Jonas Kindafodji au sujet des grossesses précoces : « Le manque de dialogue entre parents et enfants sur les questions de sexualité en est une cause »

Patrice SOKEGBE 5 février 2021

Jonas Kindafodji est Consultant en communication pour le développement thématique Santé de la reproduction des adolescents et jeunes. A travers l’interview ci-dessous, il s’est prononcé sur les cas de grossesses récurrents observés ces 4 dernières années. A l’en croire, les responsabilités sont partagées, mais elles restent d’abord et avant tout parentales.

Nous sommes confrontés aujourd’hui à un phénomène récurent c’est-à-dire les grossesses en milieux scolaire. De 2016 à nos jours, plus de 3900 cas. Quel analyse faites-vous de cette situation ?
L’évolution des cas de grossesses précoces en milieux scolaires et parascolaires est faite de telle manière que ça nous interpelle. Nous nous posons la question de savoir ce que nous faisons en tant qu’acteur à divers niveaux ? Quand je dis acteur, je ne pointe pas tout de suite le gouvernement, parce que celle qui est tombée enceinte est généralement appelée enfant. Et un enfant a un parent. Que font alors les parents ? A chaque question, il faut chercher les acteurs. Quand il s’agit des grossesses précoces, les premiers acteurs que nous voyons d’abord sont les parents. Parce que cet enfant est sous l’autorité de deux personnes au moins qui ont pour mission de la conduire à traverser cette période de puberté qui est très difficile à endurer chez les adolescents. Généralement, ils n’ont pas suffisamment assez d’informations pour pouvoir limiter les risques issus des comportements malsains.
En tant qu’acteurs de la société civile, on se demande s’il ne faut pas changer de manière d’approche pour atteindre ces cibles qui sont les adolescents et jeunes qui sont encore sous le toit des parents. Cela interpelle aussi le gouvernement. Vous avez des enfants qui tombent enceinte chaque jour. Est-ce que je pourrai un jour espérer qu’il y ait les personnes qu’il faut à la place qu’il faut.
Sur cette chaîne, nous avons un certain nombres d’étapes qui commencent dès la maison, la rue ensuite la société en générale. L’évolution de ces cas de grossesses a été occasionnée aussi par l’apparition de la Covid-19 qui a donné plus de temps de distraction aux adolescents et jeunes, plus de temps d’occupation. Le manque de dialogue entre parents et enfants sur les questions de sexualité en est une cause.

N’avez-vous pas l’impression que les efforts qui se font depuis de longues années s’effritent au fil des ans ?
Non ! Les efforts ne s’effritent pas, parce que nous avions fait des écoles au primaire, nous étions soumis à un certain nombre de programmes et pour changer les programmes, c’est difficile. Il faut convaincre les autorités jusqu’au sommet de l’Etat et accepter déjà de pouvoir réfléchir à insérer quelque chose dans ce programme. Ensuite, il faut voir comment étudier le contenu et se mettre d’accord sur les informations à donner devant les enfants dans les cours primaires et collèges.
C’est un travail qui n’est pas du tout facile et qui nécessite beaucoup de patience et de douceur. Il faut prendre les choses avec beaucoup d’abnégation et de conviction pour pouvoir mener à bout ce projet. Il y a de cela 5 ans, ce n’était pas possible qu’on parle de la sexualité. Mais aujourd’hui, nous avons déjà fait un grand pas. Il y a déjà 67 Etablissements qui sont dans l’expérimentation de l’insertion des cours sur la sexualité dans les collèges. Après cette face d’insertion d’expérimentation, il y aura bien sûr la généralisation. D’ici 5 à 10 ans, nous serons quand même aisés de pouvoir établir d’autres approches pour pouvoir accompagner les adolescents dans leurs choix.

