Nadège Ahoga Codo, Directrice des affaires sociales de l’Atlantique : « Nous ne devons jamais nous cacher derrière nos occupations professionnelles et rater l’éducation de nos enfants »

Arnaud DOUMANHOUN 23 septembre 2020

Des enfants en situation de détresse, des familles au bord de l’implosion. C’est désormais une réalité qui fragile le tissu social au Bénin. En première ligne dans la recherche de solution pour pallier cette situation, figure le ministère des affaires sociales. Dans cet entretien, la Directrice départementale de l’Atlantique, Nadège Ahoga-Kodo pose le diagnostic et évoque les pistes de solutions dans l’intérêt autant des enfants que des parents.

Qu’est-ce qu’on peut comprendre par dialogue parent-enfant ?
C’est ce processus qui consiste à instaurer une relation de confiance entre les parents et les enfants dans un climat convivial, à la maison, en famille. C’est tout ce que les parents, géniteurs comme non géniteurs, responsables de l’éducation de l’enfant, mettent en place pour que ce dernier puisse avoir une facilité à s’approcher d’eux pour leur parler et pour qu’ils puissent avoir en retour une facilité à répondre à l’enfant, dans une relation de confiance et dans une ambiance très chaleureuse.

Quels sont les sujets qui peuvent être abordés dans ce type de relation ?
Tous les sujets peuvent être abordés notamment les sujets ayant trait aux valeurs morales, aux normes sociales. Aussi, les questions d’ordre sexuel, de repère, de construction et de socialisation. Tout peut être donc discuté dans cette relation avec les enfants.

On observe que malgré ce dialogue qui s’entretient dans la plupart des familles, quand bien même avec des fortunes diverses, plusieurs enfants sont dans la rue. Certains deviennent des divorcés sociaux et perturbent la quiétude de la société. Pourquoi cet état de chose ?
Au fait, le dialogue parent-enfant vient comme une réponse à cette situation. A juste titre, le ministère des affaires sociales en est venu à travailler à l’instauration de ce dialogue dans les familles afin d’y remédier. Déjà, nous menons des actions de prise en charge de ces d’enfants. Mais en prenant du recul et en analysant leur situation, et le fort taux de prévalence de ces situations, nous en sommes venus à comprendre que le problème se pose surtout au niveau de la prévention et de l’éducation. Quand nous avons fait l’état des lieux en 2014, nous avons constaté que le dialogue parent-enfant est dans un état embryonnaire au Bénin. Le dialogue est un peu caractérisé par l’influence des parents sur les enfants et ça se limite là. Il n’y a pas un véritable dialogue franc. Pour nous, c’est l’une des causes profondes des nombreuses situations de détresse des enfants que nous enregistrons. Aujourd’hui, le dialogue parents-enfants apparaît comme une solution profonde aux nombreux problèmes que vivent les enfants et que traversent les familles.
Nous encourageons les parents à instaurer une relation de confiance avec les enfants, à construire un dialogue franc, chaleureux avec les enfants pour que ceux-ci puissent se référer à eux en toute situation et être libres. Il faut que les enfants aient une certaine facilité à se référer à leurs parents chaque fois que quelque chose les inquiète, chaque fois qu’une situation les préoccupe et que les parents puissent être les premières personnes à apporter des réponses à ces préoccupations. Il est démontré que le cercle familial est le premier cadre de confiance et d’épanouissement de l’enfant. Si ce cercle est protecteur, l’enfant ne pourra qu’en profiter, en jouir et suivre les repères que les parents lui auraient donnés.

