Pesanteurs sociologiques dans le choix des prétendants : Ces unions qui tournent au cauchemar

La rédaction 30 janvier 2020

S’aimer et s’unir continuent d’être un parcours de combattants pour de milliers de jeunes au Bénin. Certains couples en gestation se brisent face aux refus des parents. Les origines des prétendants pèsent dans la balance.

Impossible d’aller au bout de la passion, de l’amour et du vœu ardent de s’unir. Henri, 30 ans, résident à Akassato vit un dilemme au sujet de son projet de mariage. « Après 8 ans de relation amoureuse, j’ai décidé d’officialiser ma relation avec Marvine. Mais quand mon père a appris qu’elle est originaire de Ouidah, il s’est catégoriquement opposé à cette union. Il a le soutien de ma mère et de ma tante sur qui je comptais pour les raisonner. Je ne dors presque plus à cause de ce dilemme. Sincèrement je n’imagine pas ma vie sans elle », confie-t-il.

Barrières ethniques
Tout comme lui, nombreuses sont les fiançailles qui n’aboutissent jamais à une union, au regard du manque d’approbation des parents. Et pour la plupart du temps, les clichés ethniques en sont la principale raison. En effet, marqués par des conflits historiques, certains peuples qui en ont gardé de mauvais souvenirs en arrivent à interdire certains liens nuptiaux à leurs descendances. Filles ou garçons sont tenus de respecter cet interdit, au risque de ne jamais recevoir la bénédiction de leurs parents ou encore d’être maudits. C’est aussi le cas entre des ressortissants du centre Bénin, de l’ethnie Idaasha et fon de l’ancien royaume de Danxomè. « Selon ce que nos parents nous ont raconté, pendant l’esclavage, avec les nombreuses opérations de razzias, de rapts, les Fon ont massacré les idaasha. C’est tout cela qui est à la base du refus de toute relation matrimoniale entre les deux peuples », raconte Lekoyo Davy, un guérisseur traditionnel.

Halte, « vous ne pourrez pas » !
Ces barrières se constatent aussi chez des ressortissants du septentrion qui s’opposent à des unions avec ceux du sud. Les natifs du mono qui pour les mêmes raisons sont contre les mariages avec les natifs de Ouidah. A partir des expériences et des entreprises communes qu’ils ont eues avec ces peuples et qui se sont mal passées, ils expriment un refus catégorique à toute union conjugale. « Je suis mina. Mes parents ont interdit qu’on se marie aux natifs d’Abomey et surtout de Porto-Novo. Ils avancent le prétexte que les Porto-noviennes aiment tout le temps faire la fête communément appelée’’ Agô ’’, donc elles n’arrivent pas à rester à la maison pour prendre soin de leur mari. Qu’elles ruinent avec les dépenses, achat de pagne, et autres », témoigne Jean de Dieu T., délégué médical.
Mais au fond, les jeunes ne veulent plus tenir compte de ces préjugés. Ils ont envie de briser les barrières. Mais, n’y arrivent pas toujours. « J’ai rompu avec ma bien aimée parce qu’elle est de Ouidah. Les parents ont dit que les femmes de là-bas sont souvent qualifiées de veuve heureuse car quand leur époux meurt avant elles, elles s’accaparent de l’héritage. Dans le cas contraire, elles domineraient le mari qui est complètement à leur merci », déclare Vincent Kakanou.

Le cœur a sa raison
Les conflits entre familles sont également à la base de ces refus matrimoniaux. « J’en souffre jusqu’à présent. Le jour où je me suis présenté à ma future belle famille, j’ai découvert que mon père avait frappé mon feu beau-père. Ce qui fut un grand déshonneur pour ce dernier. Et il avait proféré une malédiction sur les enfants qui s’allieront à notre famille. Malgré nos supplications ma chérie et moi, la famille a mis fin à notre relation », livre Attikpasso Frédéric.
Certains n’ont pas pris en compte le refus des parents. Ils ont suivi leur instinct, leur amour et leur intuition. Mais aujourd’hui sont confrontés à des difficultés. « Je me suis marié, ça fera bientôt 5ans. Je n’arrive pas à avoir d’enfant. On m’a révélé que c’est parce que mes parents ne sont pas d’accord avec mon mariage. Après plusieurs tentatives, mon père jusqu’à présent ne veut ni me voir ni que je mette pieds dans la maison familiale. Est-ce un crime de vouloir vivre avec celui que son cœur a choisi ? », se désole Geneviève, une styliste à Arconville. D’autres enfantent mais doivent remettre l’enfant à sa famille et reprendre avec un autre homme. A sa suite Hermine martèle « Moi, je compte me battre pour mon bonheur. Mon père est contre ma relation. Bien vrai, il nous l’a toujours défendu. Mais ‘’ le cœur a sa raison que la raison ignore’’. Et tous les hommes que je rencontre sont d’Abomey donc je ne peux que me battre pour ma relation ».

Tourner la page de l’histoire

Le monde évolue, les mœurs aussi. « Ce refus de mariage pose un problème de liberté, parce que le caractère sentimental est enlevé car à ce niveau, l’individu est orienté. Nos parents étaient dans un cadre beaucoup plus fermé. Mais aujourd’hui le monde a évolué et l’amour ne devrait plus avoir de frontière. Il faut à chaque niveau, que chaque acteur essaie de revoir sa position afin que les enfants soient libres de fonder leur foyer. Il y a plusieurs bonheurs qui n’ont pu germer à cause de ces refus. Il faut que les parents cessent de ressasser ces conflits du passé parce qu’à force d’en parler, ça continue de se perpétuer », pense Dr Bruno Montcho, Sociologue de la débrouille et de la déviance à l’Uac. Il revient donc, dit-il, à chaque groupe ethnique de ne pas donner la légitimité à tous ces faits passés. L’unité nationale doit pouvoir se nourrir des différences de toutes les filles et de tous les fils de la patrie. Les erreurs du passé doivent être jetées aux oubliettes pour un pays plus uni. Les sentiments doivent pouvoir être assez ouverts. On ne doit pas se cloisonner dans ces histoires qu’on ne maîtrise pas forcément. Makosso Allavo, Ingénieur agronome affirme que « L’amour est une belle chose qui arrive à deux personnes qui n’ont pas prévu d’être ensemble. Je pense que nous devons prendre de la hauteur sur ces évènements qui emprisonnent ».
Dans toute règle, il y a des exceptions. Tout ne peut pas être ‘’mauvais ‘’comme on le dit. Et pour certains, ce sont les jeunes, la génération innocente qui en fait les frais. « J’invite les parents à s’ouvrir aux autres ethnies et à tourner la page de l’histoire. Les deux partenaires doivent essayer de convaincre leurs parents sur l’importance de leur mariage. Les parents doivent d’abord observer le ou la fiancé(e) avant de porter leurs différents jugements. Sinon, ils vont mettre en péril le bonheur de leurs enfants au détriment d’un conflit passé », plaide Roscam Wotto.
Emma AWONON (Stag.)





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