Florentine Adjagba sur la lutte contre le chômage : “Il faut une liaison étroite entre le secteur privé et le système éducatif”

12 septembre 2022

La question de l’emploi des jeunes diplômés constitue une préoccupation permanente de tous les acteurs de la société. Demeurant dans un casse-tête infini, gouvernement, parents, éducateurs et autres acteurs de la chaîne de l’emploi multiplient des efforts pour trouver une issue favorable. Florentine Adjagba Gnansounou, administrateur des entreprises à la retraite, a donné son avis sur ce problème qui mine la jeunesse.


La question de l’emploi des jeunes devient de plus en plus préoccupante. Après les études universitaires, beaucoup d’entre eux sont réduits au chômage. Comment peut-on expliquer cette situation ?

Merci M. le journaliste. Je comprends votre inquiétude par rapport au chômage des jeunes diplômés. Votre question suscite en moi deux interrogations majeures. Est-ce que l’enseignement supérieur contribue quantitativement et qualitativement au besoin actuel du marché de l’emploi ? Est-il en mesure de fournir une main d’oeuvre capable d’être compétitive sur le marché du travail ? En regardant de près le marché du travail, il faut dire que le processus d’adaptation entre l’enseignement supérieur et les besoins du marché de l’emploi ne peut être qu’un processus dynamique dans le cas d’une restructuration de l’économie nationale. Celle-ci doit se faire sur des bases nouvelles qui la feraient passer d’une économie “primitive” (c’est-à-dire à prédominance du secteur informel et de petites entreprises individuelles avec une importance du sous-emploi et du travail non rémunéré) à une économie de connaissances, fondée sur la mobilisation des ressources humaines locales compétentes parallèlement au développement de productions locales diversifiées assurant une plus value élevée compétitive tant sur le plan interne qu’externe. L’étudiant qui sort de l’université doit pouvoir développer des capacités qui lui permettent de répondre aux besoins du marché du travail. Aujourd’hui, nous comprenons qu’ils sont nombreux à être à la maison. De nombreux jeunes diplômés peinent à trouver des emplois leur permettant d’exploiter leurs connaissances variées, tout en touchant la rémunération requise pour assurer leur sécurité financière. Il est vrai qu’il y a un problème d’adéquation entre le marché de l’emploi et la formation, mais parfois on se demande si le système éducatif n’est pas le même encore aujourd’hui alors qu’on parle de la mondialisation. Aujourd’hui, le monde est devenu un village planétaire. Le marché du travail devient national et international ; et donc plus concurrentiel. Si vous sortez, vous devez être utile quelque part. Les besoins sur le marché s’accroissent et se diversifient.
Qu’en est-il du problème d’adaptation entre le marché de l’emploi et la formation ?
Il faut dire que c’est le secteur privé qui crée l’emploi et la richesse. Est-ce que chez nous il est développé ? Tout le problème est là. On remarque que dans nos pays africains nous sommes peu industrialisés. Or l’industrialisation est le moteur même du développement.
Dans l’analyse de l’inadéquation entre le marché de l’emploi et la formation, trois niveaux d’inadéquation peuvent être relevés. D’abord, la situation de travail et la formation proposée (le dispositif). Au départ, on recherche une compétence au niveau de la situation du travail. La formation permet à l’apprenant d’acquérir des connaissances et des compétences requises pour pouvoir répondre aux besoins du marché du travail. Est-ce que cette situation n’est-elle pas parfois mal définie pour permettre de bien identifier les compétences pouvant permettre de bâtir un curriculum adapté aux réalités du marché ? Il doit y avoir une liaison solide entre les entreprises et le secteur éducatif. S’il y a une défaillance au niveau de l’entreprise, le chef d’entreprise ne parvient pas à bien définir les compétences nécessaires. Dans ce cas, le système éducatif ne peut pas y répondre. Ensuite, l’autre aspect concerne la formation et l’apprenant même. Là, l’inadéquation peut naître du processus de sélection des étudiants. Souvent préoccupés par les revenus, les prestataires de formation peuvent afficher un manque de rigueur aux conditions d’admission pour l’entrée des nouveaux étudiants dans le cursus. Donc, le problème d’acquisition de compétences souhaitées se pose avec acuité. Si le curriculum n’est pas bien défini, il y aura de problème. C’est la même chose pour le profil des enseignants qui forment les apprenants et des infrastructures. Il faut un certain cadre adéquat qui doit permettre l’atteinte des objectifs sans oublier les matériels pédagogiques. On doit aussi prendre en compte la gouvernance du dispositif de la formation. Ce sont là autant d’aspects à considérer pour une formation de qualité afin de permettre aux diplômés de répondre aux besoins des entreprises. Enfin, il faut insister sur l’apprenant lui-même et la situation de travail. Cela fait référence au processus de recrutement. Le processus de recrutement pourrait être incriminé autour de trois axes à savoir la définition du poste à pouvoir, les outils de sélection et le processus d’intégration. Donc si tous ces aspects ne sont pas bien définis, bien établis, il peut avoir de problème. L’inadéquation n’est pas seulement liées à l’université et ses dispositifs de formation. C’est aussi lié à l’entreprise en quête de main-d’oeuvre. Au sein de l’entreprise, il peut avoir de problème. C’est pourquoi il faut une liaison étroite entre le secteur privé et le système éducatif.