On observe souvent que face aux enjeux économiques, avec des parents fonctionnaires, les enfants sont confiés aux domestiques ou à la garderie. Comment le dialogue peut-il s’organiser dans le cercle familial, dans ce contexte où les parents ne sont plus assez disponibles ?
Nous étions autrefois dans un contexte où les filles n’allaient pas à l’école car, nous avons longtemps fait la promotion de l’éducation des filles. Ce qui fait qu’aujourd’hui, les femmes travaillent. Cette situation pose également un problème dans les familles, papa et la maman sont absents. Même quand la femme n’est pas intellectuelle, elle a une profession et elle est hors du ménage au même titre que l’homme. Donc, c’est vrai que dans ces familles où les deux parents sont absents, un véritable problème se pose. Mais c’est une question d’organisation. Aujourd’hui, en collaboration avec l’ONG "graine de paix", nous travaillons à ce que dans le cadre institutionnel, éducatif, l’école soit un cadre exempt de violence pour l’enfant et que le dialogue entre l’enseignant et l’enfant puisse prendre une allure plus protectrice. En même temps, nous répercutons les mêmes actions en famille. Il s’agira de s’organiser.
Il y a beaucoup de temps que nous pouvons mettre à contribution pour échanger avec les enfants et construire les repères mais ces temps, nous les exploitons mal. Une chose est d’être présent à la maison toute la journée avec l’enfant, mais l’autre chose est de pouvoir capitaliser les instants fructueux avec l’enfant. Il y a des parents, notamment des mères qui sont toute la journée à la maison avec l’enfant, mais qui n’arrivent pas à conduire ce dialogue. Si on est présent à la maison en tant que mère ou père, c’est une opportunité. Si on ne l’est pas, il faut qu’on s’organise et avoir des moments fructueux avec les enfants. Donc, nous devons pouvoir étudier nos enfants, savoir quels sont les moments où ils sont plus actifs et le parent se sacrifie. Pour le bien des enfants, une bonne organisation pourrait amener un parent à se sacrifier pour rentrer entre midi et 15h, et discuter avec les enfants ou carrément voir si le soir il est plus disposé, sans non plus violer l’heure de coucher des enfants. Mais je pense qu’en dehors de la semaine, nous avons également les week-ends.

Comment organiser ces échanges les week-ends ?
Nous pouvons également faire l’exercice de ‘’l’heure de la famille’’ chaque week-end, ou chaque famille peut dégager 1h ou 1h30 et faire un dialogue en famille. C’est-à-dire père, mère et tous les enfants et pendant ces échanges, les parents peuvent déceler des sujets qui nécessitent qu’on appelle chaque enfant isolément et approfondir des aspects. Donc, il est important d’avoir une heure de la famille, et on se sacrifie pour le faire.
Nous ne devons jamais nous cacher derrière nos occupations professionnelles et rater l’éducation de nos enfants. On court derrière le mieux-être et le matériel à mettre à leur disposition pour leur payer de bonnes écoles et tout, mais la famille demeure un pion, un pilier pour l’éducation des enfants. Un enfant sans famille ou un enfant qui a une famille non disponible pour lui, quel que soit le matériel mis à sa disposition ne pourra jamais être le même, et avoir le même niveau de réussite comme un enfant qui a vécu dans une famille où père et mère étaient présents à ses côtés avec affection, soutien et tout ce qui va avec.

Au ministère des affaires sociales, vous vous occupez aussi des Centres de promotion sociale. Comment s’organise le dialogue à leur niveau ?
Au niveau des Centres de promotion sociale, nous expérimentons actuellement ce qu’on appelle l’école des parents. Je disais tantôt qu’on avait fait un état des lieux en 2014, qui nous a permis de constater que la plupart des parents ont des difficultés à aborder des questions d’ordre sexuel avec leurs enfants. L’expérience qu’on a faite au cours de cette étude nous a permis de comprendre que dès qu’on change l’enfant qui est en face du parent et qu’on met un autre enfant qui n’est pas le sien, mais qui a le même âge, et pratiquement les mêmes problèmes, ce parent trouve une aisance, une facilité à s’exprimer, à dialoguer avec ce dernier.
Du coup, nous voulons exploiter cette opportunité et amener les parents à prendre l’habitude de discuter avec d’autres enfants de ces questions. Et ce faisant, nous sommes certains qu’ils cultiveront la possibilité de conduire le dialogue pour que cela entre dans leurs habitudes et sans le savoir, ils pourront conduire le dialogue avec leurs enfants à la maison, quand de manière naïve et spontanée, ces derniers vont les aborder avec une question. Au niveau des centres de promotion sociale, cet exercice est en cours. L’école des parents où nous renforçons la capacité des parents sur tout ce qui est élément de discussion avec les enfants notamment sur les questions les plus sensibles relatives à la santé sexuelle et reproductive pour leur donner l’habitude et les compétences parentales en termes de savoir être et de savoir-faire pour qu’une fois à la maison, ils puissent les dupliquer au niveau de leurs enfants.
Dans les Centres de promotion sociale (Cps), toujours dans l’école des parents, nous travaillons également sur les leaders traditionnels et religieux pour qu’ils nous accompagnent et nous aident à briser les tabous qui existent en matière d’éducation sexuelle des enfants. Tout ce travail se fait mais vu que c’est un processus de changement de comportement, pour évaluer l’impact de ces actions ce sera sur des générations futures. Donc nous travaillons et nous espérons que d’ici dix ans, la génération sur laquelle nous travaillons actuellement, quand elle va se retrouver dans l’adolescence, les réflexes et les comportements, les choix en termes de comportement sexuel devront être différents.

