Gestion de l’Hygiène menstruelle : Une précarité alimentée par le tabou et l’ignorance

Fulbert ADJIMEHOSSOU 28 mai 2019

Dans la course pour l’atteinte des Objectifs de développement durable (Odd), la cible relative à l’hygiène menstruelle suscite encore peu d’engouement. Entre la précarité, la pauvreté et le tabou, la vulnérabilité demeure chez une frange de la population béninoise.

Cahin-Caha, les voix s’élèvent. Une bataille s’annonce contre la précarité liée à l’hygiène menstruelle. Au front, nous avons rencontré, Ziadath Achimi, 23 ans. Cette spécialiste en Eau, Hygiène et Assainissement tente de briser, depuis quelques années, le tabou dans les écoles de Pobè, environ 100 km de Cotonou, à l’Est du Bénin. « La meilleure manière d’éduquer une communauté, c’est de commencer par les enfants. Dans cette zone où nous intervenons, le problème principal que rencontrent les filles, c’est qu’elles n’ont pas l’information le plus tôt possible. Les parents en parlent peu avec les enfants », fait-elle remarquer. Malgré sa voix fine, ajoutée à sa corpulence svelte, la Coordonnatrice de l’Association Femme pour l’Eau, le climat et l’environnement (Eceau-fem) se bat pour que cette préoccupation inscrite à la cible 3 de l’Odd 6.2 bénéficie d’un réel engagement. C’est avec amertume qu’elle partage avec nous la précarité dans laquelle les jeunes élèves sont appelées à gérer cette exigence biologique. « A l’école, les toilettes ne sont pas bien gérées. Il n’y a pas un cadre personnel pour s’échanger. Il y a une fille par exemple qui n’étant pas informée, a été surprise par les menstrues. C’était vraiment un gène pour elle. Ayant subi les railleries de ses camarades, elle a dû rentrer », déplore Ziadath Achimi.

« Il faut qu’on cesse de penser que ce sont des saletés »
A Pobè, comme partout au Bénin, la plupart des écoles n’offrent pas les conditions adéquates à une bonne gestion des menstrues. A Abomey-Calavi, la responsable de l’Ong Mafubo Bénin, Fébronie Codjia, travaille à changer la donne. « Jusqu’à présent, dans certaines communautés on ne parle pas des règles. Il faut qu’on cesse de penser que les menstrues, sont des saletés. On a tendance à penser que la cause de la déperdition scolaire, c’est la pauvreté. Mais il n’y a pas que la pauvreté. C’est aussi ce tabou lié aux menstrues qui fait que les filles ont peur d’aller à l’école certains jours ».
Cette situation que pose Fébronie Codjia, n’est que le reflet d’un mal profond. Celui de l’absence répétée des filles en période de menstrues. Benoîte, 14 ans, élève en classe de 4e à Godomey avoue avoir manqué souvent les cours du fait des menstrues. « Je ne maîtrise pas encore mon cycle. Ensuite, j’ai souvent les règles douloureuses. Quand ça m’arrive, je suis obligée de demander la permission pour rentrer. Je reviens soit le lendemain ou deux jours après », témoigne-t-elle. Difficile d’avoir de statistiques précises sur les cas d’abandons dans les écoles, du fait des menstrues. Mais l’analyse de l’effectif des filles et des garçons en début de scolarité et en âge de puberté montre un écart important. Les contraintes liées à la gestion des menstrues en sont pour quelque chose. « Une étude faite récemment a révélé que 13% des cas d’abandon des filles dans les écoles sont liés à la gestion de l’hygiène menstruelle. Deux raisons fondamentales en sont la cause : La raillerie des camarades de classe qui compte pour 30% des raisons évoquées et les malaises que les filles ressentent en période de menstruation constitue les 70% restant. Dès que la fille est tachée à l’école, les garçons se moquent d’elle puis elle est obligée de rentrer », déplore, Félix Adégnika, Coordonnateur national du Wsscc au Bénin.
Mais en dehors des railleries, « Il arrive que l’enfant soit tachée mais l’enseignant n’étant pas informée, la désigne pour aller au tableau. Elle a du mal à refuser et se laisse punir. Ce qui fait que la prochaine fois, elle va choisir de rester à la maison. Il faut réveiller la conscience des enfants, des enseignants et des parents », suggère Fébronie Codjia. Mais en plus de tout ceci, le manque de toilettes propres, les problèmes d’eau et le défaut d’intimité pèse aussi dans la balance. « C’est difficile de se changer à l’école. Il n’y a pas d’eau pour que je puisse faire ma toilette et me laver les mains », se plaint Cornelia, 16 ans, élève en classe de Seconde.

