Gestion des ouvrages d’eau en milieu rural : Une soif d’accessibilité et de clarté

Fulbert ADJIMEHOSSOU 30 janvier 2020

En marche pour les élections communales de 2020, intéressons-nous au service public de l’eau en milieu rural : fonctionnement des points d’eau, mobilisation des redevances, suivi des contrats, etc. Lumière sur la gouvernance d’un secteur en quête d’intégrité.

A Sô-Ava, l’eau est à la portée de tous. Parfois, il suffit pour Daniel la trentaine, un agriculteur revenu des champs ce samedi après-midi, de se plonger dans le lit du lac pour prendre son bain, malgré l’aspect répulsif. « Je suis né sur l’eau, c’est mon milieu naturel. Je ne crains rien », confie-t-il. Mais à force de tirer la langue à Daniel, rejoint quelques temps par deux parents, il se révèle une raison économique. « En quittant le champ, on est vraiment sale. Dans la rivière, on se nettoie avant de payer l’eau potable. C’est économique », ajoute-t-il.
Pourtant, des forages, il en existe beaucoup, même si le taux de desserte n’est pas encore satisfaisant. Mais, la plus grande crainte des populations, ce sont les pannes des ouvrages qui augmentent le risque de recourir à l’eau du lac. « Nous avons un poste d’eau autonome qui est resté en panne pendant longtemps. On prenait l’eau de mauvaise qualité. C’est cette année que nous avons pu réparer le groupe électrogène. La communauté s’est vraiment mobilisée. Nous n’avons même pas encore pu tout rembourser. La mairie nous a aussi appuyés à cet effet. Mais, nous attendons l’aide de l’Etat. Les pannes sont fréquentes. Il y a cinq jours, ça s’est gâté encore et on a réparé ».
Les pannes constituent un casse-tête dans la gestion de l’eau en milieu rural. Lors de la reddition de compte faite par la mairie de Sô-Ava, fin décembre 2019, il a été noté par exemple 27 Bornes Fontaines sont défectueuses sur 64 dans l’arrondissement de Vekky. Ailleurs, comme à Sèmè-Podji, les indicateurs ne sont pas non plus reluisants. « La commune dispose de 7 forages équipés de pompes à motricité humaine dont 3 fonctionnels. Ces pompes desservent les communautés dans les arrondissements de Djrègbé et Tohoué. Le cadre d’entretien et de maintenance des ouvrages simples (Cemos) n’est pas encore opérationnel », note-t-on dans la reddition des comptes de décembre 2019.

Situation préoccupante
Sur les épaules des communes reposent de lourdes charges. Et à la moindre défaillance, dans le viseur des populations, elles se débattent comme un beau diable dans de l’eau bénite. A Pobè, à une quarantaine de kilomètres de Cotonou, en décembre 2019, des images publiées sur la toile montrant la corvée d’écoliers au bord d’un marigot ont suscité de l’indignation.
En effet, pendant un trimestre, la pompe à motricité humaine dont se sert l’Ecole Primaire Publique de Igbo Ede Orilé est tombée en panne. Il aura fallu cette alerte pour décanter la situation. « Pour faire fonctionner la cantine, nous faisons recours à l’eau de marigot. Mais après les alertes, des délégations sont passées nous voir. La Directrice départementale de l’eau et des mines est venue pour faire l’état des lieux. La mairie aussi est passée et l’ouvrage est réparé », confie Barnabas Adjahouinou, Directeur de l’Ecole Primaire Publique de Igbo Ede Orilé que nous avons contacté mi-décembre 2019.
Mais pourquoi tout ce temps ? Contacté, Samuel Takpiti, chargé de l’eau à la mairie de Pobè prend la défense de la mairie. « Ce sont des pompes fabriquées à l’extérieur. Lorsque les pièces se gâtent, nous n’avons pas la disponibilité de rechanges à notre niveau. Avant, c’est la Direction Générale de l’Eau qui faisait l’intermédiation et nous aidait pour les pièces de rechanges mais quand les choses ont changé, nous avons pas mal de difficultés pour les entretiens préventifs, surtout lorsque les ouvrages simples (Fpm) tombent en panne ».