Par quels moyens peuvent-ils acquérir les compétences réquises ?

J’ai dit au début de mon intervention que les entreprises doivent rester en symbiose avec le secteur éducatif. Dans le système anglophone c’est très développé. Sous nos cieux, le rapport entreprise et université n’est pas encore ce que cela devrait être. En finissant l’université ou l’école, l’apprenant ne peut pas avoir toutes les compétences liées au poste. Donc, on lui donne un temps d’adaptation. On parle de temps de stage pour permettre à la nouvelle recrue une immersion professionnelle. Dans les écoles de formation professionnelle, il y a la phase théorique et la phase pratique. La pratique peut se dérouler au sein de l’école ou dans une entreprise selon le dispositif de formation. Tout cela donne à l’apprenant, une ouverture d’esprit et une intégration plus aisée, une fois recruté dans une entreprise. Au sein de l’entreprise, il bénéficie d’un temps pour observer et pour apprendre les réalités de cet environnement professionnel . Donc au niveau de l’entreprise, il y a un temps de stage. Les responsables en ressources humaines des entreprises en savent quelque chose. Même si vous quittez une entreprise pour une autre, il faut un temps d’adaptation. Le séjour de l’apprenant dans une entreprise lui permet de s’adapter. On ne peut pas exiger à un jeune diplômé d’avoir tout de suite toutes les compétences. Il y a des programmes développés par certaines structures de l’Etat qui encouragent l’insertion professionnelle des jeunes au Bénin. C’est une bonne politique au profit de la lutte contre le chômage. Il faut développer le secteur privé qui est créateur de l’emploi. L’Etat n’a pas le rôle de créer des emplois, il en assure la promotion en garantissant les conditions favorables à la création d’entreprises, de richesses et d’emplois par le secteur privé.

Au cours de votre conférence sociale sur “La problématique de la compétence dans l’efficacité du travail” le 17 mars 2022 au “Chant d’oiseau” à Cotonou, vous avez insisté sur les différentes sortes de compétences à avoir. Donnez-nous plus d’éclaircissements ?

Sourire.Le diplôme atteste le niveau d’enseignement, les aptitudes et les connaissances de son déteneur. Dans les universités, les écoles , il est développé une approche par compétence qui voudrait répondre aux besoins du marché. C’est ce qui se fait désormais à travers le système Licence-Master-Doctorat (LMD). Le diplôme me permet de dire que j’ai tel niveau. Mais il y a trop de théorie. Aujourd’hui, c’est qu’est-ce que tu sais faire ? C’est propre au système anglophone. L’entrepreneur a un problème à résoudre (lancer un nouveau produit, gagner un marché, comprendre si son affaire est rentable,…), un besoin et il demande ton service. Tu dois être capable de l’aider à trouver des solutions à son problème. C’est ça la vraie compétence. Il y a une différence entre compétence et diplôme. Aujourd’hui, à un certain niveau, ce n’est plus le diplôme qui compte. Au cours de ma conférence, j’ai parlé de 10 compétences recherchées par les entreprises. Sur le marché, les recruteurs consultent votre curriculum vitæ pour voir votre parcours. Il faut aussi faire du bénévolat et mener une vie communautaire pour accroître sa chance sur le marché du travail. Le diplôme oui mais qu’as-tu fait après ? Même le bénévolat, les jeunes doivent s’y adonner pour acquérir des compétences de vie et même des notions professionnelles. C’est des capacités qu’on n’apprend pas à l’école. Tu apprends à les développer pour faire face à des difficultés de la vie surtout dans le domaine socio-professionnel. Le jeune doit mener aussi une vie associative pour bénéficier des compétences de vie, dans son église, dans son quartier et à l’école ou à l’université et pour bâtir de bons réseaux. Tout cela, lui donne des aptitudes à s’organiser pour surmonter les défis, surtout à développer son autonomie tant sur le plan personnel que professionnel.

