Hypersexualisation galopante : Une surenchère qui mine l’adolescence

2 décembre 2022

Tendance à tout ramener au sexe, l’hypersexualisation s’impose de plus en plus dans l’espace public. Peu importe leurs supports, les contenus à connotation sexuelle captivent mais pas que les adultes. Cette exposition précoce est particulièrement nocive à l’adolescence, phase délicate de la vie humaine.

Sexy ! Ils sont ainsi. Ephèbes, nymphes, jeunes ou quelques fois d’âge mûr, ces hommes et femmes sont sciemment choisis en raison de leurs attraits physiques. Vêtements chics, moulants, courts ou transparents ; lingerie coquette, coiffures, maquillage sophistiqué, chaussures ; cadres et décors soigneusement travaillés ; de grands moyens sont investis pour booster leur sex-appeal à l’écran. Pour chauffer le mercure ; mousses savonneuses, sueur, huiles ou autres lubrifiants s’emploient à rendre saillantes et luisantes leurs courbes musculaires. Poitrine galbée, fessier tonique et rebondi, ventre plat, taille affinée chez les femmes ; épaules larges, biceps noueux, pectoraux protubérants, tablettes de chocolat, ceinture d’apollon tracée et dos ferme chez les hommes sont les plus en vue. Plus loin, le scénario décidera de faire choir ou pas, tout ou partie de ce qui couvre ces corps modèles, ne suggérant que leur nudité ou même les offrant entièrement nus. « Le neuromarketing a démontré qu’une publicité qui affiche de la nudité, captive beaucoup plus l’attention et amène les gens à acheter », a expliqué Yannick Boka, créateur digital. En effet, la recette marche et fait du profit. Elle est connue des publicitaires, des cinéastes, des artistes et des auteurs. Son usage se fait de plus en plus accrue. Que ce soit pour le divertissement, les cosmétiques, la mode, les automobiles, l’électroménager ou encore la nourriture, tout est ramené au sexe. La gestuelle va de la plus sensuelle à la plus frénétique : regards, mouvements des lèvres, contacts physiques, caresses, poses, ondulations du corps, déhanchés voire mimes de la copulation ! Au-delà du visuel, le son apporte son grain de sel : bruitage, souffles, gémissements, timbres et inflexions de voix. Allant du subtil au plus cru, le vocabulaire employé n’est pas du reste. Via la télévision, la radio, les canaux digitaux et les affiches ; les images, sons, vidéos et textes à connotation sexuelle ont envahi l’espace public : on parle alors d’hypersexualisation sociale. En définitive, l’essor de l’internet et l’avènement des réseaux sociaux ont fouetté le brassage culturel et ont fait exploser le phénomène. C’est en ce sens que l’historien Marius Vido déclare : « Avec la mondialisation, les vices sont partagés ». « Par moment, on a peur d’écouter certaines playlists avec les enfants », s’est inquiété Ozone Afrik Bamba, acteur du showbiz ivoirien sur un plateau télé. Pour autant, le public adolescent n’a pas été épargné car davantage séduit par les contenus hypersexualisés. « Pour mettre la bonne ambiance dans une fête, il faut jouer du Vano, Niska, Pamchito, Cardi B », tranche Irma, une élève en classe de 3ème dans un collège d’Abomey-Calavi, visiblement fan de ces chanteurs dont le langage est normalement réservé à un public adulte. Autour d’elle, la ferveur que suscitent les noms de ces artistes ne fait que confirmer combien les goûts musicaux de l’adolescente de 13 ans sont partagés. L’hypersexualisation glane du terrain. Force est de constater qu’elle s’infiltre dans les programmes réservés aux plus jeunes. Il s’agit notamment des bandes dessinées, des dessins animés, des jeux vidéo et autres. Ce faisant, ces jeunes cibles sont confrontées, prématurément, à des informations pour lesquelles elles ne sont pas encore psychologiquement outillées car leur maturité est en pleine construction.

Grande vulnérabilité, terreau fertile
Dans un contexte où pèse le tabou de la sexualité et où les parents n’arrivent pas à satisfaire le besoin d’attention et de réponses des adolescents, ils se rabattent sur la rue, les contenus multimédias ou toute autre source de réponses. « Les enfants apprennent en imitant leur environnement et leurs camarades qui ne disposent eux non plus, des bonnes informations », explique Mireille Tchobo, psychologue clinicienne. En cela, les modèles plébiscités par l’hypersexualisation nuisent gravement aux adolescents. Ce sont des concepts purement commerciaux, venus d’ailleurs et trompeurs car loin de la réalité locale. Naïvement, les jeunes les prennent pour argent comptant puisqu’ils leur miroitent tout ce à quoi, en quête de repères, ils aspirent : bien être et liberté. « C’est à la mode et c’est de notre génération », avait soutenu promptement et béatement Riccie, une camarade de Irma, citée plus haut. Justement, les jeunes filles sont les premières à plaindre. Elles adoptent, avant l’heure, les attitudes et coquetteries des femmes adultes : elles deviennent des nymphettes, très vulnérables. Sur les jeunes garçons, la pression sournoise est de correspondre à un modèle type d’homme dit viril : l’homme grand et fort, macho dominant voire brutal, censé plaire aux femmes. Soumis au diktat des canons de beauté et de réussite sociale distillés partout, leurs représentations de soi, de l’autre, de la sexualité et de l’amour sont faussées. Dès lors, elles ouvrent la porte aux dégâts.

