Malgré l’assainissement du Grand Nokoué : Cotonou ne résiste pas aux ‘’pipis sauvages’’

Isac A. YAÏ 8 septembre 2020

Les rues demeurent des toilettes publiques pour bon nombre de Cotonois. Malgré les travaux d’asphaltage, l’urine sauvage continue d’arroser les trottoirs et de révéler le besoin criant de toilettes publiques dans la capitale économique.

Une matinée calme. Pas de regards indiscrets en vue. L’atmosphère est propice, pour arroser la terre à l’aide de l’urine. L’auteur, dont on ne verra que la silhouette ne perdra pas de temps à remonter sur sa moto. Il n’est pas visiblement le premier à arroser ce coin de rue à Mènontin. Sur place, en dehors de l’odeur acide, l’humidité de l’espace est bien suspecte dans une période où il pleut très peu.
A Cotonou, il est aisé de retrouver des piétons, vendeurs ambulants, zémidjans, motocyclistes prêts à exposer leurs nudités aux passants, dès que l’envie d’uriner les prend. « Quand je veux uriner, je gare ma moto et je me mets à l’aise que ça soit au bord de la voie comme dans les caniveaux », affirme un conducteur de taxi-moto sous anonymat, rencontré à un carrefour de la ville. Conscient de son comportement, il se défend : « Je le fais parce que je ne vois pas de toilettes publiques ». Alidou un passant rencontré à ce même carrefour fait savoir qu’il n’y a quasiment pas de toilettes publiques et celles qui existent sont payantes à 25f. « Ce n’est pas peu, surtout que les toilettes sont mal entretenues », affirme-t-il.

Il faut « des toilettes et des sanctions »

Cette pratique est pourtant interdite par la loi n° 83.71 du 5 juillet 1983 portant Code de l’Hygiène, toujours en vigueur. L’article 12 dispose : « il est formellement interdit d’uriner ou de déféquer aux abords des voies publiques ». En juillet 2019, le Procureur de la République près le Tribunal de Cotonou, Mario Metonou a enclenché une répression contre les pipis sauvages.
Un an après, les abords de rues continuent d’être arrosés. « Il faut amener chaque citoyen à être responsable et à répondre de ses actes. Je ne parle pas forcément de sanctions. Quand on fait prendre conscience aux gens qu’ils agissent contre eux-mêmes, ils changent », propose Nazaire Sabadagbo, inspecteur de l’enseignement technique à la retraite et expert en développement durable intégré. Harry Vidérot, spécialiste en markéting environnemental va plus loin. Il propose une procédure d’aliénation. « Il y a l’asphaltage des rues. C’est un projet d’une grande portée environnementale. Mais il n’y a pas de toilette publique. Je ne suis pas sûr que les gens voient des toilettes publiques et urinent à côté. S’il faut aussi beaucoup marcher avant d’avoir accès à une toilette publique, vous voyez qu’il y a un contraste. C’est pour ça, je dis qu’il faut des mesures d’accompagnement. Il faut aussi des sensibilisations bien ciblées et adaptées », déclare-t-il. Cotonou change de visage, mais ce ne sera pas pour longtemps si l’incivisme doit perdurer dans les rues.

Félix Adégnika, expert en Assainissement : « Celui qui vient à Cotonou a besoin d’une toilette pour se soulager »
Cotonou est connue comme une ville où l’incivisme a la peau dure. Expert en Eau et Assainissement et Coordonnateur national du Wsscc, Félix Adégnika fait des propositions contre les pipis sauvages et autres infractions liées à l’hygiène dans les rues.

On constate que malgré l’asphaltage, les pipis sauvages se poursuivent. Pourquoi ?
Au-delà de ce contexte d’asphaltage, il y a que la population béninoise notamment la frange citadine est dans des habitudes d’incivisme. On considère que dehors n’est pas chez soi. On jette les ordures et les eaux usées comme on veut. La défécation à l’air libre est pratiquement la chose la mieux partagée. En milieu rural, c’est environ 60% de nos concitoyens qui défèquent à l’air libre. A Cotonou, le phénomène s’observe au niveau des berges lagunaires et maritimes et même à certains endroits de la ville.

Que faut-il faire ?
Il n’y a pas mille solutions. Il y a deux choses à faire. La sensibilisation mais aussi la sanction. Les ONG s’occupent déjà de la sensibilisation. Maintenant il faut que la police sanitaire et celle environnementale puissent jouer pleinement leur rôle pour qu’on puisse verbaliser, sanctionner ceux qui font la défécation à l’air libre, ceux qui jettent les ordures ou urinent aux abords des rues. Certes, le juge a commencé par sévir un peu. Mais cela a relâché. Il faut généraliser la lutte.

Quels sont les textes qui sanctionnent ces phénomènes ?
En principe, il y a la loi-cadre sur l’Environnement qui est vétuste. Le deuxième texte le plus fondamental est le code d’hygiène. Malheureusement, ce code de l’hygiène date de 1987. Ce code est vieux et dépassé. Il y a eu la décentralisation, les Objectifs du Millénaire pour le développement. Nous sommes à l’ère des Objectifs de développement durable. Vous comprenez qu’il y a lieu d’actualiser ce texte-là. Il y a une nouvelle version déposée à l’Assemblée nationale pour vote. C’est programmé pour cette session. On espère que ce soit voté avant la fin de l’année.

Est-ce que le défaut de toilettes publiques n’est pas de nature à laisser le phénomène perdurer ?
C’est une préoccupation majeure. Dans presque toutes les capitales africaines, l’Etat prévoit des installations. Si vous quittez votre maison pour venir au marché, vous ne pouvez pas vous déplacer avec vos toilettes. Malheureusement, à Cotonou, il y a très peu de ces infrastructures. Il y a des structures confessionnelles comme l’église St Michel qui offre ça aux usagers de la ville. Sur les 8 que le PNUD a aidé à construire, à peine 3 sont fonctionnelles. Il faut encourager les maires qui viennent d’être installées à reprendre ce dossier là en main pour offrir aux populations des lieux d’aisance, bien aménagés et bien gérés. Si la ville n’offre rien pour aider à faire leurs besoins urgents et pressants, le problème va se poser. Celui qui quitte Calavi pour Cotonou a besoin d’un lieu pour se soulager.
Réalisation : Mistourath A. BACHABI (Stag)





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