Une si longue marche vers la bonne gouvernance

En réalité, la gestion des points d’eau était communautaire. A l’avènement de la décentralisation, en 2003, des bouleversements surviennent. Pour Mamadou Gado, ancien Chef service du développement communautaire et de la Cellule du Suivi et de la Régulation du service Public de l’Eau à la Direction Générale de l’Eau, il fallait se remettre aux pas. « Le secteur de l’eau est l’un des secteurs les mieux organisés, mais la gestion communautaire qui était en cours n’a pas prospéré. A partir de 2003, il y avait surtout les problèmes de maintenance qui se posaient », analyse ce cadre à la retraite.
Avec l’avènement de la décentralisation et de la loi 97-029 du 15 mars 1999 portant organisation des communes en République du Bénin, les communes sont devenus des maîtres d’ouvrages du secteur de l’eau. En 2005, le Bénin s’offre une nouvelle Stratégie nationale de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural qui se conforme à cette nouvelle réalité. Alors, les communes planifient, lancent les appels d’offres et recrutent les fermiers. « L’état des lieux de l’affermage réalisé en 2013 a montré que la gestion déléguée des Aev est devenue une réalité au Bénin et que la gestion de ces ouvrages sur les plans techniques et financiers s’en trouvait améliorée », note Mamadou Gado, également expert en gouvernance de l’eau.
Dans le même temps, un cadre d’entretien et de maintenance des ouvrages simples (Cemos) a été mis en place pour la gestion des Pompes à Motricité Humaine. Le principe est que le délégataire vend et recouvre le prix de l’eau, verse une redevance à la commune, effectue de petites réparations. Quant aux communes, elles sont responsables de l’entretien préventif et des grosses réparations. La commune met aussi en place un magasin de pièces détachées. Mais, ce mécanisme n’est véritablement pas opérationnel. « On a un artisan réparateur mais le stock des pièces de rechanges n’est pas disponible sur le terrain. Il faut aller à Missérété ou à Dangbo. La difficulté est qu’on n’a pas beaucoup d’ouvrages simples. On a dû associer certaines communes », confie Ambroise Gbèdan, agent technique à la mairie de Sèmè-Podji.
Mamadou Gado va plus loin sur la fonctionnalité du cadre d’entretien et de maintenance des ouvrages simples : « Les magasins de pièces détachées n’existent pratiquement pas. Avant, l’Etat disposait de stock de pompes. Ce qui favorisait la disponibilité des pièces de rechange. Aujourd’hui, il n’en commande plus et les pièces viennent du Mali, du Nigéria, du Burkina, du Togo, ou d’autres pays de la sous-région. Vous en commandez, vous devez attendre des mois, voire un an ce qui fait que le taux de pannes grimpe », déplore ce cadre à la retraite.
Ainsi, la gouvernance du secteur de l’eau en milieu rural, à l’ère de la décentralisation, s’est donc faite avec des couacs. De nombreux efforts ont été fournis pour mettre en place des mécanismes et des outils en vue de rendre disponibles les ouvrages, améliorer le taux de desserte, former les communes pour mieux assurer leurs rôles. Mais la marche est loin de prendre fin. Avec le Gouvernement actuel, d’autres mécanismes sont en cours pour un accès universel à l’eau d’ici 2021. Créée en mai 2019, l’Agence nationale d’approvisionnement en Eau en milieu rural (Anaepmr) entend professionnaliser le secteur et asseoir un meilleur cadre de gouvernance dans le cadre d’un partenariat avec les communes bénéficiaires du Programme d’investissement du sous-secteur de l’hydraulique en milieu rural.
Mais en attendant la concrétisation des réformes, ce sont les pannes récurrentes sur les ouvrages qui préoccupent. Les acteurs s’accusent mutuellement sur les dysfonctionnements observés dans le secteur. Les uns estiment que les mairies en sont responsables. Celles-ci pensent avoir les mains liées avec la convention cadre signée avec l’Etat en 2017. Mais il y a au bas de l’échelle, les populations qui sont aussi indexées.

