Production du miel de qualité au Bénin : Le triple combat de l'apiculture béninoise

Fulbert ADJIMEHOSSOU 1er avril 2021

L’apiculture n’arrive pas à répondre aux fortes sollicitations du marché international. Au Bénin, la production n’atteint pas encore la barre du millier de tonnes, avec une concurrence du miel frelaté qui laisse perplexe le consommateur. Enquête autour du combat des acteurs pour la sauvegarde du label béninois et de la biodiversité.

Pikiré, commune de Kérou. Depuis 14 ans, Chabi Yo Orou Gani a pris goût à la production du miel. A plus de 620 km de Cotonou, l’ancien comptable des producteurs de coton de cette ville passe désormais son temps à prendre soin des abeilles. « J’ai laissé la comptabilité pour l’apiculture parce que j’ai voulu être en contact avec la nature. Ça m’impressionne de voir les abeilles travailler », confie-t-il en ce début du mois de mars 2021. Il est si attentionné que de loin, il peut reconnaître la bonne santé de ces insectes devenus ses amis. « Quand il y a un problème, je le sais dès que je gare ma moto à mon arrivée. Il y a des abeilles qui viennent vers moi. Je le sens », précise Chabi Yo Orou Gani.
Et bien souvent, cet apiculteur se plaint pour une raison qui revient sans cesse : le pillage des ruches. « C’est notre première difficulté. Les chasseurs de miel qui sont en grand nombre chez nous vont dans la brousse, coupent les bois, font le feu et récoltent le miel. Ils tuent ainsi les colonies et récupèrent le produit pour vendre avec même des emballages non appropriés », fulmine-t-il tout en demandant à l’Etat d’interdire cette pratique. « Il faut interdire carrément cette chasse au miel. On sait qu’ils ne sont pas apiculteurs. Ils ne veulent que de l’argent. Pour cela, ils vont tuer les colonies alors que nous, apiculteurs, en avons besoin », martèle-t-il.

Le défi de la productivité
En échangeant avec les apiculteurs, on découvre très vite dans le ton, que ceux-ci sont vraiment sous pression pour répondre à la demande du marché. En 2018, le Bénin a rejoint une dizaine de pays sur la liste fournisseurs du miel au continent européen. Mais pour Yantannou Sarki, Président des apiculteurs du Bénin, il faut décupler encore plus d’efforts pour satisfaire la demande. « Les équipements ne sont pas standardisés. L’abeille travaille sur des mesures précises. Elle n’aime pas l’à peu près. Aussi, il faut des essaims prêts à être utilisés. Pour le moment, ceux-ci sont naturels avec tous les défauts. C’est peut-être après trois, voire cinq ans qu’on constate qu’une colonie ne donne pas satisfaction et qu’il faut changer. Or, on peut faire en sorte d’avoir des souches pour démarrer une production dans l’immédiat », dit-il.
En effet, selon un document de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié en 2020 sur les grands consommateurs de miel, l’Asie et l’Europe sont en tête suivies de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Océanie. Les opportunités sont là, mais selon les études, la filière est caractérisée par une faible productivité, soit environ 600 tonnes, et un faible accès aux facteurs de production. De même, la faiblesse du niveau de contrôle qualité des produits de ruche est à notifier.
A cette liste, s’ajoutent une non structuration du marché des produits de ruche, l’inorganisation des acteurs, la recrudescence des pillages ainsi que la prolifération des ennemis prédateurs d’abeilles. « Il est alors devenu nécessaire de s’attaquer à ces problèmes pour permettre aux acteurs d’exploiter pleinement les opportunités du marché, et au pays de compter sur la filière pour l’amélioration de sa croissance économique », pense le Professeur Romain Glèlè Kakaï, Directeur du Laboratoire de Biomathématiques et d’Estimations Forestières (Labef) de l’Université d’Abomey-Calavi.

« Trop propre pour être vrai »
En l’absence de la quantité, la fraude semble surfer sur la forte demande. Dans les grandes villes au Sud du Bénin, il n’est pas rare de retrouver ces enseignes : « Pur miel venant du Nord », « Du miel 100% naturel ». Ceci étant, la clientèle se trouve parfois confrontée à un produit frelaté. Edwige, revendeuse à Cotonou se défend. « Ce n’est pas de mauvaise foi si les clients ne sont pas toujours satisfaits. Nous avons reçu dernièrement une qualité qui n’est pas bonne. C’était trop clair, trop propre pour être vrai. Il n’y avait pas de déchet au fond et c’est liquide. C’était très difficile de vendre », regrette-t-elle.
En réalité, le miel est un aliment à grande valeur nutritive. Toutefois, il devient un produit dangereux pour le consommateur lorsqu’il est frelaté. Sur le marché international, les pièges sont énormes sous diverses fraudes dont l’adultération et l’altération. Sur le marché local, clients, vendeurs et même apiculteurs, ont des astuces pour tirer le drap de son côté. « Nous sommes rigoureux en ce qui concerne la qualité et on en trouve réellement. Quand vous mettez une goutte du vrai miel sur le sable, ça forme une boule », rassure Edwige.
Néanmoins, selon John Dari, un entrepreneur passionné par l’apiculture, il faut plus que des astuces pour faire face aux réseaux de fabrication du faux miel à base de sucre, qui entravent la performance de la chaîne de valeur. « Parfois ces tests vous donnent le même résultat quand vous les appliquez sur du faux. Les consommateurs se disent donc qu’il s’agit du vrai miel, alors que ce n’est pas le cas. Il faut vraiment que les autorités se penchent sur la question », se désole-t-il.
Les victimes de cette concurrence ne sont pas toujours les consommateurs. En amont, les apiculteurs ou les grossistes ont parfois du mal à céder leurs produits en raison du doute. « Récemment, une dame m’a renvoyé tout le stock de 25 litres de miel parce qu’elle pensait que c’était du faux à cause de la couleur noire du miel. Or, le produit commence par changer de texture, quand il est stocké pendant des jours. Il devient plus visqueux », regrette John Dari qui pose encore le problème de la cristallisation. « Parce que votre miel s’est cristallisé, les gens pensent que c’est du faux. C’est lié aux fleurs que les abeilles ont butinées pour produire le miel. Ici, les gens ne sont pas assez ouverts d’esprit pour comprendre. J’ai perdu des clients pour ça. Ailleurs, les consommateurs savent tout ça et sont à l’aise de consommer le miel cristallisé. »