Revenons un peu à l’éducation, à la santé sexuelle et reproductive, on a constaté qu’il y a des chocs culturels sur le terrain, pensez-vous que c’est le bon choix, que ce sont réellement les enfants qu’il faut sensibiliser ou bien c’est d’abord les parents ?
Dans une situation, il y a ce qui est actif et il y a ce qui est passif. Ce qui est actif c’est que les adolescents sont déjà adolescents et les informations ne doivent plus attendre avant d’atteindre leurs bouches. Le côté passif est que les parents quant à eux n’étaient pas soumis à un programme pour pouvoir bénéficier des informations sur la sexualité, l’envie de transmettre à leurs enfants. Quand nous croisons les deux informations à la fois, il est quand même tolérable de voir des poches de résistance et de se dire qu’au fur et à mesure qu’on s’attaque aux adolescents, on fait la lutte que l’information soit disponible. On continue toujours de faire le clin d’œil aux parents lorsque l’information est disponible. Quand votre fille rentre des cours généralement, on a l’habitude de lui demander de nous réciter sa leçon. Ça doit être comme ça aussi pour les questions liées au cours sur la sexualité afin d’ouvrir le dialogue. Il est important que les parents s’asseyent avec les enfants pour mettre les points sur les i en fonction des croyances religieuses.

Avons-nous a les armes pour pallier un jour ce phénomène de grossesse précoce en milieu scolaire ?
Oui, nous aurons les armes d’abord si et seulement si chacun est conscient des actes qu’il pose. Lorsque je veux poser un acte qui implique deux personnes, je dois savoir que cela risque d’impliquer trois à plusieurs personnes. En tant que jeune, il y a des comportements qui sont recommandés. Mais si tu gères mal ta jeunesse, il y a des erreurs qui vont te rattraper jusqu’à ta mort. Les moyens, c’est d’abord la prise de conscience personnelle et collective de la population. Nous devons savoir que, lorsque je veux faire venir un enfant au monde, je dois quand même m’assurer que j’ai tous les moyens de le nourrir. Si chaque personne arrive à faire le nombre d’enfants qu’il peut nourrir, vêtir, loger, instruire en fonction de ces moyens, je pense qu’on aura moins de problème à régler au sein des familles. Maintenant, les ressources vont permettre de pousser plus loin ces enfants, de faire asseoir une bonne éducation. Parce que, si un enfant naît et grandit dans un environnement, il peut déjà dire que cet environnement lui est familier, et décidera d’y rester. Donc, les moyens, c’est la prise de conscience. Lorsque nous sommes dans une relation, ça n’implique pas que deux personnes, mais des familles. En fonction de cela, nous devons nous abstenir de faire du mal, d’avoir des discordes.
La jeune fille que vous avez mise au monde, à l’âge de la puberté, ira voir ailleurs, si les parents n’arrivent plus à subvenir à ses besoins. Au finish, elle va se livrer à des actes sexuels, et bien les dégâts. C’est une responsabilité parentale, personnelle et collective avant de pouvoir commencer à chercher les auteurs ailleurs.

Notre état de pauvreté est-il à l’origine de ces cas de grossesses sans cesse grandissants ? Quand une fille, ne sachant quoi manger, obtient une aide d’un individu sans réfléchir, est-ce porte ouverte au harcèlement sexuel et aux grossesses non désirées ?
Non ! En fait il y a les besoins élémentaires. Lorsque vous n’arrivez plus à subvenir aux besoins élémentaires de vos enfants, c’est grave. Ça veut dire que ce sont vos parents qui vous encouragent à la prostitution. Je vais vous dire, l’écart de fécondité entre le riche et le pauvre est de trois enfants. C’est-à-dire, là où le riche a un enfant, le pauvre en a quatre. Quand on fait une différence entre les deux, il y a trois enfants supplémentaires. Alors que le riche a tous les moyens qu’il faut pour avoir plusieurs enfants. Pourtant, il n’en fait pas. Mais le pauvre en fait encore et encore. Pis, le pauvre peut dire qu’il veut une deuxième ou une troisième épouse. Or, il n’a aucune ressource pour les prendre en charge. Dans cette situation, la plupart des enfants sont laissés pour compte, parce que ‘’maman’’ n’a pas d’activité génératrice de revenus. Imaginez que l’enfant perde sa maman, que va-t-il devenir en ce moment ? Orpheline de mère, elle est délaissée par son père. Qui va nourrir cet enfant ? combien de temps les oncles pourront-ils s’occuper d’eux ? Une fille, dans une pareille situation, va se livrer forcement à des activités indésirables. En ce moment, on dira que c’est la pauvreté.
Aujourd’hui, on peut être pauvre et assurer les besoins élémentaires à ses enfants. On peut être pauvre et être digne. Il y a des gens qui sont nés dans l’extrême pauvreté, mais qui ont pu gravir des échelons dans la vie. La pauvreté est un état d’esprit. Des fois, c’est nous-mêmes qui nous créons des problèmes. Si je sais que je n’ai pas l’argent pour entretenir deux femmes, pourquoi en prendre deux ? Et si on te donne tout l’héritage, tu vas faire quoi ? Donc, voilà des faits de sociétés qui nous rattrapent et qui engendrent des situations fâcheuses telles que les cas de grossesse précoce et l’accès à la santé de reproduction.