Une affaire de petits sous
En réalité, le principe qui gouverne la politique de l’eau au Bénin est que : « l’eau paie l’eau ». Dans cette logique, les communes s’emploient à faire le recouvrement des redevances qui doivent permettre de couvrir toutes les charges de suivi, de la maintenance et du renouvellement du matériel. Sauf que pour collecter les redevances liées à la gestion des équipements de fournitures de services d’eau, ce n’est pas si aisé. Le faible pouvoir d’achat des communautés à la base ne favorise pas autant la fixation du prix de l’eau que le recouvrement des coûts de production et de gestion des ouvrages.
Pour Assouma Chafihi, Coordonnateur de la Cellule de participation citoyenne de Karimama, une commune située à plus de 746 km de Cotonou, un accent est mis sur la sensibilisation. « En ce qui concerne le coût, il varie d’une localité à une autre. Deux bassines sont cédées à 25 Fcfa au niveau des Fpm or au niveau des Aev, c’est 25 Fcfa la bassine. Le véritable problème, c’est les redevances car la mobilisation n’est pas facile. Nos populations ne savent pas que l’eau paie l’eau. C’est là que nous intervenons pour des sensibilisations », déclare-t-il.
En effet, ce ne sont que pièces des pièces monnaies, mais en milieu rural, ces petits sous valent de l’or. Ensuite, les populations n’approuvent pas, par endroits, le principe de payer l’eau, un don de Dieu. Ancien maire de la Commune de Ouinhi dans le département du Zou, Innocent Sékou en sait beaucoup plus sur les conflits entre populations et administration communale en la matière. « Dans les villages, la mentalité est que l’eau est un don de Dieu. Lorsqu’ils voient les forages et les Aev, ils se disent que ça devrait être gratuit. Alors que le partenaire ne peut pas vous faire le forage et vous assurer la maintenance. Le résultat est qu’il y a beaucoup d’ouvrages aujourd’hui qui ne sont pas fonctionnels. Ensuite, faute d’électricité, il faut du gaz oïl pour faire remonter l’eau dans les châteaux. Le coût de revient n’est pas finalement très accessible aux populations ajouté au fait qu’elles estiment que l’eau devrait être gratuite, il y a toujours de problèmes. », déplore l’ancien maire.
Par endroits, il y a eu même confiscation de la gestion des points d’eau par la communauté. Innocent Sékou parle de conflits énormes entre populations et administration communale. « Il y a des forages artésiens qu’il faut aménager, mettre un robinet et vendre. Les populations qui y prenaient l’eau gratuitement ne sont pas d’accord. Il y a donc des marches, des soulèvements. Ils estiment que le partenaire a fait le forage et que la mairie veut vendre l’eau. Et ça pose de problème », martèle-t-il.

Et même si les populations payent, il faut des moyens pour faire le suivi. Samuel Takpiti, chargé de l’eau à la mairie de Pobè parle de son expérience, ces derniers temps. « Avec nos maigres moyens, on se débrouille pour répondre aux exigences. C’est surtout sur les Fpm qu’on a de soucis. Les délégataires ne versent pas à temps les redevances et il faut se déplacer, aller dans ces localités parfois situées à des dizaines de kilomètres. Alors qu’au niveau des Aev, il n’y a pas de soucis ».

« Copinages » entre élus et fermiers
Cependant, il n’y a pas que de petits sous. Il y a des millions de Cfa en jeu dans la gestion des Aev. Dans le point de reddition de comptes faite en décembre 2019, on note qu’à Sèmè-Podji, 6 Adductions d’Eau Villageoises qui sont des extensions de la Soneb sont coupées pour non-paiement des factures par les fermiers. Nous décidons de rencontrer Baudoin Adoukonou, un des fermiers pour comprendre. « Il y a que des casses sont enregistrées et comme le compteur enregistre, ça nous est facturé. Or, surtout en période de pluies on a du mal à vite à détecter les casses. Les factures sont là et c’est beaucoup de moyens. Mais ensuite, il y a aussi des problèmes de recouvrements. « C’est un véritable problème. Des collaborateurs sont prêts à s’arranger avec les clients. Si les clients leur laissent une largesse, ils vont chercher les sous et font des reçus parallèles. Depuis un certain temps, j’ai dû écrire à la mairie pour stopper le payement des redevances en attendant », ajoute Baudoin Adoukonou qui dit avoir même convoqué un de ses agents dans cette affaire au Tribunal en octobre 2018.
Tout ceci, ajouté à la prolifération des PEA privés dans certaines communes, une concurrence déloyale s’installe alors que la qualité de l’eau fournie par des ouvrages fait défaut. « Tous les PEA ici à Sèmè-Podji sont réalisés par des privés. Nous sommes à proximité du Nigéria. Le matériel est donc facilement accessible. Ce qui fait que les gens font les forages à volonté. Cette situation crée donc une concurrence déloyale avec nos Aev », précise Ambroise Gbèdan, agent technique de la mairie de Sèmè-Podji.
Dans un entretien sur Askgouv en octobre 2019, Sylvain Adokpo-Migan, Directeur général de l’Anaepmr reconnaît un taux non négligeable de pannes mais parle d’une gestion peu professionnelle. « La plupart des ouvrages sont dans un état de fonctionnement pas correct. Le taux de panne est important et peut avoisiner un chiffre supérieur à 25 %. Ces pannes sont liées essentiellement au cadre de gouvernance des ouvrages existants. La gestion n’est pas professionnelle. Elle est un peu hasardeuse. Les délégataires qui gèrent ces ouvrages en affermage depuis 2007 ne sont pas dans des liens contractuels solides. Les obligations contractuelles ne sont pas respectées. Les redevances qui devraient servir à mettre de l’argent de côté pour pouvoir effectuer les renouvellements et les réparations quand c’est nécessaire ne sont pas effectives », se plaint-t-il.