Vous parliez tantôt des sujets tabous. L’un des sujets tabous, c’est la question de la santé sexuelle et reproductive des enfants. Quel est l’état des lieux par rapport à cette thématique ?
Pour la santé sexuelle et reproductive des adolescents aujourd’hui, nous avons des indicateurs qui semblent un peu alarmants. Le taux de grossesses précoces aujourd’hui, vous le savez, en termes de mariages précoces, forcés, nous avons également des statistiques très alarmantes. 3 filles sur 10 âgées de moins de 15 ans sont mariées au Bénin et une sur 10 âgées de moins de 18 ans également. C’est pour cela que nous avons mis en place ce système pour construire le dialogue, l’éducation sexuelle des enfants sur la base du dialogue entre les parents et les enfants parce que l’Etat, les centres de promotions sociale, le gouvernement, les centres de santé, tous les ministères mis ensemble mettront à disposition tout ce qu’il faut comme offre, comme prestations de service mais jamais, ils ne pourront remplacer les familles qui sont au quotidien avec les enfants, qui sont à proximité des enfants, qui font naître les enfants et qui les connaissent mieux.
Et c’est dans cette tâche que nous avons également organisé un atelier avec nos amis de la presse parce que ça nous permet de faire également de la mobilisation de masse. Nous souhaitons que la presse revienne également sur ces questions, sur ces tabous pour toucher la communauté et aider la communauté à s’orienter vers les Cps pour ceux qui auront des difficultés afin que nous puissions les accompagner pour que dans chaque famille, chaque enfant qui naît ait la chance de grandir et de vivre une adolescence apaisée, de franchir la crise d’adolescence sans conséquence majeure et d’atteindre l’âge adulte en développant toutes les capacités dont il a besoin pour assumer sa maturité de manière responsable.

D’aucuns estiment que c’est parce que rien n’est plus tabou, que le sexe est démocratisé, que nous avons les grossesses précoces. Qu’est-ce que vous en dites ?
Au fait, c’est le contraire. C’est parce qu’on ne parle pas suffisamment aux enfants qu’à l’extérieur, les amis, les pairs, les réseaux sociaux, les téléphones et tout ça, les amènent à avoir souvent de fausses informations qui les conduisent à faire l’expérience et souvent, sont pris au piège de leur naïveté. Quand dans la famille l’éducation sexuelle est donnée, et quand je dis éducation sexuelle, il ne s’agit pas de poser sur la table toutes les questions relatives au sexe de manière vulgaire.
C’est de répondre, c’est d’éduquer l’enfant en fonction de ces simples questions. Nous en sommes conscients. Tous les enfants pratiquement à un moment donné, quand ils constatent qu’une femme est enceinte, qu’il y a une maman dans leur maison qui est enceinte, ou ils constatent un bébé, à 3 ans, à 4 ans, ils sont intéressés et curieux. Mais maman, le bébé est venu d’où ? Pourquoi le ventre de la maman d’à-côté est gros ? Sur la base de ces questions, que les parents aient la capacité d’y répondre en fonction du niveau de compréhension de l’enfant. Cette même question posée par un enfant de 3 ans et cette même question posée par le même enfant quand il aura 9 ans, la réponse ne sera pas la même.
Donc, il s’agit d’éduquer l’enfant en fonction de son niveau de maturité. Ceci de manière progressive et de lui apporter les informations qu’il peut comprendre de manière progressive. Et le plus important, c’est de créer le contexte de confiance pour que l’enfant puisse toujours revenir à la maison. Quant à l’école, on va lui dire que les filles vierges sont des filles démodées et autres, il faut que l’enfant se dise j’irai demander à maman, j’irai demander à papa pourquoi ils ont dit ça ? Est-ce que ça c’est vrai ? Il faut que spontanément l’enfant fasse recours à ses parents à chaque fois qu’il y a une information sensible et à chaque fois qu’il reçoit une information contraire à ce qui lui est dit par ses parents. Il faut que l’enfant puisse aller demander pour avoir la bonne information. Et pour qu’il en soit ainsi, il faut que les parents aussi s’organisent et se renforcent pour donner la bonne réponse en fonction de l’âge de l’enfant.
On a déjà rencontré des cas de filles qui se sont vraiment senties très mal quand jusqu’en classe de quatrième la fille ne savait pas vraiment comment on pouvait tomber enceinte et les parents ou sa maman lui avait dit que si un garçon la touche, qu’elle va tomber enceinte. Donc pour la fille, il faut tout faire pour éviter qu’un garçon la touche, qu’un garçon se frotte contre elle. Ainsi, quand elle était au cours du sport et qu’un garçon a fini de faire du grimpé et en descendant a fait une chute libre et est tombé sur elle, elle a commencé par crier je suis tombée enceinte, je viens de tomber enceinte. Et ses camarades se sont mis à se moquer d’elle.
Donc, c’était vraiment un écroulement du construit qu’elle avait en la matière. Et quand ses camardes se sont mis à lui dire, à lui expliquer ce qui se passait, ça déconstruit toute la relation qu’elle avait avec sa mère. Donc, c’est là aussi le piège. Il faut donner la réponse en fonction du niveau de maturité de l’enfant et lui donner les réponses justes. Il ne faut pas camoufler les choses si l’enfant peut les comprendre et en même temps mettre les repères. Au fait, l’enfant est comme une feuille blanche et chaque parent écrit sur cette feuille l’histoire qui lui plaît. Ce sont les parents qui construisent les enfants. Si nous les construisons de la manière recommandée en leur montrant les repères, ils vont y arriver.