L’heure de la réglementation
L’Etat n’est pas resté les bras croisés. Des démarches sont menées en termes d’élaboration du plan de surveillance. Ce qui a contribué à l’acceptation en 2018, du miel béninois en Europe. Les efforts se poursuivent, rassure Bénédicte Gbewedo, en service au Laboratoire Central de Contrôle de la Sécurité Sanitaire des Aliments (LCSSA), interviewée au cours d’un atelier du Projet Apima. « Le Laboratoire central s’investit à contrôler la qualité du miel. En 2018, le Gouvernement a doté le laboratoire d’équipement permettant de réaliser certaines de ces analyses. Nous avons développé des paramètres dont nous tenons compte actuellement, même si nous n’arrivons pas encore à couvrir tout le champ. Nous espérons de nouveaux appuis dans ce sens », a-t-elle expliqué.
La contribution de la recherche scientifique est alors déterminante. Le Professeur Honorat Satoguina, Directeur Général du Fonds National de la Recherche Scientifique et de l’Innovation Technologique (Fnrsit) pense qu’il faut travailler dans ce sens : « Le miel qui est produit au Bénin se vend dans l’informel, mais lorsqu’on a eu une demande formelle venue de l’Union Européenne, les producteurs ont eu du mal à offrir la quantité et les qualités souhaitées. Or, nos chercheurs peuvent aider à mettre ces normes sur place et organiser la filière pour avoir du miel de qualité dans le respect des normes. Et cela non seulement pour le marché intérieur, mais aussi extérieur ».

Penser à la biodiversité
Les abeilles sont reconnues pour leur contribution à la sécurité alimentaire et leur rôle dans la biodiversité. Au Bénin, la flore est riche de 2.807 espèces végétales parmi lesquelles des centaines de plantes mellifères. « Nous avons identifié environs 400 espèces végétales qui sont exploitées par les abeilles. Dans le lot, nous avons environ 200 qui fournissent vraiment du nectar dans la fabrication du miel. Il y en a de très connus comme le karité, le néré. Vous plantez par exemple le teck africain, l’eucalyptus, le goyavier, le karité, au même moment que vous exploitez les fruits ; vous profitez pour faire l’apiculture. Les abeilles participent à la pollinisation du karité et vous aurez beaucoup de fruits à récolter », explique Prof. Hounnankpon Yédomoan du Laboratoire de Botanique et d’Ecologie Végétale de l’Uac.
L’élevage des abeilles permet donc de conserver la biodiversité, d’améliorer le rendement agricole, de fournir des produits de la ruche ». L’enjeu n’est donc pas que commercial, dans un contexte où la couverture forestière se dégrade progressivement. Des initiatives locales prennent corps, même au sud du Bénin. C’est le cas à Zanvozoun où Damien Martin, membre fondateur de Credi-Ong nous a reçu une nuit d’octobre 2020 pour la récolte de miel.
Enfumoir au point, Damien Martin insiste sur la nécessité de préserver les colonies et les forêts. « Au Sud du Bénin, on trouve de moins en moins de forêts, alors qu’ils abritent un certain nombre d’espèces menacées de disparition. En conservant ces ilots forestiers, comme celui-ci, à travers l’appui aux gestionnaires de la forêt dans la production d’une richesse économique et nutritionnelle comme le miel, on pourra générer des ressources sans détruire la nature qui nous est importante », confie Damien Martin. Très engagé dans l’écologie, il appelle les propriétaires de fermes et de champs au Bénin à s’intéresser à l’élevage d’abeilles. « Non seulement, ils vont pouvoir produire eux-mêmes du miel qui leur sera bénéfique, mais aussi contribuer à la protection d’une espèce reconnue comme en voie de disparition, c’est-à-dire l’abeille », pense-t-il.
Dans tous les cas, Chabi Yo Orou Gani ne désespère pas. Surtout quand il revoit en souvenir, les débuts de la filière coton. « Les gens sont de plus en plus formés à l’élevage des abeilles : « la production cotonnière, c’était de petits champs. Mais aujourd’hui tout le monde est producteur de coton. C’est la même dynamique avec le soja. Nous y arriverons aussi ». Paroles d’un homme qui entend s’épanouir et protéger la terre, grâce à cette activité.





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