« On ne peut pas vendre de l’eau et dire qu’on a fait faillite »

Les difficultés sont là et diffèrent d’une commune à une autre. Les pannes sont préoccupantes. La disponibilité des pièces de rechanges constitue un casse-tête pour les communes. Dans certaines zones, des difficultés existent sur les contrats des fermiers. Et pour un sous-secteur extrêmement dépendant de l’aide extérieure, laisser évoluer la mauvaise gouvernance ne serait que suicidaire. « Il y a aussi des fermiers qui ne sont pas sérieux, qui estiment qu’ils ont fait faillite alors que c’est des contrats qu’ils ont signés avec les mairies. Lorsque les ouvrages tombent en panne, c’est compliqué. Il faut que les gens mettent plus de sérieux. Au niveau de l’administration communale, il faut réfléchir pour voir comment recruter les fermiers. Il ne faut pas le faire par copinage. On ne peut pas vendre de l’eau et dire qu’on a fait faillite. Ils devraient verser les redevances, mais souvent ils ne le font pas. Il faut renforcer les contrats et que les mairies jouent leurs rôles aussi. Il faut revoir tout le système, sans oublier d’étendre les réseaux de la Soneb », propose Innocent Sékou, ancien maire de Ouinhi.
En 2017, une étude a été réalisée sur la cartographie des risques d’atteinte à l’intégrité dans le secteur de l’eau et de l’assainissement en vue de comprendre les besoins d’actions pour améliorer et surtout prévenir les pratiques de corruption. Entre autres risques identifiés, il y a l’abus de la délégation de la maîtrise d’ouvrage communale, les Influences des décideurs pour l’attribution des marchés, l’élaboration orientée des dossiers d’appels à candidature, la faible précision des spécifications techniques dans les Dossiers d’Appels d’Offres, les interprétations tendancieuses des règles de passation des marchés publics, le non-respect des procédures de marchés publics et des clauses contractuelles dans l’évaluation des prestations de service.
Alors, face à chacun de ces risques, la veille citoyenne est attendue du côté de la société civile dans la logique du renforcement du Système National d’Intégrité du Bénin. « De notre côté, nous faisons un suivi du secteur. Il y a une plateforme www.alerteeau.bj qui nous permet de recevoir les dénonciations. Sur cette base, nous engageons des actions pour mieux comprendre et faire en sorte que le problème soit résolu. Les problèmes les plus récurrents sont liés à des pannes de points d’eau », note Constant Assah, expert gouvernance de l’eau à Social Watch. Des efforts, il en faut surtout de la part des associations des consommateurs d’eau potable (Acep) qui par endroits manquent à l’appel.
L’Etat aussi s’y met. Il est prévu la mise en place d’un cadre attractif pour les fermiers suivant trois zones, le recours aux TIC (mWater) pour permettre aux acteurs d’être au même niveau d’information et de disposer de données fiables. « C’est toute une réforme sectorielle, un nouveau cadre de gouvernance, une nouvelle façon de gérer les équipements qui seront construits à coût de milliards de F Cfa », a promis Sylvain Adokpo-Migan, Directeur général de l’Anaepmr. Pour lui, si un opérateur professionnel est sur une Aev, il n’est pas dans son intérêt que l’Aev tombe en panne, qu’il y ait des fuites et que les factures ne soient pas recouvrées. « La réparation devrait être une affaire d’heure. Mais elle est une affaire de semaine, de mois, voire d’abandon. C’est toutes ces situations que nous sommes en train de repenser avec les communes pour régler ces problèmes ». Et si ces mécanismes parvenaient à être effectifs, il faudra s’apprêter à déclencher une autre bataille, celle contre la prolifération des postes d’eau autonomes privés, qui distribuent de l’eau de qualité douteuse.





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