Santé, bien-être et vies en péril
Surexposition du corps féminin, attouchements, célébration de la performance sexuelle confondue à la domination, ne sont que quelques stéréotypes qui chosifient la femme et dégradent son image en la réduisant à un objet de plaisir immédiatement prêt à servir. Par conséquent, la notion de consentement rendue confuse chez les adolescents, ils sont susceptibles de commettre des abus, des viols ou autres violences basées sur le genre. Pire, ce sont des actes qu’ils sont portés à récidiver même à l’âge adulte. Nour Bakayoko, psychologue en arrive à dire : « l’hypersexualisation sociale est une pratique sexiste qui menace l’égalité homme-femme ». Ce phénomène inquiétant conduit à la banalisation du sexe, à la précocité des rapports sexuels (pas ou mal protégés) et au multi-partenariat sexuel chez les adolescents. Dépourvus d’informations fiables, ceux-ci encourent le risque des MST/ITSS, les grossesses précoces et non désirées, causes de déperdition scolaire ou encore des avortements clandestins au dénouement parfois funeste. La preuve en est donnée par le cas de cette élève de 16 ans de la commune d’Adjohoun, décédée le 29 novembre 2022 suite à une tentative d’avortement.
Par ailleurs, un cadre hypersexualisé familiarise les jeunes pré(adolescents) avec les obscénités. Il les prédispose à la consommation et à l’addiction à la pornographie de même qu’à l’exhibitionnisme. Ainsi, les challenges de danses lascives comme le twerk, le chewing-gum dans les reins, donnent-ils en spectacle des nymphettes mais aussi des jeunes garçons sur TikTok notamment. Le premier trimestre de cette année, sextapes et scandales sexuels de jeunes collégiens ont créé le tollé sur la toile digitale béninoise. Pour satisfaire leur estime de soi et plaire à tout prix, certains atteignent ces extrêmes sans appréhender les dangers qui guettent : prédateurs sexuels, exploitations sexuelles, sanctions légales… Reproduisant sans filtre les modèles hypersexualisés, les adolescents s’auto-détruisent.

Protection et prévention
Comment faire comprendre aux plus jeunes que ces messages hypersexualisés ne sont pas des références alors même qu’ils sont répandus partout ? « Il faut amener l’adolescent à verbaliser à travers des échanges-débats », a répondu le psychologue Nour Bakayoko en déconseillant les questions directes et embarrassantes ou la force. Celles-ci amènent les adolescents à se braquer ou se rebeller. Un climat de confiance est alors indispensable pour que la communication adaptée à l’âge, vraie et sans tabou soit productive. Ainsi, ce cadre oriente -t-il les adolescents en quête de repères à s’identifier à leurs parents, appelés à être des modèles. Tatiana Hountondji Alladayè, socio-anthropologue renchérit : « Les parents doivent veiller à l’éducation, à la santé sexuelle et reproductive de leurs enfants dès le bas âge ». Il s’agit de développer très tôt chez eux le respect (de soi, des autres et des principes d’égalités des sexes), les notions de vie de couple afin de ne pas être influencés par les stéréotypes sexuels diffusés çà et là. Dans ce sens, Apollinaire Aivodji, cinéaste et réalisateur documentaliste soutient :« C’est en produisant et en promouvant des œuvres originales et de qualité qui témoignent de notre identité culturelle que nous pouvons occuper notre espace, challenger les productions étrangères, nous vendre à l’extérieur et ramener progressivement les jeunes vers nos valeurs ». Une censure stricte des œuvres diffusées par les autorités compétentes est indispensable. Parlant de la responsabilité des artistes sur la jeunesse, A’salfo du groupe musical Magic Systèm a déclaré à la COP 27, tenue au mois de Novembre 2022 en Egypte : « Notre parole est une arme. Elle peut être destructrice, elle peut être salvatrice ». En vue de les préserver des influences nocives et des déviances, l’esprit critique, la maîtrise de soi et l’estime de soi sont des aptitudes à construire chez les adolescents. Toutefois, elles n’excluent pas le contrôle parental sur les fréquentations, l’accès aux programmes télévisés et aux réseaux sociaux bien que cela peut être fastidieux.
Fredhy-Armel BOCOVO (Coll)





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