Opinion : Le « genre humain » en danger : Covid-19 le sauvera-t-il ?

La rédaction 2 avril 2020

Nous avons souvent des occasions idéales pour nous regarder, nous observer et réfléchir sur notre condition d’Africains, mais aussi sur notre condition d’êtres humains. Le Covid-19 nous offre l’une de ces occasions. Allons-nous la saisir ? Les lectures que j’ai faites récemment, les vidéos que j’ai visionnées, les conversations sur WhatsApp et ailleurs auxquelles j’ai l’occasion, répétée ces temps-ci, de participer, me semblent se focaliser sur une compréhension très partielle de notre réalité. Nos gouvernements prodiguent de sages conseils : lavage de mains, distance sociale, confinement, désinfection de surfaces, etc. Mais l’eau n’est pas accessible à tous, les maisons, où vivent de nombreuses personnes, sont difficiles à vivre pour leurs nombreux occupants et les conditions climatiques font que vivre dehors est une pratique très commune. Par ailleurs, ces mêmes gouvernements s’acharnent à fermer des frontières qu’ils n’ont jamais pu contrôler.
Nous lisons en Covid-19 une crise subite, une hécatombe annoncée, à laquelle, nous succomberons de manière fatale parce que nous sommes sous-équipés. Pour certains gouvernements, Covid-19 risque, telle une bourrasque, de les emporter. Alors, ils demandent à leurs concitoyens de se transformer en chercheurs et de vérifier la source de leurs informations avant de les divulguer. Ils menacent même de les punir et de leur coller de fortes amendes pour circulations d’informations fausses ou dilatoires. Compliqué et peut-être vain tout cela !
L’Afrique aime la magie de la parole, la fantaisie, l’exagération, le lyrisme. Nous avons nos façons de décrire, d’expliquer, d’amplifier la réalité. Nous avons toujours eu une forte tradition du récit, du drame, de la scène. L’Afrique est un théâtre quotidien, et le Covid-19 ne peut l’arrêter. Le peuple se soucie-t-il vraiment de la chute des gouvernements ? Notre histoire regorge de gouvernements qui tombent, mais qui perpétuent les mêmes tares ?
Crise disons-nous. Mondiale, insistons-nous. Chose soudaine et passagère, comme toute crise. Mais, le problème est que nos sociétés, ainsi que certains pays d’autres continents, sont en crise permanente. Nous refusons de mettre nos profits dans notre propre santé, et nous voulons même profiter de situations comme celles que nous traversons pour nous enrichir davantage sur la misère des autres. Nous refusons de mettre en place des systèmes médicaux efficaces, qui simplement résolvent nos problèmes dans le long terme. Le Covid-19 frappe ailleurs, on se prépare en Afrique, mais chaque jour, par milliers, les Africains meurent de maladies dont les remèdes existent depuis longtemps : fièvre jaune, fièvre typhoïde, choléra, tuberculose, méningite, paludisme, etc.
Ceci est une crise permanente dont nous parlons très peu, mais qui enrichit beaucoup, ici et ailleurs. Insuffisance de médecins (le Bénin a environ 0,6 médecins pour 10000 habitants, l’Ethiopie, la Sierra Leone et le Liberia respectivement 0,3, 0,2 et 0,1), d’infirmiers et infirmières, de personnel soignant, de médicaments, de matériel adéquat, de cliniques et hôpitaux, de tout. Les statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé sont déprimantes pour l’Afrique en général, même si des pays comme l’Egypte, la Lybie, la Tunisie font mieux. C’est cela la crise réelle avec laquelle nous vivons tous les jours. Les inégalités entre zones rurales et urbaines rendent la situation encore plus grave.
La crise est aussi le résultat d’une démission intellectuelle : nous n’essayons pas de faire face à ces problèmes de manière résolue, et nous nous contentons d’attendre l’aide internationale, ou qu’un autre, plus avancé, nous trouve des solutions. Nous évoquons souvent le manque de “moyens”. Il s’agit de savoir utiliser les moyens que nous avons en fonction de ce à quoi nous aimerions que nos sociétés ressemblent, et d’établir les priorités. Cuba, beaucoup moins riche que la Libye, possède 67.2 médecins pour 10000 habitants.
