Martin ASSOGBA, sur l’ampleur de la Covid-19 : « Chacun doit devenir son propre gardien et le gardien de son compatriote, avec ou contre son gré »

Fulbert ADJIMEHOSSOU 25 juin 2020

Il est observé depuis quelques semaines une flambée des nouveaux cas de coronavirus au Bénin, surtout à Cotonou, la grande métropole. Martin Vihoutou Assogba, Directeur Exécutif de l’ONG ALCRER trouve que la veille citoyenne autour du respect des mesures barrières pourrait être une arme efficace contre la Covid-19.

Le nombre de nouveaux cas de coronavirus au Bénin se compte désormais par dizaines au quotidien. A la date du 23 juin 2020, le bilan est de 902 cas confirmés et 13 décès. Y a-t-il une explication à cette propagation exponentielle du virus ?
Il y a forcément une justification à cette forme de virulence du coronavirus chez nous et ailleurs dans le monde ces jours-ci. L’une des raisons probantes, c’est la tendance au relâchement que nous avons observée depuis la prise de mesures d’assouplissement par l’État. Certains ont l’impression que nous avons vaincu la fatalité, comme dirait feu Albert Tévoédjrè. Pourtant, la levée de certaines restrictions ne devrait pas être vue par les citoyens comme une victoire, mais un appel à la responsabilité individuelle et collective. Il est donc à déplorer le déni du mal par certains de nos compatriotes et la banalisation des mesures de prévention par d’autres. Le coronavirus n’est pas une maladie des blancs. Ces statistiques viennent nous rappeler que le mal existe et que nous n’avions point besoin d’images choquantes pour nous en convaincre. Si nous ne respectons pas la distanciation sociale, si nous ne portons pas correctement nos masques et ne nous lavons pas proprement les mains à l’eau et au savon, si nous ne continuons pas à faire des sacrifices en laissant de côté notre confort, les chiffres vont augmenter inévitablement.

Si nous en sommes là, n’est-ce pas aussi la responsabilité de la Société civile ?
Je ne suis pas de cet avis. Les Organisations de la Société civile (OSC) jouent leur partition comme toujours. Pour ce qui est de l’ONG ALCRER et de ses partenaires, nous sommes depuis le début de la crise, actifs dans la veille citoyenne pour assurer le respect des mesures barrières. Le suivi se poursuit même après la levée du cordon sanitaire. Des cellules de participation citoyenne (CPC) présentes dans les communes, font le point de leurs observations quotidiennes qui, synthétisées, sont envoyées au comité de crise. Elles mènent aussi des campagnes de sensibilisation à travers des émissions sur les radios communautaires et font du porte-à-porte. Nos interventions sont adaptées à l’urgence sanitaire pour élever le niveau des pratiques des gestes barrières, appuyer les autorités sanitaires et favoriser un changement de comportement. Il est certain que le respect de ces solutions simples et peu coûteuses permettra de prévenir une contamination généralisée et laissera aux plus démunis de la société le temps de travailler et de nourrir leur famille. Mais, il faut aussi prendre en compte les actions indirectes comme l’accès à l’eau potable, assurer l’intégralité dans ce sous-secteur. Le fait que les Cellules de Participation Citoyenne (CPC) ou les Associations des Consommateurs de l’Eau Potable (ACEP) veillent à la qualité du service public de l’eau est capital. Si nous pouvons dénoncer la défaillance ou le non fonctionnement d’une pompe afin qu’elle soit réparée, nous devons nous assurer que les populations puissent disposer effectivement de l’eau potable et se laver les mains pour faire barrière au virus. C’est aussi là un défi que nous essayons de relever sur le Volet Gouvernance du Programme OmiDelta que met en œuvre l’ONG ALCRER en synergie avec d’autres organisations telles que Social Watch Bénin et le PNE. En le faisant, nous ne luttons pas que contre le coronavirus, mais contre des dizaines d’autres maladies du péril fécal comme le choléra et la diarrhée en ces temps de pluies.

Vous insistez sur la veille citoyenne. Comment y arriver ?
La responsabilité est commune. Un virus ne réussit à se propager que si nous laissons des maillons faibles dans la chaîne de contamination. Si certains se protègent, se lavent les mains à l’eau et au savon, se désinfectent régulièrement au gel hydro alcoolique, mais laissent leur entourage enfreindre les règles, tout l’effort qui aura été fourni sera vain. Si nous avons conscience que des bars, des conducteurs de taxi-moto, des conducteurs de bus, et même des lieux de culte ne respectent pas les dispositions et que nous ne les dénonçons pas, nous serons complices de notre propre vulnérabilité. La Covid-19 vient pour nous conforter dans l’idée que la veille citoyenne n’est pas que l’affaire des OSC, mais aussi et surtout des citoyens eux-mêmes. En refusant d’interpeller nos proches qui ne respectent pas les mesures barrières, en refusant de dénoncer des acteurs qui violent les dispositions en cours, en couvrant des personnes présentant des symptômes ou qui sont rentrées sur le territoire sans se mettre en quarantaine, nous nous exposons à la pandémie, à la mort. Interpeller et dénoncer, c’est nous protéger contre la Covid-19. Vous savez, nous sommes dans un pays où nous ne connaissons pas vraiment notre état de santé. Il y a parmi nous des diabétiques qui s’ignorent, des hypertendus qui ne s’en rendent compte que lors d’une crise. Pourtant, ce sont des personnes vulnérables et la prévalence de ces maladies n’est pas non plus négligeable chez nous. Chaque citoyen doit devenir le gardien de son compatriote, avec ou contre son gré.

Un message pour conclure
Le coronavirus est une réalité féroce qui nous atteint par notre négligence, notre refus de croire en son existence ou notre peur de dénoncer ou d’interpeller ceux qui nous exposent afin de les ramener à l’ordre. Aujourd’hui, plus que jamais, la veille citoyenne doit prendre place dans notre société dans tous les secteurs. Composons le 136 pour des alertes, mais n’hésitez pas non plus à saisir la Société civile, dont L’ONG ALCRER pour des dénonciations liées au non-respect des mesures barrières ou sur des questions d’hygiène et d’assainissement. C’est aussi le moment de plaider pour une Police sanitaire active dans toutes nos communes, qui veille sur la sécurité sanitaire de tous et pour l’actualisation de la Loi n° 87-015 du 21 septembre 1987 portant Code de l’Hygiène Publique en vue de capitaliser les acquis issus de la covid-19.
Entretien réalisé par Fulbert ADJIMEHOSSOU





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