On observe aujourd’hui que les parents ne montrent plus le bon exemple en société. Cet état de choses a-t-il des conséquences sur les enfants ?
Ce n’est pas tous les parents. Il n’y a que certains parents. Cela m’amène à définir le rôle d’un parent. Etre parent, c’est un métier. Cela s’apprend. Un parent a des responsabilités. Ils ont aussi des droits sur leurs enfants. Ils doivent les éduquer et leur transmettre des connaissances et des compétences. S’ils ont des comportements sexuels irresponsables, cela peut entraîner des conséquences fâcheuses. Les enfants qui naissent hors du mariage n’ont pas choisi naître. Malheureusement, ces enfants sont rejetés et vont grandir sans l’affection parentale. Conséquences, ils se construisent des carapaces et développent des vices.

Aujourd’hui, les enfants sont en contact avec les technologies de l’information et de la communication, notamment les réseaux sociaux. Quelles conduites doivent tenir les parents dans ce cas ?
C’est un sujet important. Beaucoup de jeunes vivent dans un effet de mode. Si un jeune voit un nouveau téléphone chez l’un de ses amis, il veut aussi l’avoir à tous les prix. On a déjà entendu des gens dire : « Si tu veux une Iphone 11, il faut qu’on fasse 11 coups ». Ce sont des choses qui salissent l’image de notre société. On est d’accord pour l’accès des adolescents et jeunes aux outils informatiques. Mais il faut un filtrage. Aujourd’hui, pour avoir accès à Facebook, il faut avoir au moins 18 ans. Mais certains jeunes contournent ces règles et y ont facilement accès. Ainsi, ils sont exposés à des images obscènes et autres informations. Il faut d’abord que les parents mettent les restrictions par rapport à l’accès aux réseaux sociaux. Lorsque vous voulez offrir un téléphone portable à votre enfant, vous devez de nouveau vous demander quel âge il a, de quoi il a besoin. Lorsque vous offrez un smartphone à votre fille de 15 ans, elle peut être soumise à des agressions et harcèlements sur les réseaux sociaux. Elle pourrait partager ses informations privées avec des inconnus. Si ses parents étaient des autorités, cela peut être un piège, ou elle peut faire l’objet de chantage, d’agression sexuelle ou d’enlèvement. Ce n’est pas parce que l’enfant est brillant qu’il faut tout mettre à sa disposition. Il faut pouvoir le protéger en sachant que, à l’âge de la raison, il pourra répondre de ses actes. En tant qu’adolescent, on a envie de se faire découvrir, de se faire aimer, de collaborer avec des gens.

Un mot pour conclure cet entretien
En ce qui concerne la question des grossesses précoces en milieux scolaires, je mettrai un accent particulier sur la responsabilisation des parents. Il faut que les enfants aient accès aux informations vraies et justes à la maison. Si vous ne le faites pas, la rue le fera à votre place. Conséquences, les enfants auront de très mauvaises notes, et ce sera décevant pour vous plus tard. Il est très mal de voir un enfant sur qui on investit, tomber dans des histoires des grossesses précoces. Cela ralentit son élan et met en doute son estime de soi. Essayons d’accorder plus de temps à nos enfants. Être parent, ce n’est pas seulement le fait de scolariser les enfants. C’est aussi apprendre à les écouter et à les aider à gérer leurs problèmes. Il s’agit entre autres des questions liées à la gestion et l’hygiène en période de menstrues.
Il faut en retour que les enfants aient confiance en leurs parents. Ils doivent les considérer comme leurs confidents, leur confier les problèmes auxquels ils font face. Ils doivent prendre en charge leur vie, suivre les conseils de leurs parents. Ainsi, ils feront la fierté de leur famille, au lieu d’en être une honte.
Propos recueillis par Patrice SOKEGBE





Dans la même rubrique