La crise est aussi idéologique. Nous avons succombé à l’idée que les services publics ne peuvent pas être efficaces, et que tout acte en santé publique devrait avoir une valeur marchande. La logique du marché prétendu libre prévaut à tous les niveaux. Nos classes matériellement aisées s’en sortent tant bien que mal, les plus riches se font soigner dans les cliniques privées de référence ou de haut niveau, localement ou en Europe, pendant que les malades “ordinaires” se saignent pour s’empiler dans les rares hôpitaux et cliniques qui leur soient accessibles.
Cette crise idéologique n’est pas seulement africaine. Tout se marchande dans le monde, tout se vend, même l’immatériel, nos images et personnes, la santé aussi évidemment. La chloroquine, un anti-paludique, est présentée comme un médicament capable de prévenir l’aggravation des infections dues au Covid-19, mais la France en interdit l’exportation, et il y a une bagarre commerciale autour alors qu’il s’agit de la mettre à portée de tous. Nos Etats ou l’Union Africaine devraient la subventionner. En Uruguay, le président a annoncé le 26 Mars (il vient de prendre fonction) que son cabinet et les fonctionnaires de haut rang et directeurs de la fonction publique auront une réduction de salaires de 20% pour faire face au Covid-19.
L’Afrique, malgré des décennies de lutte contre la malaria, n’arrive pas à l’éradiquer, excepté l’Algérie en 2019 et l’Ile Maurice en 1973. Cuba a été déclarée sans paludisme en 1973 et a développé des systèmes judicieux et abordables pour le faire. Aujourd’hui, nous admirons les Cubains et sommes fiers de voir un pays du tiers-monde voler au secours de l’Italie. Cette capacité ne s’est pas construite en un jour.
De gauche ou de droite, communiste, socialiste, capitaliste ou Vert, du Sud, du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, l’être humain reste le commun dénominateur, et sa santé doit être primordiale. Il est possible de soigner tout le monde. Si, en Italie, le Covid-19 tue autant après s’être annoncé il y a trois mois, c’est parce que les hommes politiques refusent de voir ce qui est essentiel. Il est vrai que le Covid-19 ne discrimine pas, mais il tuera surtout ceux qui ne peuvent se faire tester, ne peuvent s’offrir de bonnes conditions de confinement, les vieux (qui peuvent être sauvés quand même), les plus faibles et les pauvres : ceux qui sont négligés tous les jours. Ne pas tester, tracer le virus et traiter les malades (les 3T) ne peut mener qu’à la fatalité. C’est cela la crise.
La crise est due au fait d’avoir voulu laisser la résolution de nos problèmes de santé à une classe d’entrepreneurs et d’industriels privés. Leurs limites sautent aux yeux. C’est l’Etat, comme en 2008 et aujourd’hui (2 000 milliards de dollars pour son plan de relance) aux Etats-Unis et ailleurs (Allemagne, Royaume-Uni), qui se porte encore au secours du secteur privé et de la population. Le contraire serait impensable. Les gouvernements des pays industrialisés interviennent partout pour aider familles, hôpitaux, petites et moyennes entreprises, et grandes corporations (transports aériens, chemins de fer, etc.) En Afrique, le secteur privé est hyper-dominant (transporteurs, tailleurs, commerçants, mécaniciens, etc…) et les gouvernements ne les aideront pas. En tout cas, le Covid-19 nous enseigne quelques leçons. En conséquence, saurons-nous agir ?
Premièrement, il faut placer l’être humain devant et au centre de nos actions, au moins dans des secteurs comme la santé. Ceci doit se faire lorsque les virus sont en somnolence ;
Deuxièmement, s’occuper davantage des plus vulnérables devient un impératif ;
Troisièmement, l’Etat doit jouer un rôle important, de régulateur et d’équilibreur dans la gestion des crises soudaines et des multiples crises permanentes qui affligent l’Afrique ;
Quatrièmement, nous devons cultiver une solidarité qui transcende les frontières, les nationalismes infantilisants, le climat, les religions et les langues.
Avec la crise engendrée par la pandémie du Covid-19, la planète entière connaît un répit éphémère : la pollution (atmosphérique, sonore, etc.) a été réduite ces jours-ci, ce qui pourrait en constituer le « côté positif » ; mais le plus important reste de « sauver le genre humain, » comme le dit Lucien Sève.
Dr. Simon Adetona Akindes
Professeur, Department of Politics, Philosophy and Law
Université de Wisconsin-Parkside





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