Etudiantes, et pourtant…

Plus l’âge évolue, mieux les filles commencent à s’approprier des gestes nécessaires. Les filles deviennent conscientes de l’importance de mieux gérer son hygiène menstruelle. Mais, une autre difficulté finit par se présenter : les moyens pour y arriver. « C’est aussi une question de moyen. Les serviettes sont vendues à 500 Fcfa. Parfois on en trouve moins. Mais ça pose un problème de qualité. Et ce n’est pas tout le monde qui a les moyens, en tant que étudiante quand le temps est un peu serré. C’est pourquoi je préfère souvent des coupons de pagne », avoue Natacha, 25 ans, étudiante en résidence universitaire à Abomey-Calavi. Certaines ont du mal à se changer en urgence, faute de toilettes de proximité. « C’est le manque de sensibilité de nos ingénieurs qui construisent les infrastructures. Les toilettes sont à des kilomètres des salles de cours. La fille qui est surprise doit faire toute une gymnastique pour se changer », déplore Codjia.
Dans tous les cas, le risque d’infection est grand quand on ne sait pas s’y prendre. Dr Robert Franck Zannou, Gynécologue Obstétricien, Directeur de la Santé de la Mère et de l’Enfant explique les conséquences : « Lorsque la menstruation n’est pas bien traitée, ça peut créer des dégâts. Au moment où la fille grandira, elle pourrait ne pas concevoir. On assistera à des grossesses mal placées pouvant entraînées la mort. Voilà pourquoi ça ne devrait pas être un tabou ».

Agir plus tôt
Les défis sont alors grands. Les acteurs se mobilisent pour bousculer les habitudes. Mais les suggestions varient en fonction de la qualité des acteurs. Le Directeur de la Santé de la Mère et de l’Enfant met un accent sur la sensibilisation : « Lorsqu’une femme vient en consultation, nous lui expliquons ce que c’est que les menstruations. Il y a même des filles qui refusent que le soignant les touche quand elles sont en menstruation. On leur explique. Nous devons inviter nos mamans à expliquer aux petites filles que ce n’est rien d’anormal », propose Dr Robert Franck Zannou, Gynécologue Obstétricien qui propose une synergie d’actions, au niveau national. Les Osc et leurs partenaires sont aussi du même avis. Félix Adégnika, Coordonnateur national du Wsscc au Bénin insiste sur l’élaboration d’une feuille de route. « il faut une feuille de route, passer à la formation des formateurs pour qu’on ait suffisamment des personnes pouvant réagir sur le sujet dans les écoles, les hôpitaux et les lieux de travail. Tous les ministères devront avoir une ligne pour l’hygiène et l’assainissement ».
En la matière, l’inde semble devenir une référence. Mais, sans pour autant aller si loin, le Bénin pourra s’inspirer de l’expérience de certains pays de la sous-région, dont le Sénégal, qui malgré les spécificités culturelles a une longueur d’avance. « Il est possible de lever le tabou sur cette question afin que l’hygiène menstruelle soit prise en compte dans les politiques. Au Sénégal, nous avons mené beaucoup de formations qui ont permis d’outiller différents acteurs pour aborder la gestion de l’hygiène menstruelle de façon responsable et des sensibilisations. Ils ont pu toucher des milliers de personnes. Il y a trop de mythes et de restrictions dans les communautés. Il est important que les femmes et les filles sachent pourquoi elles ont les règles. Ce n’est pas une question d’impureté », propose Rockaya Aidara, Responsable par intérim de l’unité politique globale de Wsscc à Genève.
C’est possible donc d’aller de l’avant. Les uns proposent la sensibilisation, les autres la mise à disposition de kits et de toilettes adéquates. Mais quoi qu’on dise, pour Ziadath Achimi, l’éveil de conscience passe par la mise en place de centres d’aides et un club où les filles peuvent échanger les expériences. Et la mauvaise gestion de l’hygiène menstruelle fera moins de victimes dans l’ombre au Bénin.





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