Quels sont les enjeux aujourd’hui au niveau du Département des affaires sociales au niveau de l’Atlantique ?
Au niveau du département de l’atlantique nous avons réalisé en 2019 un état des lieux, en matière de protection de l’enfant. Nous avons constaté qu’il y a deux problématiques majeures qui viennent en surface. Il s’agit de l’abandon des ménages aussi bien par les pères que les mères mais beaucoup plus par les pères et de la négligence des enfants par les mères.
Ça, c’est spécifique aux mères. Ces deux problématiques, il faut les lier à d’autres problèmes prioritaires comme l’exploitation économique des enfants, les grossesses précoces surtout en milieu scolaire et les mariages précoces et forcés. Donc voilà un peu le tableau que nous avons au niveau du département de l’atlantique. Depuis 2019, un plan triennal a été élaboré pour répondre et aborder vraiment ces questions, pour lutter contre ces violences qui sont faites aux enfants dans l’Atlantique.
Actuellement, l’un de nos défis, c’est de renforcer la synergie d’actions au niveau des acteurs pour que tous les acteurs étatiques comme non étatiques qui interviennent dans le département de l’Atlantique puissent se serrer les coudes puisque nous avons les mêmes cibles et les objectifs sont les même et travailler ensemble pour pouvoir atteindre les résultats.
Le second défi, c’est de réussir la coordination des actions pour qu’à la fin, on puisse produire des statistiques au niveau du département, des statistiques qui seront produites par les acteurs étatiques que ceux non étatiques afin d’avoir un visage global de la situation du département. Donc telles sont les pistes sur lesquelles nous sommes en train de travailler actuellement.

Votre message pour conclure cet entretien ?
Aux parents je dis que, chaque enfant est comparable à une porte et pour l’ouvrir, il faut la clé adaptée. Donc si vous prenez la clé de la porte de la chambre à coucher que vous mettez dans la serrure de la porte du salon, même si c’est les mêmes marques, ce n’est pas évident que ça s’ouvre. Chaque parent doit retenir que chaque enfant est unique même si ce sont des frères et sœurs, chaque enfant est unique et est comparable à une serrure unique qui ne peut être ouverte que si vous avez la bonne clé.
J’invite alors les parents à chercher, à étudier chacun de leurs enfants et identifier les clés correspondantes à chacun pour pouvoir réussir aisément leur éducation. Je leur dis également que les portes du ministère des affaires sociales et de la micro finance à travers les centres de promotion sociales leur sont grandement ouvertes et qu’ils peuvent solliciter nos services sur toute l’étendue du territoire national. Nous sommes disponibles et engagés pour accompagner chaque famille afin que les familles puissent être des cadres protecteurs pour les enfants.
Propos recueillis : Arnaud DOUMANHOUN





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