019. Certaines chambres sont en bambou, d’autres en matériaux définitifs. Les travailleuses de sexe récupèrent dans les habitations. « C’est un lieu de repos et non un harem. Elles vont travailler la nuit et le jour, elles viennent ici pour se ressourcer », tente de rassurer le propriétaire des lieux. « Il est presque 16h. Si vous patientez un peu, vous allez assister à leur réveil avant les interviews ». Il nous prévient que son site n’accepte pas les mineures. Néanmoins, on flaire que l’itinéraire a été prémédité. « Ne prenez pas par là. Il n’y a rien à voir de ce côté. Arrêtez de jeter des coups d’œil partout. Je l’avais dit à votre intermédiaire », s’irrite notre interlocuteur quand on passe à côté des habitations mi-briques mi-tôles. Soudain, la seule chambre munie d’une verrière précaire s’ouvre et une silhouette féminine apparaît sur l’estrade : « j’ai de la visite. C’est mon ami. Dis à tes gars de le laisser passer. » Sur le fait, notre guide décide de briser la glace « C’est une fille mère de 17 ans que vous avez vue. Elle a une fille d’un an et demi dont elle ignore le père mais son cas est loin d’être unique ». En effet, certains clients se lient durablement d’amitié avec les adolescentes travailleuses de sexe. Ils leur offrent des présents, payent des sorties, tout ça, sans forcément aller au sexe tous les jours. Une seule travailleuse de sexe peut avoir plusieurs clients réguliers qui se comportent ainsi. A travers ces relations, la fille se sent considérée et aimée malgré le caractère pas très honorable de sa profession. Elles retrouvent la chaleur humaine et donc ne mettent plus de barrière, consentant ainsi à des rapports sexuels non protégés. Les nigérianes disent « my boy-friend ». Mais quand une grossesse survient, tous ces chevaliers servants prennent la fuite.
Bergedor HADJIHOU



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