Hubert Gnanvi, socio-anthropologue de la santé : « Il faut apprendre à vivre avec la Covid-19 en attendant un vaccin »

La rédaction 12 août 2020

Les gestes barrières contre la covid-19 ne sont pas respectés au marché Dantokpa, malgré le nombre d’usagers qui fréquente le marché au quotidien. Qu’est-ce qui justifie cela selon vous ?
Les gestes barrières, principalement, se résument autour du port de masque, du lavage de mains, de l’usage du gel hydro alcoolique et de la distanciation sociale. Dans le marché Dantokpa, cette inobservance est relative à la classe sociale du commerçant. Si vous abordez les commerçants grossistes dans leur boutique, vous constatez qu’ils respectent la distance de sécurité. Ils ont toujours un dispositif de lavage de mains et ont leur masque ainsi que leur gel désinfectant. Mais quand vous laissez les grossistes et que vous arrivez au niveau des moyens, le port de masque n’est pas systématique, à leur niveau. Ils vous disent que cela les étouffe. Mais lorsque vous entrez dans le marché sous les hangars à l’air libre, vous constatez que ces gestes barrières ne sont pas du tout respectés. Ce qui est frappant, c’est que les vendeuses soutiennent que si elles vendent pour 500 000 ou 2 000 000 de Fcfa, pour percevoir l’argent, elles ne vont pas rester loin du client pour des raisons de sécurité financière. Il faut qu’ils se rapprochent. Ces faits observés renvoient à la notion de déviance. Une déviance relative à l’inobservance des gestes barrières. On peut classer cette déviance sous une forme de négligence. Et cette négligence concourt à plusieurs perceptions. La première perception est relative au fait que les usagers du marché ne croient pas à l’existence de la Covid-19. Au départ, lors du premier décès lié à la Covid-19 au Bénin, les gens s’étaient pris au sérieux. Ils portaient les masques. Mais aujourd’hui, c’est en raison de la répression que font les policiers que les gens portent leur masque de protection et respectent les gestes barrières. Toutefois, quand vous observez un blanc approcher les autochtones dans le marché, vous constatez qu’ils se ressaisisssent automatiquement. Cette perception liée au fait le coronavirus est une maladie du blanc fait que les usagers du marché Dantokpa, entre eux, se négligent. L’usage des moyens traditionnels de lutte contre la Covid, comme la prise de tisane, des potions et des différentes compositions traditionnelles de renforcement d’immunité les rassure aussi. Après ces perceptions, on a compris qu’ils rejettent systématiquement la maladie et disent que lorsque les blancs mourraient, on voyait les images. Et pour eux, ici au Bénin, on dit que de personnes meurent de la maladie et on ne sait pas qui sont-ils, quelle est leur origine, pas d’images. On ne sait pas qui est décédé et de quoi il est vraiment décédé. Ils soutiennent aussi que c’est ceux qui ont une immunité faible en raison de certaines maladies graves qu’ils souffrent qui en meurent facilement. Toutes ces perceptions font qu’ils limitent leur pratique des gestes barrières. La population ne croit pas au nombre de décès décrété par le gouvernement chaque fois. Ce non-respect des gestes barrières est aussi lié à ce que j’appelle une négligence. Une négligence relative aux normes sociales qui contredisent les normes institutionnelles importées. Pour eux, le coronavirus représente quoi, ça n’a pas un signifiant dans leur langue locale. Ils n’ignorent pas le mal. Ils savent que quelque chose existe mais ils pensent que ce n’est pas une maladie propre à eux. Ils disent aussi que ce n’est pas tout ceux qui contractent la maladie qui en meurent et que le taux de décès est minime par rapport au nombre de personnes déclarées contaminées. Ils trouvent que beaucoup guérissent à travers les chiffres avancés par le gouvernement. Ils vous diront aussi qu’en Afrique, le paludisme tue un plus grand nombre de personnes que la Covid. Alors, ils estiment que la Covid n’est pas si grave. Et c’est cela qui fait qu’ils adoptent cette posture-là, face au corona.

Faut-il alors changer la méthode de communication pour dissuader cette masse non négligeable de la population ?
Il y des manières pour communiquer et impacter. Il y a des démarches possibles à suivre dans la communication, ceci étant un élément très important dans la gestion de la crise pandémique. Quand les Occidentaux ont montré des images des personnes contaminées sous traitement, c’est la panique générale. Mais ici, on ne montre rien de tout ça. Il n’y a rien de sensible pour que la population n’ait peur. C’est dans la communication qu’il faut éveiller la conscience des gens par rapport au respect des gestes barrières. Et c’est ce que je propose.

Quelles peuvent être les impacts sociologiques du non-respect des gestes barrières contre la Covid-19
Le non-respect des gestes barrières fait appel à une notion sociologique du risque. Le risque de contracter la Covid sera plus élevé. Et si on enregistre beaucoup de contaminés entre les usagers du marché, il y aura cessation des activités génératrices de revenu. Parce qu’une fois malade, vous ne pouvez plus aller au marché. Cela va freiner les activités économiques de façon singulière et aura un impact sur le coût de vie des ménages. Ça va aussi porter un coup sur les échanges commerciaux en raison de l’envergure internationale du marché. Si les producteurs ne trouvent pas des importateurs temporairement, si les marchandises n’écoulent pas, ça peut causer un risque au plan juridique entre eux.

Le mal existe mais il n’y a pas encore de remède contre ça. Comment le restreindre selon vous ?
La décision de combattre la Covid n’est pas que nationale. Elle est d’abord internationale. Mais au plan local, on peut chercher des remèdes contre le coronavirus. En la matière, je pense qu’avec l’usage de l’arthémisia ça peut aller. Et j’invite nos gouvernants à promouvoir des approches endogènes avant l’avènement d’un vaccin international qui soit efficace. Chercher et tenter des approches en tenant compte de nos réalités endogènes, la médecine traditionnelle. Donc, il faut apprendre à vivre avec le coronavirus en attendant un vaccin. Toutefois, il faut aussi que les gens respectent les gestes barrières, boostent leur immunité.
Gaston AMOUSSOU (Stag.)





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