A la veille de la rentrée universitaire et scolaire, l’Etat organise une campagne d’orientation des nouveaux bacheliers. Certaines personnes pensent que c’est mettre la charrue avant les boeufs. Quel est votre point de vue ?

L’université est un autre monde pour le nouveau bachelier. Aller à l’université, c’est comme quitter le primaire pour aller au secondaire où on a plusieurs enseignants. Le nouveau bachelier vient à l’université avec beaucoup d’appréhensions. C’est à lui de rechercher les informations utiles qui peuvent lui servir. Maintenant, qu’est-ce qu’il va choisir ? D’habitude, le choix des étudiants se fait sur des filières qui peuvent leur garantir une carrière fructueuse. Normalement, ces orientations académiques permettent de mieux comprendre tout cela. Donc ces séances d’orientation ne sont pas à négliger. Il faut les améliorer et les adapter aux exigences du marché de l’emploi et aux orientations économiques du pays. Il faut être à l’écoute des apprenants également. Aujourd’hui, les enfants sont trop jeunes ( 15 à 17 ans) à avoir le baccalauréat pour étudier au campus. Il est important de les encadrer dans leur parcours universitaire.

Quel devrait être l’accompagnement des parents ?

Les parents ont un rôle important à jouer. Ils doivent écouter les enfants, connaître les aptitudes, les centres d’intérêt de chaque enfant. Parmi les enfants, il y en a qui aiment lire, d’autres aiment les choses pratiques. D’autres aiment faire des recherches et suivre l’actualité. Les parents voient aussi par rapport aux notes dans les matières. Ils doivent analyser les matières dans lesquelles le jeune se sent plus à l’aise. Certains parents souhaitent que leurs enfants prennent la relève dans la gestion de leurs affaires. Et ils les orientent dans ce sens. Mais cette démarche ne demeure pas sans conséquence sur la vie de l’enfant. Il y a des cas où l’enfant regrette son choix et décide d’abandonner après. Donc ils doivent discuter avec l’enfant. Cette stratégie permet à l’enfant d’avoir une ouverture d’esprit afin d’opérer un bon choix pour son épanouissement, son avenir.

Vous avez conseillé aux jeunes diplômés de s’investir dans l’entrepreneuriat. Comment percevez-vous l’entrepreneuriat au Bénin ?

Je pense qu’il faut encourager les jeunes à s’autoemployer. C’est l’une des principales issues pour les jeunes de s’en sortir. Tout le monde ne peut pas devenir entrepreneur. Mais pour être autonome, c’est le seul chemin à prendre. Si vous ne voulez pas être un salarié qui, à la fin du mois, attend sa fiche de paie, le bic à la main, vous êtes obligés de prendre cette option. L’entrepreneuriat des jeunes mérite d’être encouragé. Cela sauve beaucoup de jeunes qui savent s’y adonner. Il y a une grande différence entre un employé ou un fonctionnaire “Akowé” et un entrepreneur bien accompli. Ce dernier gagne bien sa vie et bénéficie d’une indépendance financière.

Il y a des jeunes qui pensent que l’entrepreneuriat est une solution provisoire. Tant qu’ils ne sont pas dans la fonction publique, ils se considèrent comme chômeurs. Comment pouvez-vous expliquer cet état de chose ?

Nous avons hérité cette idée de la période coloniale. Vous voyez le matin, on se lave, on porte veste et cravate pour aller au service. On essaie de se donner une belle image dans la société malgré les soucis financiers. C’est cette image que le colon nous a léguée. Aujourd’hui, il est développé dans l’Administration centrale et locale, la gestion axée sur les résultats et on parle de performance, d’indicateurs de résultats, de suivi évaluation, toutes choses exigées dans l’entrepreneuriat et la gestion d’une entreprise. L’esprit d’entreprise est donc recommandé aux fonctionnaires. En outre, l’usager est considéré comme un client.

Votre mot de la fin.

Aujourd’hui, on ne peut plus fermer les yeux sur le numérique. Les jeunes doivent savoir se servir de leur téléphone avec la connexion pour pouvoir gagner leur vie. En utilisant son portable, le jeune peut s’investir dans l’entrepreneuriat. Tout le monde cherche le mieux-être. Le portable est un véritable outil de travail. Il y a des jeunes qui en font seulement un outil de loisirs. Dans cette situation, les médias ont un grand rôle à jouer pour sensibiliser la jeune génération. Les médias doivent diffuser des émissions qui éduquent mieux les jeunes sur la vie professionnelle.

Propos recueillis par Joël SEKOU (Coll.)





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